Les mille et une recettes pour constituer une épargne

Peur du lendemain, projet d’investissement, satisfaction personnelle, les
raisons d’épargner sont diverses.
Virement vers un compte d’épargne, bas de laine, «daret»,
épargne retraite… à chacun son petit truc pour résister
à la tentation de dépenser.

C’est décidé, je mets de l’argent de côté». Combien de fois vous êtes-vous répété cette résolution sans lui donner suite ? «Ce n’est pas évident. Epargner, ce n’est pas mon truc !», avanceront, découragés, plusieurs d’entre vous. Et pourtant, ce n’est pas l’avis de tout le monde.On peut se forcer à le faire et «d’ailleurs, avanceront les plus décidés, on trouve bien de quoi payer les traites d’un crédit ?». Argument imparable, même si, reconnaissons-le, il est difficile de se priver de tout pour engranger quelques sous.
Des témoignages recueillis pour la préparation de ce dossier se dégagent plusieurs idées intéressantes. D’abord, épargner, pourquoi faire ? « Il faut juste avoir de bonnes raisons pour se lancer ». Une phrase qui motive la plupart de ceux qui parviennent à constituer et développer une épargne. D’une manière générale, si nos interlocuteurs mettent classiquement de l’argent de côté soit pour investir plus tard (constituer une avance pour l’achat d’une résidence, changer le salon, acquérir une voiture,…) soit par précaution (crainte du licenciement, prévision de charges exceptionnelles…)… d’autres avouent le faire par habitude et sans objet spécifique.
Ensuite, grande question : comment y arriver ? Il n’y a pas de secret : épargner d’une manière volontaire ou le faire sous la pression, d’une façon forcée en quelque sorte. Les moyens sont naturellement différents. Les premiers recourent au traditionnel «bas de laine» (aujourd’hui; il s’agit le plus souvent d’une samsonite ou d’un coffre-fort privé) mettant d’eux-mêmes chaque fois que l’occasion s’en présente quelques sous de côté. C’est l’exemple de Fadela S. et de son mari qui thésaurisent leurs revenus non courants. Certains, moins armés contre la tentation, déclarent confier l’argent à quelqu’un de proche pour le garder à leur place (parents, conjoint…). «Un tel geste, confie Abdellah M., cadre supérieur dans l’industrie chimique, vous met dans une position de gêne par rapport à celui auquel vous avez confié vos sous. Vous avez un peu honte de reconnaître que vous n’avez pu épargner tel ou tel mois et donc vous vous forcez un peu».
Les plus courageux arrivent même à laisser cet argent dans leur compte à vue, sans être tentés de le retirer au premier souci financier. Ils peuvent également opter pour un virement sur un compte bloqué par peur de retrait abusif ou le placer sur un compte sur carnet ou caisse d’épargne nationale…
Difficile de résister à la tentation, mais parfois les motivations ne sont pas celles que l’on croit. Rachid, cadre supérieur dans une multinationale, est de ceux qui épargnent par peur du lendemain et il le fait d’une manière volontaire. «Je n’ai pas de problème d’épargne, je sais renoncer à une partie de mes revenus aujourd’hui pour ne pas être dans le besoin demain. Et cela, je l’ai appris dès mon plus jeune âge». Comme il vivait loin de ses parents, il ne consommait jamais la totalité de son argent de poche et laissait toujours de côté les revenus exceptionnels. «Cette habitude s’est consolidée après le bac : comme le système bancaire refusait à l’époque d’ouvrir des comptes pour les étudiants, je devais avoir de quoi tenir jusqu’aux prochaines retrouvailles. L’épargne est devenue un réflexe chez moi». Conséquence de ce (bon) pli, dès son premier emploi, toujours loin du bercail, Rachid a signé une demande de virement permanent d’une partie de son salaire sur un compte d’épargne, créé pour l’occasion. « Une partie qui évolue au rythme des diverses augmentations de salaire », lance-t-il fièrement. Il préfère avoir une épargne disponible pour faire face à une dépense imprévue sans désorganiser son budget. « Je dois avoir en permanence de trois à quatre mois de revenus en épargne disponible pour me sentir bien. De quoi couvrir mes charges de fonctionnement si je dois quitter mon boulot ou faire face à un pépin ».

