SUIVEZ-NOUS

Culture

Théâtre et subventions : Une pièce en plusieurs actes

Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a toujours publié, par devoir de transparence, les résultats des sessions de soutien aux projets culturels et artistiques dans le secteur du théâtre. Zoom sur le circuit de ce soutien dédié aux représentations théâtrales.

Publié le


Mis à jour le

L’attribution des subventions aux troupes de théâtre repose sur un cadre juridique précis. Elle est réglementée par le décret du 13 mai 2013 encadrant le financement des projets culturels et artistiques, ainsi que par l’arrêté conjoint du ministère de la Culture et du ministère de l’Économie et des finances du 10 décembre 2014, qui définit les modalités précises de mise en œuvre de ce dispositif.

Le cahier des charges 2024 précise que les subventions doivent être prioritairement attribuées aux productions ayant fait preuve de succès en termes de diffusion ou ayant reçu des distinctions nationales, arabes ou internationales, au cours des cinq dernières années, sous réserve qu’elles n’aient pas déjà bénéficié d’un soutien pour des tournées nationales antérieures.

Un nivellement par le haut
L’augmentation du budget alloué et l’encadrement réglementaire plus strict témoignent d’une volonté affirmée de structurer davantage la scène théâtrale marocaine. Dans ce cadre, une commission spécialisée s’est réunie en décembre 2024 au siège de la Direction des arts, afin d’examiner 142 dossiers déposés via la plateforme officielle daam.minculture.gov.ma.

Cette instance, composée de professionnels du secteur nommés par le ministère, a étudié les projets selon des critères bien définis, tels que «la qualité artistique des productions, leur faisabilité financière, leur impact culturel et leur capacité à atteindre un large public à l’échelle nationale», souligne Hicham Abkari, directeur des arts au ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication. À l’issue de ce processus rigoureux, 73 projets ont été sélectionnés, bénéficiant d’une enveloppe budgétaire totale de 7.154.000 dirhams.

Si cette augmentation budgétaire est un signal positif, elle s’accompagne toutefois d’une sélection plus stricte des bénéficiaires. En 2023, 81 projets avaient été soutenus pour un montant total de 14,7 millions de dirhams, dont 6,45 millions de dirhams exclusivement consacrés aux tournées nationales.

En comparaison, bien que l’enveloppe consacrée aux tournées ait été augmentée à 7,15 millions de dirhams en 2024, le nombre de bénéficiaires a diminué. Cette réduction s’explique par «un recentrage du financement sur des projets ayant déjà fait leurs preuves et répondant aux critères d’excellence fixés par le cahier des charges», informe Abkari.

Toutefois, cette stratégie plus sélective ne risque-t-elle pas de limiter l’accessibilité des aides pour les compagnies émergentes et les structures locales moins établies ? «En fait, la subvention actuelle a pour objectif de faire un nivellement par le haut, c’est-à-dire la priorité à la qualité de l’écosystème de chaque candidat (processus de production, texte, respect du Code du travail et de la fiscalité, communication…).

Il s’agit de professionnaliser de plus en plus. Il ne s’agit pas d’une aide sociale qu’il faut répartir entre le maximum de personnes, ce n’est pas notre rôle (le nôtre s’inscrit dans l’économie créative). Même si l’impact social est évident (création de postes de travail pour les artistes)», explique Abkari.

Et d’ajouter: «Cependant, je rappelle qu’il existe des circuits mis en place pour permettre à ceux qui débutent de se professionnaliser, par exemple le Festival des amateurs du théâtre où de jeunes compagnies peuvent gagner des prix.

Une volonté d’ouverture
Un autre point de préoccupation majeure demeure la répartition géographique des subventions allouées au secteur du théâtre. Selon les déclarations du ministère, l’objectif affiché est de renforcer la représentation des différentes régions du Royaume afin de garantir un accès plus équitable à la création artistique. Cependant, les chiffres révèlent une concentration persistante des financements autour des grands pôles culturels.

En 2024 (deuxième session), Casablanca domine largement avec 16 projets soutenus, suivie de Marrakech (9 projets) et Rabat (8 projets). Salé et Agadir bénéficient respectivement de 6 et 4 projets, tandis que Fès en recense également 4. Dans des zones moins centrales, la dynamique reste plus mesurée : Al-Hoceïma obtient 5, tandis que Chefchaouen en a 2 projets, et plusieurs villes doivent se contenter d’un soutien unique, notamment Meknès, Tétouan, Nador, Khouribga, Berrechid, Mohammedia, Taroudant et Mediouna.

Dans les régions du Sud, Laâyoune, Dakhla et Smara enregistrent 3 projets chacune. Si cette répartition traduit une certaine diversité des initiatives culturelles à travers tout le territoire, elle souligne également la persistance d’un déséquilibre entre les grandes villes et celles plus périphériques.

En 2023, cette tendance était déjà visible. Casablanca se distinguait avec 13 projets soutenus, consolidant son rôle de moteur du théâtre national. Rabat en comptait 7, suivie d’Agadir et d’Al-Hoceïma avec 4 projets chacune. Salé et Taroudant bénéficiaient de 2 projets, alors que plusieurs villes, parmi lesquelles Dakhla, Fès, Marrakech, Laâyoune, Témara, Aousserd, Berkane, Oujda, Ouarzazate, Béni Mellal, Ifrane, Tiflet, El Hajeb et Tiznit, n’avaient obtenu qu’un seul soutien.

«Ce que vous appelez ‘’concentration’’, elle est liée à la présence d’un plus grand nombre de compagnies théâtrales dans ces villes (…). Nous ne sommes pas dans la répartition, mais dans l’approche sélective via le critère qualité (nivellement par le haut). Je rappelle également que le ministère n’est pas la seule entité publique qui octroie des subventions culturelles, les collectivités territoriales le font aussi dans leurs régions et villes respectives», explique Abkari.

À qui profite l’aide au théâtre ?
«Le cahier des charges 2024 impose aux candidats de fournir des justificatifs détaillés, notamment une attestation prouvant la tenue d’au moins trois représentations antérieures du spectacle proposé, accompagnée de documents visuels et promotionnels (affiches, photos, invitations).

De plus, les compagnies doivent justifier de contrats signés avec l’ensemble des artistes et techniciens impliqués, ainsi que des engagements avec des structures de diffusion», apprend-on.

Bien que ces critères visent à garantir la qualité et la viabilité des projets, ils constituent un obstacle pour les troupes émergentes qui disposent de moyens limités pour remplir ces exigences administratives.

Soit ! Face à ces difficultés, la commission a recommandé plusieurs mesures pour améliorer l’accessibilité au financement. Parmi celles-ci figurent la mise en place de formations pour les porteurs de projets, afin de les aider à mieux structurer leurs demandes, ainsi que l’amélioration de la transparence dans le processus de sélection.

En ce qui concerne le suivi des projets financés «actuellement, le cahier des charges impose aux bénéficiaires de fournir un rapport détaillé après la réalisation de la tournée, incluant un compte rendu des représentations, un bilan financier et des supports visuels attestant de la tenue des spectacles», avance la même source.

Et de rajouter qu’«un dispositif d’évaluation est mis en place afin d’assurer un suivi concret de l’impact des financements accordés, notamment à travers l’obligation de transmettre au ministère un rapport financier établi par un comptable spécialisé».

Ainsi, il est vrai que l’augmentation du budget et la sélection plus rigoureuse de projets contribuent à rehausser la qualité des productions soutenues. Cela permettra au spectacle vivant marocain de s’épanouir pleinement. Rideau.