Ouvrir une bijouterie : Un business rentable mais risqué

Il faut compter un investissement de plus de 3,5 MDH pour démarrer avec une bijouterie de 12 m2 dans une zone marchande. La rentabilité peut tarder les premières années mais tout dépend du réseau du bijoutier. Le métier est fortement exposé au risque de volatilité des cours.

Historiquement considéré comme une valeur refuge, l’or ne séduit plus autant les marocains. Les achats de bijoux ne se font plus dans une logique de thésaurisation, mais plutôt de façon ponctuelle, à l’occasion d’événements familiaux par exemple : fiançailles, mariages, baptêmes, etc. Outre l’évolution des mentalités, ce changement d’attitude est alimenté par la conjonction de quelques facteurs, notamment la baisse du pouvoir d’achat des ménages suite au ralentissement économique constaté depuis quelques années. «L’activité des bijouteries est intimement liée au pouvoir d’achat des clients. Acheter de l’or est devenu accessoire dans la conjoncture actuelle», confie un bijoutier de la place. L’autre facteur est celui de la forte volatilité des prix de l’or au niveau local durant ces dernières années.

En effet, depuis 2012, les prix ont chuté de près de 40% sur le marché national, à l’image des cours à l’international. D’un pic de 550 DH le gramme durant l’année en question, l’on est passé à une fourchette comprise entre 330 DH et 350 DH en 2013. Depuis, le gramme d’or a perdu quelques dizaines de dirhams. Actuellement, les bijoux se négocient entre 300 et 305 DH. «Jusqu’à la veille de l’Aid Al Fitr, le gramme se négociait à 310 DH ; le lendemain, il valait 10 DH de moins», affirme un détaillant de Casablanca. Et c’est justement cette forte variation des prix qui renforce le scepticisme des clients ayant eu pour habitude d’acheter de l’or en vue de le revendre à un moment de leur vie, d’autant que les prix à la revente se situent naturellement à un niveau inférieur à ceux des bijoux neufs.

Il va sans dire que les bijoutiers sont les premiers à être exposés à la volatilité des cours de l’or. S’ils achètent des pièces à un prix donné et qu’entre-temps la valeur du gramme se déprécie, ils sont contraints de s’aligner sur le prix actuel du marché compte tenu de la forte concurrence qui caractérise le secteur. «Avant 2008, un montant de 10 000 DH pouvait rapporter 50 à 60 grammes et laisser une marge assez confortable atteignant les 5 000 DH, permettant au bijoutier de couvrir ses charges et même d’épargner pour réinvestir. Après 2008, 10000 DH rapportait au maximum 25 grammes d’or pour une marge ne dépassant pas les 1 500 DH. Certes la situation s’est légèrement redressée depuis mais le contexte reste difficile», rapporte un professionnel.

N’empêche, au-delà des facteurs conjoncturels qui ralentissent l’activité actuellement, ce secteur demeure intrinsèquement parmi les plus rentables. Si l’on maîtrise les risques qui pèsent sur ce métier et si l’on fournit les efforts nécessaires pour recruter et fidéliser la clientèle, les revenus et la rentabilité d’une bijouterie peuvent être intéressants, comme l’illustre l’exemple donné ci-dessous.

L’essentiel du budget d’investissement va à l’acquisition du stock de démarrage

Si l’on compte ouvrir sa propre bijouterie, il faut étudier plusieurs paramètres, notamment l’emplacement. L’idéal serait d’ouvrir un magasin au sein d’une galerie commerciale connue et dynamique, dans une zone de passage ou une rue adjacente à une grande artère commerciale. Bien entendu, le loyer variera sensiblement selon la zone : par exemple, à Casablanca, le loyer dans une galerie à Hay Mohammadi couterait entre 6 000 DH et 10000 DH pour des superficies variant de 9 à 12 m2. A Maarif, le loyer oscille entre 10 000 DH et 15 000 DH, tandis qu’au Triangle d’or, le minimum à débourser serait de 20 000 DH.

En tout cas, pour ouvrir une bijouterie de 12 m2 au quartier Maarif, il faudrait prévoir un investissement de départ d’un peu plus de 3,5 MDH, stock de bijoux de démarrage et fonds de roulement compris.

