L’argent liquide plus utilisé qu’auparavant : un effet crise ?

Les billets et pièces en circulation ont augmenté de 11% en valeur depuis un an.
A 158 milliards de DH, ils représentent 17% de la masse monétaire qui n’a, elle, évolué que de 2,6%.

Quand on parle d’un taux de bancarisation qui ne cesse d’augmenter au Maroc et qui atteint désormais plus de 50%, on a tendance à penser que les Marocains utilisent de moins en moins l’argent liquide et que les moyens de paiement bancaires, tels les chèques, les virements et les cartes de paiement, y sont de plus en plus préférés. Mais quand on voit comment évoluent les différentes composantes de la masse monétaire, on constate un phénomène tout à fait opposé.
A fin août, la circulation fiduciaire, autrement dit les billets de banque et pièces de monnaie en circulation au Maroc, totalisait une valeur de 158 milliards de DH. Un montant en hausse de 8,8% par rapport à fin 2010 et de 11% sur une année glissante. En face, la monnaie scripturale, c’est-à-dire les dépôts à vue, n’a évolué que de 0,5% depuis le début de l’année et que de 4,8% par rapport à août 2010, s’établissant à 409 milliards de DH.
Ainsi, la masse monétaire liquide, à laquelle on attribue l’abréviation M1, a progressé de 2,7% depuis le début de l’année, à 567 milliards de DH, et ce, principalement en raison de l’augmentation de l’utilisation du cash comme moyen de paiement.

L’argent du crédit ne dort pas longtemps dans les banques

Autrement dit, l’argent provenant des crédits à l’économie, qui sont la principale source de la création monétaire, ne reste pas longtemps dans les banques : il est retiré. Qu’est-ce qui explique un tel phénomène ? Les analystes des banques avancent, d’abord, un premier facteur qui relève plutôt de l’ordinaire. «Tous les ans, la circulation fiduciaire augmente ponctuellement durant certaines périodes, notamment les vacances d’été, Ramadan, la rentrée scolaire et Aïd Al-Adha. Cette année, il y a eu concentration des vacances, de Ramadan et de la rentrée scolaire en deux mois, ce qui a accentué les sorties de cash», explique le responsable d’une salle de marchés. En effet, durant ces périodes, où d’ailleurs l’octroi du crédit à la consommation connaît une expansion notoire, l’utilisation de l’argent liquide prend plus d’ampleur en raison de l’augmentation des dépenses des ménages pour tout ce qui est alimentation, déplacements, restauration et loisirs, fournitures scolaires…
Cela dit, un autre facteur, cette fois-ci exceptionnel, explique à son tour la hausse de la circulation fiduciaire. Car il faut savoir que bien avant l’avènement des vacances et de Ramadan, le phénomène était déjà perceptible. En mai, le montant des billets et pièces de monnaie était en hausse de 9,2% sur une année glissante. Selon des banquiers, c’est le contexte de crise qui influe sur la psychologie de la population. «Le printemps arabe, les manifestations du 20 Février au Maroc, la crise mondiale des dettes publiques, les difficultés des banques européennes et américaines… sont tous des éléments qui ont dégradé la confiance et poussé particuliers et commerçants à la prudence, notamment en gardant une partie de leurs ressources en cash. Cela peut sembler absurde mais certaines personnes réagissent de la sorte quand la conjoncture est défavorable», estime l’un d’entre eux. Ce dernier donne l’exemple d’un commerçant à Derb Omar à Casablanca qui, depuis le deuxième trimestre de l’année, a sensiblement réduit ses versements d’espèces, jugeant plus prudent de garder le produit de ses ventes en liquide en attendant une conjoncture plus favorable.

6,3% de hausse pour les comptes d’épargne contre 0,5% pour les dépôts à vue

Précision importante : ce phénomène ne concerne que les dépôts à vue. Les comptes d’épargne que sont les comptes sur carnet ouverts auprès des banques et les livrets de la Caisse d’épargne nationale connaissent, eux, un développement important. Ils ont progressé de 6,3% depuis le début de l’année et de 9,3% sur une année glissante, s’élevant à près de 100 milliards de DH. Là aussi, des banquiers expliquent que les comptes sur carnet évoluent toujours à contre-sens des autres catégories de dépôts et qu’ils sont plébiscités par les petits épargnants quand la conjoncture est défavorable. Ceux-ci, contrairement aux gros déposants, limitent plutôt leur encours déposé chez les banques (dépôts à terme en stagnation depuis le début de l’année, à 151 milliards de DH).
En tout cas, la circulation fiduciaire a augmenté de 8,8% en huit mois seulement, alors qu’elle n’a progressé que de 6,3% durant toute l’année 2010. Elle représente désormais 17% de la masse monétaire globale (M3) qui s’élève à 927 milliards de DH et qui inclut, outre les dépôts à vue et les comptes d’épargne, d’autres actifs monétaires tels que les dépôts à terme, les titres d’Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) investis sur le marché monétaire, les dépôts en devises, les certificats de dépôt des banques et les valeurs données en pension.
En Europe, les billets et pièces en circulation ne représentent que 8,4% de la masse monétaire de la zone euro. Le poids de l’argent liquide est donc important au Maroc, ce qui d’ailleurs donne du fil à retordre aux banques de la place. La hausse de la circulation fiduciaire est, en effet, l’un des principaux contributeurs à l’assèchement des liquidités bancaires, à côté de la baisse des avoirs en devises. Le déficit de trésorerie des banques s’élève actuellement à plus de 30 milliards de DH, ce qui ne manque pas de créer des tensions sur le coût de l’argent au jour le jour.