Le doute sur la transparence nuit à  la performance de la Bourse

Tirée par les grosses capitalisations,
elle continue d’afficher de bonnes performances.
Difficile cependant d’expliquer le yo-yo actuel, à cause de l’insuffisance
d’information financière.
Nécessité de règles plus rigoureuses pour lever les suspicions
sur les notes de recherche.

Il y a une année, presque jour pour jour (numéro du 15 septembre 2006), La Vie éco, sous le titre : «Jusqu’où ira Addoha ?», consacrait un article à cette société. Introduite quelques mois auparavant, cette valeur faisait un tabac en Bourse et tirait, quasiment à elle seule, tout le marché à la hausse. A l’époque, chacun y allait de son analyse sur les véritables raisons de cet engouement, eu égard au manque de visibilité sur l’avenir d’une société jusqu’alors spécialisée dans le logement social. Avec le temps, la situation s’est clarifiée et les investisseurs qui n’ont pas cédé entre temps leurs actions se frottent les mains. Introduite à 585 DH, cette valeur affichait un cours de 3 500 DH lors de la séance du vendredi 14 septembre.

De manière générale, c’est tout le marché des actions qui affiche actuellement une santé de fer, même si sa performance est bien moins bonne qu’à la même période de l’année précédente, par ailleurs exceptionnelle. Le Masi (Moroccan all shares index), l’indice global de la place de Casablanca, qui avait terminé l’année avec un gain de 71%, affichait 47,75% à la mi-septembre 2006 contre 36,41 % pour l’égale période de l’actuel exercice. Bien évidemment, les critères d’analyse d’hier ne sont pas forcément ceux d’aujourd’hui mais, dans l’absolu, le maintien d’un haut niveau de gain rassure tout investisseur en Bourse.

La Bourse n’a pas faillià sa mission de mobilisation de l’épargne
Pourtant, cette évolution ne plaît pas à tout le monde. Et pour cause, les indices montent facilement et baissent brutalement, sans que les causes profondes soient identifiées avec certitude. C’est cette difficulté à lire le marché qui désarçonne bon nombre d’observateurs et d’investisseurs, les petits porteurs en particulier. Cela vaut surtout pour les actions des grosses capitalisations. Introduite récemment, CGI (Compagnie générale immobilière), filiale de la CDG (Caisse de dépôt et de gestion), n’échappe pas à la règle. Aussi bien les conditions de l’introduction que l’évolution du cours durant les semaines suivantes ont fait l’objet de commentaires peu amènes. En somme, d’aucun déplorent le manque de transparence qui prévaut sur la place, parfois à juste titre.

Il faut souligner, à ce propos, que la communication des sociétés cotées est encore peu rodée. Très souvent,les responsables confondent “manipulation” et information en distillant quelques indiscrétions, en entretenant la confiance des investisseurs par des effets d’annonce, ou en laissant faire la rumeur. Ce qui fait dire à un analyste que «le marché évolue indépendamment des fondamentaux des entreprises». Cette observation est renforcée par un fait qui continue de polluer l’atmosphère : les notes de recherches «amies» ou «ennemies», c’est selon, que diffusent certaines sociétés de Bourse. Le même analyste brandit pour preuve «certains niveaux de valorisation élevés sur un horizon assez éloigné qui ne tiennent aucunement compte, ou très peu, de l’évolution de l’environnement économique et de certains facteurs exogènes en mesure de rendre caducs les pronostics les moins optimistes». Les soutiens de cours sont également cités parmi les facteurs qui brouillent la vraie valeur d’un titre.

Déduire de tout cela que rien ne va à la Bourse serait exagéré. Depuis 1993, date d’entrée en vigueur de la réforme, elle a bien joué son rôle de collecteur de l’épargne pour les entreprises qui désirent investir ou améliorer leur gouvernance, de par l’arrivée de nouveaux actionnaires.

Le marché de la dette privée, compartiment qui apparemment ne donne pas trop de souci aux autorités de la place, évolue dans le bon sens : de grosses opérations initiées par exemple par l’ONCF (Office national des chemins de fer), la SNI et Attijariwafa bank ont été montées avec succès.

Durant ces deux dernières années, plusieurs sociétés, petites et grandes, ont franchi le pas, et d’autres frappent avec insistance à la porte. La Bourse a également servi de point de passage à des sociétés étrangères désireuses de prendre pied au Maroc.

Des efforts substantiels ont été faits en matière d’organisation (cotation électronique, système de règlement-livraison plus fluide, multiplication des indices pour donner plus de visibilité aux boursicoteurs…).

La moralité des acteurs constitue la meilleure garantie de transparence
L’idée qui veut que la Bourse tue le reste de l’économie en cannibalisant l’épargne est également absurde. Sa mission est effectivement d’aider celles-ci à financer leur développement au meilleur coût. L’investisseur, qu’il mise sur des portefeuilles ou qu’il s’engage en direct dans un secteur donné, n’est pas un philanthrope. Son objectif final est toujours d’obtenir le meilleur rendement. Qu’il spécule sur une valeur est donc légitime parce que, de tout temps, cette pratique constitue le moteur même du marché. Rien que le fait d’acheter du papier sur des promesses relève de la spéculation.

Mais nombreux sont ceux qui, tout en acceptant ces règles du jeu, invitent les organismes de surveillance à plus de vigilance, particulièrement pour ce qui est de la communication. Il ne s’agit pas de brider le marché par une réglementation tatillonne, mais de faire en sorte qu’il n’y ait plus de suspicion sur certaines pratiques. Par exemple, pourquoi ne pas interdire à une société de Bourse (SDB) mandatée pour participer au montage d’une opération d’introduction ou d’augmentation de capital par appel public à l’épargne de faire des recommandations publiques, via ses notes de recherches, concernant la société en question. Idem pour les SDB dont les maisons mères ou des sociétés apparentées sont cotées. Cette neutralité est utile, même si elle ne constitue pas une garantie de transparence, sachant que, à l’instar des agences de notation, considérées comme les principaux responsables de la crise financière qui sévit outre-Atlantique, les SDB monnayent souvent des notes de recherches aux sociétés cotées qui les sollicitent.

In fine, le seul garde-fou efficace est le niveau de moralité des acteurs (SDB, société cotées, investisseurs) qui animent le marché. Une loi, quelle que soit sa précision, peut en effet être astucieusement contournée.