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Vidéo. Adil Douiri : «On ne fonde pas une politique monétaire sur des fruits et légumes»
Industriel, ancien ministre et économiste estampillé istiqlalien, le patron du groupe Mutandis a des idées bien arrêtées sur la nature du phénomène inflationniste au Maroc et sur la politique monétaire à conduire. Pour lui, il ne faut surtout pas continuer à augmenter les taux.
C’est au siège de Mutandis, à Casablanca, que Adil Douiri nous reçoit pour une heure d’échanges autour de la situation économique du Maroc et de la politique monétaire menée par la banque centrale. L’homme d’affaires prévient d’emblée : «Mon avis n’est pas tout à fait consensuel. Ce n’est qu’une analyse que je partage et qui n’engage que moi. Mais la richesse du débat vient de la diversité des opinions».
Comment, en tant qu’industriel, fait-on face à l’inflation ?
2022 était une année de choc de matières premières pour la plupart des industriels au Maroc. Un choc de coût de revient. Le défi a été d’augmenter les prix, doucement, sans perdre les clients. En 2023, les matières premières ont arrêté d’augmenter, elles ont même commencé légèrement à fléchir. Le défi est donc maintenant un défi de volumes, c’est-à-dire de demande, après une année de hausse des prix. Est-ce que les clients vont continuer à consommer autant alors que les prix sont plus élevés maintenant qu’ils ne l’étaient il y a un an ? Les défis ne sont donc plus les mêmes.
En quoi le phénomène inflationniste dans les pays les plus avancés est-il différent de celui observé chez nous ?
Dans les pays développés, états-Unis en tête, le choc qui s’est produit est à la fois un choc d’offre, caractérisé par la perturbation des chaines logistiques dans le sillage de la sortie de la crise du Covid, mais aussi un choc de demande. Ces pays ont injecté tellement d’argent et offert tellement de cadeaux aux ménages et aux entreprises pendant l’année 2020 et au début de 2021, que les gens sont sortis du marché du travail, rendant le recrutement difficile, ce qui a entrainé une spirale inflationniste sur les salaires. Le pire des scénarios c’est quand l’inflation entraine une hausse des salaires, qui entraine une hausse de la demande, qui elle-même engendre une hausse des prix.
L’enclenchement de cette spirale inflationniste aux états-Unis nous l’avons vécu au sein du groupe Mutandis qui y détient une filiale. Nous avons été obligés d’augmenter les salaires deux fois plus vite que d’habitude en pourcentage, deux années de suite, parce que le marché de l’emploi est très tendu. Dans un environnement où vous avez une inflation par les matières premières et l’énergie, et de l’autre côté une demande énorme et une pression à la hausse sur les salaires, il est évident que la réponse de la banque centrale américaine ne peut être que de casser la demande, et donc la croissance, en montant les taux d’intérêts sur les crédits. Aux états-Unis, les taux sont variables contrairement au Maroc où ils sont fixes et, par conséquent, toute hausse du taux directeur est très vite ressentie par le consommateur, et l’économie s’arrête.
Et au Maroc ?
Au Maroc, la situation est bien différente. Ce que nous avons connu, ce sont des hausses des prix des produits industriels pour répercuter la hausse des intrants. Si vous regardez les comptes des sociétés cotées, vous verrez que les marges en pourcentage du chiffre d’affaires ont baissé par rapport à ce qu’elles étaient avant le Covid. Mais en dirhams, ces marges ont été reconstituées. La marge en dirhams est importante, car c’est elle qui permet de payer les salaires et d’assumer sa responsabilité de chef d’entreprise.
Mais à partir du moment où les matières premières commencent à baisser, compte tenu de la concurrence qu’il y a sur le marché, c’est fini! Il n’y aura plus de hausse des prix industriels, sauf s’il y a un nouveau choc exogène, comme une nouvelle guerre par exemple. Nous sommes désormais dans un cycle légèrement déclinant des matières premières et de l’énergie, et de ce fait, les hausses des prix industriels sont terminées. Les derniers chiffres des prix à la consommation à fin février 2023 montrent que l’inflation sur 12 mois n’est que de 3,5%, hors produits alimentaires. Pour ces derniers, l’inflation est à 20%.