Beaucoup ne peuvent épargner que sous la contrainte

Younès par contre n’a pas les mêmes contraintes que Rachid. Ce banquier vit avec ses parents, n’a donc pas de charge de loyer, d’alimentation ni d’équipement, mais il épargne pour investir. Son mot d’ordre : la planification. Avec son salaire de 6 000 dirhams, il arrive quand même à épargner. « Je mets systématiquement de côté 2 000 DH au moins, soit le 1/3 de mon salaire ».
Sa recette ? «Je fais des plans. Je me fixe des objectifs (achat de voiture, ordinateur, chaîne Hi-Fi… financer des études supérieures), et j’essaie de les atteindre le plus souvent». Pour cela, il fait des sacrifices. «J’essaie, quitte à me priver de sorties, voyages, shopping exagéré ou autres plaisirs de la vie», poursuit-il. Younès a deux comptes bancaires. Un compte courant et un deuxième d’épargne. Dès le virement de son salaire, il retire la somme à épargner et la verse dans son compte sur carnet.
Et ceux qui refusent de faire des sacrifices ? Comment font-ils ? Il y a toujours le crédit. Pour eux, sans engagement formel et menace, rien n’est possible.
C’est le cas de Hamid, auditeur. « Je sais que je suis incapable de mettre un sou de côté. Mon salaire ne me permet pas à la fois de vivre ma vie présente et d’être prévoyant. C’est un choix à faire et j’ai fait le mien ». Hamid vit à coup de crédits. Au lieu d’épargner pour satisfaire un besoin (vacances, voiture…), il préfère faire appel aux sociétés de crédit à la consommation. « C’est aussi une façon d’épargner. Sauf que moi j’emprunte le chemin inverse. Au lieu de me priver pendant longtemps pour disposer d’un bien plus tard. Je préfère disposer du bien tout de suite et le payer en plusieurs tranches. Un peu plus cher certes, mais c’est bien fait pour moi qui suis incapable d’épargner. »
Jalal est ingénieur. Il partage en partie cette vision, sauf que lui arrive à épargner quand « le jeu vaut la chandelle. Je croyais que mon salaire ne me permettrait pas d’économiser quelques centaines de dirhams à la fin du mois. Mais dès que j’ai décidé de me marier, j’ai pu mettre de côté le tiers et parfois jusqu’à 50 % de mes revenus». Cela n’est jamais facile. «Je l’ai fait à coup de sacrifices et de souffrances», lance-t-il
Pour ne pas être tenté de dépenser ses économies, Jalal remettait à sa mère une enveloppe au début de chaque mois, évitant ainsi de disposer de «liquide».
Ilham, cadre dans une compagnie d’assurance, ne sait pas ce qu’est la tentation. Elle arrive à garder son épargne dans son compte normal. Et ce n’est pas parce qu’elle a de l’argent qu’elle va l’utiliser à tout va. «Je ne retire que quand c’est justifié». Ilham «raisonne en revenu mensuel», indépendamment du solde de son compte. Autrement dit, dès la fin du mois, elle remet les compteurs à zéro. Elle ne considère comme «ressources prêtes à être consommées» que sa paie mensuelle, le reste étant cristallisé en épargne.
Laila, elle, a choisi une autre voie. Incapable d’épargner d’elle-même, elle a opté pour «daret», le procédé d’épargne qui n’a pas attendu les produits bancaires pour faire son apparition. Elle s’est inscrite sur une liste de copines, verse une certaine somme et chaque mois, à tour de rôle, l’une d’entre elles récupère la cagnotte. «La confiance doit régner. Autrement, mieux vaut ne pas s’aventurer, sans aucune garantie». Ce qui la motive, c’est cet engagement. «C’est une notion très forte. J’épargne sous la contrainte parce que je ne veux pas faire défaut devant mes copines » Un peu comme Abdellah M. qui a honte de faillir devant le gardien de son argent.
Epargner sous la contrainte est aussi la méthode de Karim. Pour préparer l’achat de son appartement, il s’est lancé, trois ans avant de concrétiser son projet, dans une sorte de PEL (plan d’épargne logement). Il s’est engagé à verser à sa banque, au début de chaque mois, pendant une durée déterminée une somme qu’il considérait comme sa traite. « Dans mon esprit, je remboursais un crédit que je n’avais jamais contracté. Le prélèvement se faisait automatiquement. Je m’y suis adapté et je me suis retrouvé à la fin du contrat avec une épargne relativement importante qui m’a servi pour financer le «noir», ce mal nécessaire exigé par la plupart des promoteurs immobiliers ».
Mariée et mère de deux enfants, Amina, responsable dans une société de textile, avoue n’avoir jamais pu épargner. « C’est mon mari qui s’occupe de cette question». Comment il fait ? «Il a ouvert des comptes au nom des enfants qu’il alimente à partir de notre compte-joint». Mohamed A. opte aussi pour cette formule (voir encadré en page précédente).
Cela dit, si l’épargne est souvent «liquide», certaines la préfèrent «dorée». De nombreuses jeunes cadres continuent de considérer l’investissement en mdemma, bagues et autres bijoux comme moyen d’épargne. Elles savent qu’elles ne récupéreront jamais, à la revente, la totalité de la somme mobilisée, mais elles se disent qu’autrement, elles n’auront rien du tout !