Comment remettre la Bourse en selle ? Six patrons de sociétés de Bourse en parlent

L’effondrement des volumes est plus pénalisant pour le marché que la chute des indices boursiers. Accélérer les introductions en Bourse, élargir la base des investisseurs, introduire le marché à  terme et la vente à â€ˆdécouvert pourraient relancer et pérenniser la liquidité du marché.

Qui mieux que les directeurs des principales sociétés de Bourse de la place pour faire le point sur la situation actuelle du marché boursier casablancais ? La Vie éco a réuni le 28 octobre autour de cette thématique, dans le cadre de son cycle de petits-déjeuners débats, Youssef Benkirane, président du directoire de BMCE Capital Bourse, Karim Berrada, président du directoire d’Upline Securities, Rachid Outariatte, DG de CDG Capital Bourse, Younès Benjelloun, DG de CFG Group, Abdelaziz Lahlou, directeur analyse et recherche de la banque de marchés et d’investissement d’Attijariwafa bank, et Selma Lebbar, membre du directoire de Sogécapital Bourse.    
D’abord, qu’est-ce qui explique l’actuel enlisement du marché ? Pour rappel, les indices boursiers cumulent actuellement une contre-performance de 10% depuis le début de l’année, et la chute des volumes de transaction s’élève à 40% par rapport à l’année dernière. Pour Rachid Outariatte de CDG Capital Bourse, «les incertitudes pesant encore sur la conjoncture régionale mais aussi nationale, avec notamment le mouvement du 20 Février, la réforme constitutionnelle et les élections législatives, justifient l’attentisme ambiant des investisseurs».

Les incertitudes persistent et prolongent l’atonie du marché

Le contexte politico-économique extérieur est la première raison invoquée par Youssef Benkirane, qui précise toutefois que la baisse de régime de la place casablancaise ne se justifie pas du point de vue fondamental, compte tenu de la croissance nationale du PIB qui est attendue autour de 4% pour cette année, et la croissance bénéficiaire des résultats semestriels qui s’est établie à plus de 4%.
Tout en reconnaissant que les fondamentaux du marché demeurent relativement bien orientés, Abdelaziz Lahlou tempère en précisant : «Nos prévisions de croissance bénéficiaire pour les sociétés cotées dépassaient 8% pour l’ensemble de l’année 2011, et au vu des réalisations de la première moitié de l’année, nous avons largement revu nos pronostics à la baisse». En sus, M. Lahlou nuance la bonne santé macro-économique, soulignant que «le déficit budgétaire, le compte courant de la balance des paiements et le ralentissement de la demande étrangère figurent comme autant de facteurs d’inquiétude pour les investisseurs». Cela impacte d’autant plus le marché que «le comportement des investisseurs a clairement changé sur les dernières années, en ce sens que ces derniers sont plus avertis, et qu’ils sont demandeurs en informations sur la base desquelles ils opèrent leurs choix d’investissement», explique Selma Lebbar.

Les institutionnels ne jouent plus leur rôle de catalyseurs

Mais selon Younès Benjelloun, ce n’est pas tant le recul des indices boursiers que la chute du volume de transactions qui doit inquiéter. Le responsable sous-pondère le premier facteur par le fait que «même si les indices ont baissé, nous demeurons toujours à des niveaux de valorisation élevés, autant par rapport à l’historique de la place casablancaise que par rapport à d’autres pays». En revanche, poursuit-il, «la faible liquidité induit que les prix sont basés sur un nombre réduit de transactions, ce qui rend les valorisations actuelles du marché peu significatives». «Le marché boursier n’est pas à un niveau d’équilibre, cet équilibre est peut être à un niveau plus bas ou plus haut, mais nous n’y sommes pas», martèle-t-il.
Les investisseurs institutionnels, qui restent historiquement la catégorie la plus influente sur le marché, sont les mieux placés pour réguler la situation. Mais ceux-ci «ne jouent plus leur rôle aujourd’hui», pense le DG de CDG Capital Bourse. Et d’ajouter : «Il y a un consensus sur la cherté du marché partagé par tous les intervenants, et les investisseurs institutionnels devraient initier une tendance de fond à la vente pour réguler la situation». M. Lahlou confirme cela, rappelant qu’«historiquement, les investisseurs étrangers ont fait office de catalyseurs de tendance sur le marché casablancais. Par la suite, les institutionnels marocains opéraient des arbitrages en tant que suiveurs ou contrepartie des étrangers, pour être à leur tour suivis par les particuliers». C’est dire que «dans un contexte où les investisseurs étrangers ne sont plus tentés par le marché boursier marocain, les nationaux doivent prendre le relais mais au lieu de cela ils optent plutôt pour une attitude passive», regrette M. Lahlou.
«Les institutionnels ne vont pas intervenir rien que pour intervenir, cela doit se justifier pour eux d’un point de vue financier et technique», relativise M. Benkirane. Mais justement, «il y a actuellement pour les institutionnels matière à arbitrer sur le marché», insiste M. Lahlou. «L’on sait bien aujourd’hui que les secteurs cotés du ciment et des télécoms ne tireront plus la croissance bénéficiaire autant qu’avant, et, pourtant, l’on ne voit toujours pas de grands arbitrages dans ce sens», illustre-t-il.
Il ne faut pas s’en étonner, explique M. Outariatte, étant donné que «dans un marché qui n’offre pas de grandes possibilités de contrepartie, drainant seulement quelque 50 MDH de volume par jour, les investisseurs n’ont pas envie d’initier de tendance afin de ne pas se découvrir». Enfonçant le clou Mme Lebbar s’interroge : «On demande aux investisseurs institutionnels d’intervenir mais qu’est-ce qu’on leur offre au juste en contrepartie» ? «Près de 70% de la capitalisation de la place casablancaise est centrée autour d’une dizaine de valeurs», invoque-t-elle.