Une explication à cela ?
L’effet de base est ici important. Les chiffres de février 2023 se comparent à février 2022, c’est-à-dire à la veille de l’invasion en Ukraine, et donc de la flambée des cours. Lors des prochains mois, la comparaison se fera avec des périodes de 2022 où les prix avaient commencé à grimper. Donc visuellement, l’inflation va paraître plus faible, peut-être même à zéro. Ensuite, dans notre pays, il n’y a pas eu de cercle vicieux avec les salaires. Il n’y a pas d’excès de demande, ni d’économie en surchauffe, mais une croissance modérée autour de 3%. La demande n’est pas en dérapage complet avec une explosion des investissements des entreprises et de la consommation des ménages. Nous n’avons pas non plus un chômage à un plus bas historique comme c’est le cas aux états-Unis et en Europe. En résumé, nous ne sommes pas dans une spirale vicieuse de hausse des prix, hausse des salaires, hausse de la demande, hausse des prix.
Dans ce contexte le resserrement de la politique monétaire entamée par Bank Al-Maghrib en septembre 2022 était-il opportun ?
Au Maroc, nous avons assisté à une normalisation de la politique monétaire, après une forte ouverture des vannes pendant le Covid. Ces incitations étaient plus que nécessaires, et je prônais même d’aller encore plus loin dans le soutien à l’économie tout en gardant des taux bas. Les consommateurs ont ainsi pu refinancer leurs crédits, notamment hypothécaires, à la faveur de la baisse des taux. Beaucoup de crédits à un taux de 5% ont pu être refinancés à 4%. Aujourd’hui, on revient à la situation d’avant-Covid, avec un taux directeur de 3%.
Ce resserrement doit-il se poursuivre selon-vous ?
L’inflation de la composante non alimentaire est derrière nous. La composante alimentaire, elle, souffre de plein de facteurs qui sont vraiment exogènes. Il y a d’abord la vague de froid qui a ralenti la croissance de la tomate, ce qui fait qu’elle arrive plus tard sur le marché, au moment de Ramadan en plus, où la demande est forte. Il y a également les engrais dont les prix ont découragé les agriculteurs de semer les mêmes superficies, et des exportations qui marchaient bien laissant un peu moins de produits pour le marché domestique. Tout cela fait qu’il y a eu une bosse sur la tomate, les oignons, la pomme de terre, etc. Mais on ne peut pas baser la politique monétaire d’un pays sur des fruits et des légumes. C’est un aspect du panier qui n’est pas négligeable, certes, mais dont la hausse devrait normalement s’estomper avec des encouragements à augmenter à nouveau les surfaces ou avec des arbitrages entre exportations et marché local. Donc, selon cette analyse, qui n’engage que moi, il n’est pas bénéfique pour nous de continuer à augmenter les taux. Que ce soit au niveau de la banque centrale ou des banques commerciales. Celles-ci ne devraient pas répercuter les hausses de taux s’il devait encore y en avoir. Elles ont déjà répercuté environ la moitié de la hausse du taux directeur. Je pense que vu l’état de la demande des consommateurs, des acheteurs d’appartements, des investissements des entreprises, nous n’avons aucun intérêt à casser la demande et à monter les taux sur les crédits acquéreurs et d’investissement. Nous n’avons rien à y gagner ! D’autant plus que nous avons la chance d’avoir un contrôle des changes et une réglementation qui ne permet pas de spéculer contre la valeur du dirham en profitant d’un écart de taux d’intérêt avec l’euro par exemple. Même si le taux en Europe devait passer à 4,5% par exemple et que celui du Maroc devait rester à 3%, il n’est pas possible de vendre à découvert des dirhams pour acheter des euros et bénéficier du différentiel de taux, et donc appuyer le dirham à la baisse.
