Affaires
SOS, libraires en détresse!
À l’heure actuelle, les libraires marocains font face à des défis majeurs qui pourraient compromettre l’existence même de la profession. Comment en est-on arrivé là ?
Quatre-vingts ! C’est le nombre de librairies que compte actuellement le Maroc. Soit une librairie pour 462.500 habitants. Un chiffre révélateur qui renseigne sur la crise que vit une corporation ô combien utile pour la promotion de la culture dans un pays où, dit-on, le Marocain ne consacre que 2 minutes à la lecture par an ! Et à en croire les professionnels du secteur, leur nombre risque de diminuer drastiquement dans la décennie à venir si rien n’est fait. Plusieurs facteurs expliquent la longue agonie de ce métier qui fait face à plusieurs menaces.
DES IMPORTATEURS TOUT-PUISSANTS
Au moment où nous sommes en période de rentrée scolaire, la même question revient chez les parents dont les enfants sont scolarisés dans les écoles privées. Pourquoi les manuels scolaires coûtent-ils si cher ? Un livre de français qui coûte en France 20 euros peut coûter jusqu’à 350 dirhams dans les librairies marocaines. Comment expliquer cet écart ? Interrogé à ce sujet, Hassan El Kamoun, vice-président de l’Association des libraires indépendants du Maroc, nous répond sans détour : «Au Maroc, six grandes entreprises contrôlent le marché de l’importation et de la distribution des livres et manuels scolaires. Ces gros importateurs ont souvent des contrats d’exclusivité avec les éditeurs étrangers. Ce qui fait qu’il n’y a pas de concurrence. Par conséquent, ils ont toute la liberté de les vendre au prix qu’ils souhaitent».
Nous avons fait un petit tour dans une librairie casablancaise et nous sommes tombés sur le livre «Terre promise» de l’ancien président américain Barack Obama. L’étiquette collée sur la quatrième de couverture affiche un prix de 438 dirhams. Mais une fois le sticker décollé, le prix affiché est de 32 euros, soit environ 350 dirhams. Selon Hassan El Kamoun, la différence «va tout droit dans les poches de l’importateur», et souligne par ailleurs que «certains importateurs signent des contrats d’exclusivité avec 20 éditeurs français». Il détaille toutefois que sur les six importateurs, quatre sont spécialisés dans les livres en français, tandis que les deux autres importent les livres anglophones.
En plus de cette marge que notre source qualifie d’«extravagante», et compte tenu du fait qu’un livre neuf doit être proposé à la vente en France à un prix unique, l’importateur bénéficie d’une remise. En France, par exemple, l’éditeur ou le diffuseur peut consentir au détaillant une remise qui constitue la marge bénéficiaire de ce dernier. Elle est généralement comprise entre 25 et 40% du prix de vente public du livre. L’importateur est, par conséquent, doublement avantagé. Reprenons l’exemple du livre «Terre promise» de Barack Obama qui coûte, on l’a vu, 438 dirhams dans une libraire marocaine. Si l’on considère que l’importateur de ce livre a bénéficié d’une remise de 40% des 32 euros que coûte le livre en France, l’ouvrage ne lui aura finalement coûté que 19,2 euros, soit environ 200 dirhams. L’importateur aura finalement empoché 238 dirhams sur chaque exemplaire vendu, soit plus que son prix de revient.
UN MÉTIER MAL ENCADRÉ
Cette situation se répercute inéluctablement sur le lecteur. «Comment se fait-il qu’un lecteur marocain, dont le SMIG ne dépasse pas 3.000 dirhams, achète le même livre beaucoup plus cher qu’un Français dont le salaire minimal est six fois supérieur ?», déplore notre source. Mais la toute-puissance des importateurs n’est pas la seule menace qui plane sur les libraires. Ces derniers pointent également l’inaction des pouvoirs publics, qui jusqu’ici n’ont pas tenté d’organiser la corporation. «L’État est aux abonnés absents. Il ne contrôle pas ce qu’il se passe dans le secteur privé ni ce qui se fait dans les écoles privées. Il ne contrôle pas non plus les prix des livres importés, qu’ils viennent d’Europe, d’Égypte ou du Liban», se lamente Hassan El Kamoun.
Le métier de libraire n’est encadré par aucune loi au Maroc. «Pourtant, des pays comme la Côte d’Ivoire, le Bénin ou même l’Algérie, bénéficient de lois qui encadrent et protègent les libraires. Des subventions leur sont même accordées. Dans ces pays-là, le libraire est considéré comme le meilleur ambassadeur du ministère de la Culture».
CONTREFAÇON
Autre grief relevé par les libraires, la grande liberté que prennent certaines écoles à vendre elles-mêmes certains manuels scolaires. «Beaucoup d’écoles privées font malheureusement du business et forcent les parents à leur acheter directement certains manuels scolaires en pratiquant les prix qu’ils souhaitent». Mais un danger encore plus menaçant guette cette profession, la prolifération des livres piratés.
Le constat est facilement vérifiable, et ce, chez n’importe quel kiosquier où l’on peut découvrir des classiques de Balzac, Victor Hugo, ou des livres marocains comme ceux de Fatema Mernissi au prix modique de 10 dirhams.
Ils peuvent être produits au Maroc, mais beaucoup d’entre eux proviennent également des pays du Proche-Orient, comme l’Égypte, le Liban ou encore la Jordanie. «C’est une catastrophe pour nous. Comment l’État et la douane peuvent laisser passer ce genre de livres de contrefaçon ?», s’insurge notre source.
«Je peux vous dire qu’après vingt-cinq ans de métier, j’en ai vu des libraires mettre la clé sous la porte. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 80 dans un pays qui compte presque 40 millions d’habitants. On était plus d’une centaine il y a dix ans. Peut-être que dans les dix prochaines années, nous n’existerons plus, tout simplement», conclut, alarmiste, Hassan El Kamoun.
La France, un exemple à imiter ?
Dans l’Hexagone, le statut de libraire bénéficie d’une protection spéciale visant à préserver la diversité culturelle, la diffusion des connaissances et la libre circulation de l’information. Cette protection repose sur la loi du prix unique du livre, également appelée la loi Lang, instaurée en 1981. Cette loi a pour objectif de préserver l’écosystème du marché du livre en garantissant des conditions équitables pour tous les acteurs.
Le principe fondamental de la loi Lang est l’imposition du prix unique du livre, également connu sous le nom de «prix fixe». Celui-ci interdit la vente de livres à un prix inférieur à celui fixé par l’éditeur, afin d’éviter une concurrence basée uniquement sur les prix. Cela permet de maintenir la viabilité économique des librairies indépendantes et de promouvoir la diversité éditoriale.
En outre, le statut de libraire en France est protégé par des dispositions légales visant à empêcher toute concentration excessive dans le secteur. Ainsi, la loi interdit la propriété croisée entre maisons d’édition et librairies, garantissant ainsi une indépendance éditoriale et une concurrence équilibrée. Cette protection contribue à maintenir un réseau de librairies indépendantes dynamique et essentiel pour la vie culturelle du pays.
