L’or, une valeur refuge qui n’emballe plus autant les Marocains

Environ 80% de l’or en circulation dans le pays provient des bijoux échangés ou cédés par les particuliers. La marge des bijoutiers est tombée à 15 DH/g. Le cours stagne à 300 DH/g depuis quatre ans.

Traditionnel garant de la valeur du patrimoine transporté dans le temps, l’or a de tout temps été l’option d’investissement à privilégier pour éviter la dépréciation du capital familial, et réaliser des plus-values parfois importantes à la vente. C’était encore le cas, il y a 10 ans, lorsque le gramme d’or (18K exclusivement) valait 200 DH, soit le double de sa valeur en 2004 (100 dirhams). Ceux qui avaient acheté des bijoux en or en 2004 et les ont revendus en 2009 ont ainsi réalisé une plus-value de 100% en moyenne. Sauf que, depuis quelques années, les choses ne sont plus aussi évidentes. Le cours de l’once d’or sur le marché international s’est tassé. Le recul de la demande globale n’a pas aidé à améliorer la situation.

Au Maroc, le problème est double car «seulement 20% des besoins du pays en or sont importés. Les 80% restants proviennent de l’or présent dans le circuit interne, revendu régulièrement par les particuliers souhaitant soit changer de modèles soit disposer d’argent liquide immédiatement pour faire face à une urgence», explique à La Vie éco un commerçant à la kissariat d’Abdelmoumen à Casablanca. Ce dernier poursuit : «Cet or est fondu, et l’on fabrique de nouveaux bijoux avec. Les prix se tassent ainsi, puisque la quantité d’or en circulation est sensiblement la même. En revanche, il arrive que sa valeur se déprécie légèrement du fait des recyclages multiples. L’or actuellement en possession des particuliers s’estime à 1000 tonnes tout au plus». Résultat : lorsqu’un particulier décide de vendre un article en or pour combler un besoin urgent, le prix proposé est souvent bien inférieur au prix d’achat. Dans certains cas, cette baisse atteint les 50%, ce qui interroge sérieusement sur le statut actuel de ce métal précieux, jusque-là perçu comme une valeur sûre.

Moins le bijou est travaillé, plus son prix de vente se rapproche du prix d’acquisition

Pour comprendre cet écart, il est nécessaire d’identifier les multiples variables qui composent l’équation du prix au gramme. Ce dernier varie selon le poids, le travail de l’artisan et parfois la qualité de l’or utilisé pour confectionner le bijou. Le coût imputé à l’artisan est de 50 DH en moyenne par gramme, auquel il faut ajouter les frais de poinçonnage, une autorisation de vente octroyée par l’Administration des Douanes, et qui ajoute 5 dirhams/gramme au coût de revient total. En y ajoutant la marge du bijoutier (15 DH/g aujourd’hui contre 50 DH en 2011), la fourchette se situe entre 300 et 450 DH actuellement, soit entre 100 et 200 DH de plus qu’en 2009.

Toutefois, cela fait près de 4 ans qu’aucune réelle variation n’a été relevée. Notre source révèle que «la situation est tellement tendue aujourd’hui que les bijoutiers se trouvent obligés de diminuer leurs marges pour arriver à écouler leur or». Et de poursuivre : «Les Marocains n’investissent plus comme ils le faisaient par le passé. Les articles en or sont achetés pour être portés et non en fonction de leur valeur intrinsèque. Et les modèles affectionnés sont de plus en plus sobres, ce qui réduit considérablement la part facturée qui est liée à la complexité des bijoux».

Ainsi, plus l’article est sobre, plus il a de chances d’être vendu. Une nouvelle orientation du marché sur laquelle certains bijoutiers se sont positionnés, allant même jusqu’à s’interdire de travailler avec de l’or recyclé comme intrant, pour ne privilégier que les lingots. Ces derniers «permettent une régularité de la texture de l’article travaillé. Une surface lisse et homogène qui, traitée à la machine, produit des rendus impossibles à reproduire avec nos outils traditionnels. Le coût des lingots et l’investissement mobilisé pour l’acquisition et le maintien de ces machines sont répercutés sur le prix de vente, ce qui explique la différence de prix», confie le co-gérant d’un comptoir d’achat d’article en or de tous genres.

Pour la plupart des bijoutiers interrogés, mieux vaut acquérir des articles en or sobres, moins travaillés. Surtout lorsque l’acquéreur souhaite protéger son investissement et espérer en récupérer la quasi-totalité au moment du calcul du prix de vente. Aussi, Imad, un bijoutier de la galerie Ben Omar, confie qu’à la vente «l’origine de l’or utilisé (recyclé ou provenant d’un lingot) importe peu, puisque l’article est pesé et le prix au gramme calculé sur le cours du jour». La marque, la texture, le travail et la complexité sont ainsi balayés, pour ne garder que le coût du métal. A l’évidence, moins le bijou est travaillé, plus son prix de vente se rapproche du prix d’acquisition. Et à la lumière de l’évolution actuelle du cours, ce n’est que dans cette configuration-là que l’or préserve son statut de valeur refuge.

Un rapport du World Gold Council, organisation de développement du marché de l’industrie aurifère, perçoit une évolution potentielle notable du cours de l’or à partir de mi 2019. Une tendance portée par les banques centrales dont la demande en or s’est accrue depuis le dernier trimestre 2018, et dépasse les 650 tonnes. La dernière fois qu’un tel engouement a été noté date des années 60. Le rapport fait également remarquer que d’autres facteurs jouent en faveur d’accroissement de l’intérêt pour l’or comme valeur refuge, dont l’émancipation de plusieurs pays vis-à-vis du dollar américain, les incertitudes persistantes pesant sur l’Europe, les tensions économiques sino-américaines, l’instabilité du Venezuela et la multiplication des actions d’anticipation sur les risques de contre-performances des marchés financiers. Les analystes du World Gold Council rappellent que les marchés des actions et celui de l’or d’investissement (18K et plus) adoptent des courbes d’évolutions inverses, et s’attendent à une hausse significative du cours tout au long de l’été 2019. Depuis août 2018, le cours a grimpé de 12%, avec quelques courtes périodes creuses. Tout porte à croire que ce taux continuera d’augmenter, à fortiori lorsque le rendement global des obligations s’essouffle, et que la faiblesse de l’économie américaine fera que le dollar va fléchir davantage, ce qui ajoute plus d’eau dans le moulin de l’or.