Dans le contexte économique que vous venez de décrire, comment voyez-vous les perspectives de votre activité industrielle ?
Nous évoluons dans un secteur assez simple: nous fabriquons industriellement des produits de grandes consommation que l’on retrouve chez l’épicier, comme les boissons, les produits d’hygiène, ou les conserves. De façon structurelle, nous produisons des produits qui sont assez réguliers en termes de consommation et qui ne sont pas cycliques et volatils en fonction des conditions macroéconomiques. Dans ce secteur-là, après une année de hausse des prix de l’ordre de 10 à 15%, ce que l’on va surveiller, avec une certaine vigilance, ce sont les volumes. Il n’y a rien de garanti. Il est possible que les volumes soient légèrement négatifs, sur les détergents par exemple. On voit des prix plus élevés mais des volumes un peu plus faibles que l’an dernier. A l’export, on commence à voir des baisses des volumes en Afrique, notamment sur les conserves, parce que les prix ont beaucoup augmenté. En revanche, les perspectives pour le marché américain, où nous réalisons plus de 25% du chiffre d’affaires du groupe, sont bonnes. Surtout, la conserve de sardine haut de gamme est en train de devenir à la mode et de plus en plus recherchée aux états-Unis. Au final, on devrait avoir plutôt une bonne année avec une croissance de notre chiffre d’affaires et des marges stables.
Une dernière question sur le marché des capitaux. Pourquoi n’arrive-t-il pas à jouer son rôle en matière de financement de l’économie, alors que les banques ont, elles, un rôle prépondérant ?
Il y a clairement plus d’entreprises qui pourraient accéder au marché qu’il n’y a d’entreprises qui y accèdent aujourd’hui. Depuis une trentaine d’années, il y a entre 75 et 80 sociétés cotées, avec celles qui entrent en Bourse et celles qui en sortent. Il y a peut-être un potentiel de 150 à 200 sociétés cotées, mais qu’on n’a jamais réussi à concrétiser pour plusieurs raisons. Il y a d’abord la peur de la transparence. Et cela me semble être la raison principale. Je pense que l’état n’est pas pleinement conscient des enjeux d’encourager la pérennité des entreprises. Quand elles accèdent au marché des capitaux, elles s’organisent, gagnent en autonomie et survivent à leur fondateur s’il venait à mourir. Il n’y a pas de réelle volonté politique de développer les marchés, et il n’y en a pas eu beaucoup depuis une trentaine d’années. Cela reste un sujet secondaire. Si l’état voulait vraiment inciter à recourir au marché des capitaux, je pense qu’il ferait, par exemple, une amnistie fiscale pour les sociétés qui désirent s’introduire en Bourse. Outre la peur de la transparence, il y a l’organisation interne de l’entreprise qui est parfois insuffisante. Une troisième raison concerne le contrôle. Les gens ont l’impression que s’ils entrent en Bourse, ils seront dilués progressivement et perdront le contrôle de leur société au profit d’autres actionnaires. Il existe pourtant des formes juridiques et des solutions qui permettent de séparer le capital du contrôle en droit de vote lors de l’assemblée générale. C’est le cas par exemple de Mutandis, qui est une société en commandite par action. C’est la seule SCA cotée à la Bourse de Casablanca. Et la SCA est la forme juridique la plus adaptée au capital familial que l’on retrouve au Maroc, et cela élargirait le nombre de sociétés cotées. Mais cela ne suffit pas car, encore une fois, il y a la peur de la transparence et l’organisation interne insuffisante.
Profil
Adil Douiri est un homme d’affaires multi-casquettes : fondateur du groupe industriel Mutandis en 2008, co-fondateur de CFG Bank en 1992, président d’honneur de l’Alliance des économistes istiqlaliens, il a également été ministre du Tourisme de 2002 à 2007 sous le gouvernement Jettou.
