Cryptomonnaie : bien qu’interdite au Maroc, son usage se banalise

Depuis l’année de l’interdiction, les volumes moyens ont grimpé de 50%. Le Maroc est le 4e pays africain et le 3e pays arabe à réaliser les plus gros volumes.

L’emballement médiatique autour du Libra, la future monnaie virtuelle de Facebook a (sans surprise) donné un coup de fouet aux principales cryptomonnaies. Depuis lundi 17 juin, le Bitcoin, première et principale monnaie virtuelle, a gagné près de 20 % et a largement dépassé le seuil symbolique des 10 000 dollars, une première depuis mars 2018.

L’Ether et le Ripple, deuxième et troisième cryptomonnaies en matière de capitalisation, ont gagné 15% et 8% en une semaine, et atteint ce lundi des sommets depuis août et novembre 2018.

L’engouement mondial pour cette nouvelle monnaie, nous a intuitivement fait repenchés sur la position (aussi tranchée que mitigée) des autorités financières locales (Bank Al-Maghrib, l’Office des changes et l’AMMC) concernant les cryptocurrencies. Rappelons-nous du communiqué publié conjointement par ces organes, le 21 novembre 2017, «mettant en garde» les citoyens quant à l’utilisation de la cryptomonnaie.

Plus récemment, en marge de la conférence de presse tenue le 18 juin 2019 suite au conseil trimestriel, le wali de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, a déclaré que «nous avions dit qu’on n’avait pas de texte pour interdire, et qu’on a pris le biais de la protection du consommateur pour sortir notre communiqué. A ce moment-là, les organisations internationales, et en particulier le FMI, avaient la même position…» Avant de poursuivre : «Devant ces évolutions, et puisque nous avons adapté notre feuille de route digitale, nous avons inclus dans le cadre de cette réflexion la cryptomonnaie. Et la meilleure approche, c’est de nous mettre en contact avec les banques centrales qui se sont déjà lancées là-dedans pour leur demander de nous expliquer les tenants et les aboutissants des cryptomonnaies, ce qui nous permettra d’examiner à l’avance ce problème-là»
Ces déclarations laisseraient-elles entendre que les autorités «diabolisent» moins les monnaies virtuelles ? La question reste entière…

En tout cas, interdiction ou pas, le Maroc n’a jamais cessé d’être actif dans la Crytposphere. La preuve, un rapport publié en août 2018 par la plateforme Local Bitcoins et qui place le Royaume à la 36e place mondiale avec un volume de transactions de plus de 6 millions de dollars, depuis l’apparition du Bitcoin. Et troisième pays arabe avec un volume de transactions important, derrière les Emirats Arabes Unis (34 millions de dollars américains) et l’Arabie Saoudite (24 millions de dollars). Au niveau du continent africain, le Maroc arrive à la quatrième place, derrière le Nigéria (258 millions de dollars), l’Afrique du Sud et le Kenya (25 millions de dollars). Notez que le top 5 mondial comprend les USA, la Russie, le Royaume-Uni, le Venezuela et la Chine. Ces cinq pays représentent 72 % de l’utilisation mondiale du Bitcoin comme moyen de paiement.

En analysant un graphe de la plateforme coin.dance qui retrace le volume des transactions du Maroc en Bitcoin, le constat est frappant : l’interdiction par les autorités marocaines a peu (et très ponctuellement) impacté le niveau des volumes durant cette période: entre la semaine du 16 et celle du 30 novembre 2017, le volume hebdomadaire est passé de 1,3 MDH à 526 763 DH. Une semaine après, il avait repris son niveau avant-interdiction en atteignant un montant de 1,1 MDH (Cf. «Volume de transaction enregistré par le Maroc depuis l’apparition du Bitcoin (en MAD)»)

Toujours sur la base du graphe, nous avons calculé les volumes moyens hebdomadaires. La progression est importante d’une année à l’autre : en 2017, le volume hebdomadaire moyen était de 616 949 DH. En 2018 il est passé à 784 917 DH. Au 1er semestre 2019, il a atteint 945 854 DH, soit une progression de 53% depuis 2017, l’année de l’interdiction.
Ces chiffres interpellent mais ne surprennent pas pour autant, parce qu’il serait crédule de croire que l’interdiction de cette industrie l’empêcherait d’évoluer dans l’ombre… du jour.

Nous l’avons développé dans nos précédentes éditions, ce marché est basé sur un système pseudo-anonyme qui le rend quasiment intraçable. A moins donc d’interdire Internet, personne ne peut stopper les cryptomonnaies, même les autorités de régulation mondiales les plus coriaces.

Ces chiffres reflètent peut être les limites de la chasse aux sorcières que l’Office des changes avait décidé de mener au lendemain de l’interdiction, «en mettant en place une cellule de veille qui permet d’être à la page par rapport à ce qui se passe sur la toile».

Plutôt que de jouer à «cache cash» avec les acteurs de cette industrie, il est peut être grand temps que les autorités se penchent plus «sérieusement» sur le sujet.

Le géant américain Facebook compte lancer sa propre devise virtuelle début 2020, espérant capitaliser sur ses plus de deux milliards d’utilisateurs. Le libra sera accessible à tous les membres de Facebook contre un paiement en devise. Avec les libras, il sera donc possible d’acheter en ligne des biens vendus sur le réseau et sur tous les sites qui les accepteront. Avant même d’être lancé, le libra a déjà preneur : certaines entreprises comme Uber, eBay, Spotify ou Booking ont indiqué que la nouvelle crypto-monnaie pourra servir de moyen de paiement sur leur site. Elle pourrait également servir à acheter des biens et prestations dans des points de vente physiques. Avec cette crypto-monnaie, Facebook devrait autoriser les transferts entre membres de Facebook avec un smartphone de manière instantanée.
«Libra est une monnaie virtuelle adossée à un panier de monnaies réelles. Nous ne disposons pas de beaucoup de détails pour le moment mais l’on sait que ce réseau est supporté par les plus grands «players» (Visa, Mastercard, Paypal…) Le but ultime étant de transférer l’argent à très bas coût entre ces acteurs. Et dans une moindre mesure, de contribuer à l’inclusion financière, en permettant à des personnes n’ayant pas de compte bancaire de disposer d’un moyen de paiement universel», explique Badr Bellaj, consultant expert en crypto-monnaie et co-fondateur de la start-up Mchain dédiée au développement de solutions basées sur la technologie blockchain. Dans ce contexte, notez que la moitié des adultes dans le monde n’ont pas de compte bancaire, souligne l’entreprise.
Quel impact pour les Etats…Pour le Maroc?
Contrairement aux autres monnaies virtuelles, le libra est une monnaie électronique basée sur une monnaie réelle. L’achat se fait par des canaux contrôlables et rend sa circulation traçable. «Les Etats disposeront donc des moyens nécessaires pour contrôler sa circulation ou l’interdire. D’ailleurs, ces derniers n’auront aucun intérêt à autoriser la circulation du libra. Le fait que cette monnaie soit transférée à bas coût, elle concurrencera fatalement les industries monétiques et bancaires locales. A mon sens, les pays de la zone MENA vont probablement s’opposer à sa mise en circulation, puisque dans ces pays l’industrie monétique revêt une place importante dans l’économie. La monnaie virtuelle de Facebook pourrait vite leur faire de l’ombre et nuire, par ricochet, à leur économie» souligne M.Bellaj.