Tout d’abord, il faudra aménager le local, et pour ce faire un budget moyen de 300000 DH est nécessaire. Cette somme couvre la peinture du magasin, son équipement (un climatiseur encastré à 10 500 DH ou simple à 4000 DH, une vitrine dont le prix varie selon les matériaux choisis -la tendance actuelle est au bois massif et l’inox- pouvant aller jusqu’à 60 000 DH, un comptoir de 1m80 à 4 000 DH, une balance électronique à 3 000 DH, des présentoirs de bijoux d’un montant moyen de 20 000 DH (incluant des petits présentoirs de 15 cm de haut à 70 DH l’unité et des grands à 250 DH). Il faudrait également équiper le magasin d’un dispositif de sécurité solide : contre une somme de 5000 DH, l’on peut disposer de 4 caméras de surveillance, un DVR (Disque dur vidéo surveillance) qui gère l’enregistrement vidéo et la vision à distance. Il faudrait aussi prévoir l’installation d’une alarme centrale, assortie de deux détecteurs de mouvement, une sirène et une télécommande à distance pour un montant total de 10000 DH. Côté éclairage, le magasin devrait être le plus lumineux possible pour attirer l’attention de la clientèle. Il faudrait donc prévoir des branchements de leds pour un total de 30 mètres, à 90 DH/mètre. Pour chaque 10 mètres de leds, il faut se munir d’un transformateur à 450 DH.

bijouterieUne fois le local opérationnel, il faut se fournir en bijoux auprès d’un grossiste de la place. Le budget dépendra de la capacité financière de l’investisseur. «Il n y a pas de règle en termes de budget à investir au départ, le bijoutier peut miser uniquement une centaine de milliers de DH comme il peut investir quelques millions de DH, mais plus il investit plus il pourra espérer un bon retour sur investissement, car le chiffre d’affaires est fortement corrélé au montant investit», affirme un bijoutier de la place. Pour notre exemple, nous avons arrêté un investissement de 3 MDH, soit l’équivalent d’un peu plus de 6,5 kilos d’or. Notons que par la suite, l’approvisionnement doit se faire de façon mensuelle, voire hebdomadaire, selon la demande. «Un bijoutier doit entretenir sa vitrine, celle-ci doit être constamment bien garnie pour attirer la clientèle et maximiser la rentabilité du magasin», assure un détaillant de la place. Il faut environ 200 000 DH par mois pour garder sa vitrine bien remplie.

Tout est question de confiance

Le démarrage de l’activité engendre plusieurs charges opérationnelles, dont le loyer mensuel de 10 000 DH (une caution de 3 mois de 30 000 DH est à prévoir parmi les dépenses d’investissement). Il faut, ensuite, recruter 3 employés ; dont un vendeur, un agent de sécurité et une femme de ménage. Ainsi, la masse salariale est de 12 000 DH par mois, soit une charge annuelle de 144 000 DH. D’autres coûts sont à prévoir, à savoir l’énergie d’une facture annuelle de 18 000 DH, les impôts et taxes d’un montant annuel de 120 000 DH et une assurance de 25 000 DH. En somme, les charges d’exploitation totalisent un montant de 2,8 MDH.

Côté chiffre d’affaires, celui-ci dépend de plusieurs paramètres. En effet, le business repose avant tout sur la réputation que le bijoutier a pu se forger, la confiance et la fidélisation de ses clients. «C’est la base de notre métier, un client fidèle fait confiance aux articles qu’on lui propose et ne négocie pas», nous livre un bijoutier. Et d’ajouter: «Pour gagner dans ce secteur, il faudrait miser sur le long terme, il faut du temps pour faire ses preuves et tisser son réseau. Il faudrait aussi être patient car la rentabilité en début d’activité pourrait tarder de 4 ou 5 ans!». En tout cas, si le bijoutier démarre en ayant un réseau, et s’il propose des articles aussi variés que travaillés, il pourrait réaliser un chiffre d’affaires mensuel moyen de 300 000 DH.

En somme, le business des bijouteries peut générer, en début d’activité, un chiffre d’affaire annuel moyen de 3,6 MDH, et un bénéfice net d’IS de presque 541 000 DH. Dans ce cas, la marge nette se situe aux alentours de 15%.

Le prix de vente d’un bijou en or inclut son prix d’achat par le bijoutier, sa marge commerciale qui diffère en fonction du modèle et de la taille de l’article ainsi que les coûts opérationnels, notamment la main-d’œuvre qui varie de 50 à 200 DH le gramme travaillé, selon le modèle: l’article dit «beldi» qui dépasse les 100 grammes (ceintures en or, par exemple) est payé au forfait à 50 DH le gramme. Travailler cet article ne nécessite par un façonnage particulier et le temps alloué excède rarement les trois jours de travail. Tandis que le modèle classé «article de joaillerie» est plus raffiné et donc plus cher, il nécessite un recyclage plus pointu qui peut nécessiter jusqu’à deux mois de travail à l’atelier. Dans ce cas, le prix au gramme est de 200 DH, voire plus. Notons dans ce sens que la rémunération des artisans augmente de plus en plus en raison de la complexité des modèles et de la rareté des compétences. De plus, les charges supportées par l’atelier sont élevées, en raison notamment de la cherté du matériel utilisé, les charges du personnel, les droits de douane, les frais de recyclage, les produits chimiques…