Une privatisation via la Bourse pour relancer les introductions

Pour sa part, M. Benjelloun assure que «les compagnies d’assurance marocaines ont déjà un niveau d’exposition à l’investissement en actions parmi les plus élevés au monde». C’est dire que ces investisseurs ont une marge réduite pour se renforcer sur ce type de placements. En outre, «les investisseurs institutionnels ne sont qu’une partie de la solution étant donné que leur nombre demeure extrêmement faible», estime le DG de CFG Group. Il préconise  plutôt d’élargir la base des investisseurs en Bourse, essentiellement chez les personnes physiques dont le nombre avoisine actuellement 20 000 personnes seulement.
A cet effet, selon le consensus des intervenants, l’accélération des introductions en Bourse paraît être le moyen le plus indiqué. «Ce type d’opérations, quelle que soit sa forme, attire de nouveaux investisseurs», justifie M. Benjelloun. Problème, jusqu’à présent, les introductions se font très rares. Cela tient aux niveaux de valorisation jugés insuffisants par les émetteurs, avancent les professionnels à l’unisson. «Les émetteurs privés continuent de prétendre aux forts niveaux de valorisation d’il y a quatre ou cinq ans et ne souhaitent donc pas s’inscrire à la cote à moins de profiter des mêmes conditions favorables», regrette Karim Berrada. L’occasion pour M. Outariatte de souligner la part de responsabilité des sociétés de Bourse dans cette situation, à savoir que «les professionnels n’ont pas averti de la cherté des valorisations au plus haut du marché il y a quelques années».
M. Benkirane, qui invoque un contexte de surliquidité mondial à l’époque pour atténuer la responsabilité des acteurs du marché, rappelle en outre que «des mécanismes mixtes demeurent accessibles aux émetteurs privés afin de différer le partage des bénéfices futurs, à l’image des obligations convertibles en actions»… Manière de dire qu’il est toujours possible de compenser les moindres niveaux de valorisation actuels qui, cependant, demeurent corrects de l’avis du président du directoire de BMCE Capital Bourse.

Marché à terme, ventes à découvert…, des revendications qui ont 15 ans !

Mais tous les professionnels s’accordent à dire que l’initiative déterminante pour redynamiser les introductions en Bourse doit venir de l’Etat, lequel devrait introduire un grand groupe public pour réenclencher la machine, pense-t-on. «Cela est d’autant plus valable qu’historiquement ce sont les privatisations de grandes entreprises publiques par voie d’introduction en Bourse qui ont boosté la place casablancaise», pense le DG de CDG Capital Bourse. M. Benkirane propose même que l’Etat fasse du lobbying auprès des entreprises qui réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires avec le public afin qu’elles s’introduisent en Bourse.
Poussant la logique plus loin, l’ensemble des intervenants rappelle un paquet de mesures que l’Etat devrait introduire pour pérenniser la liquidité du marché. L’on cite notamment la mise en place d’un marché à terme ainsi que l’introduction de la vente à découvert. «Ces instruments permettent aux investisseurs, au delà de se dessaisir des valeurs qu’ils détiennent en portefeuille, de jouer un marché à la baisse et d’implémenter des stratégies plus dynamiques qui maintiendront une certaine activité du marché», éclaire M. Outariatte. «Ces outils permettent même de protéger les épargnants car ils lissent les variations extrêmes», soutient M. Benjelloun. «A défaut d’introduire ces instruments, le marché continuera de fonctionner dans un seul sens en atteignant des sommets exagérés en période porteuse et en ne corrigeant pas assez quand il le faut», avertit-il.
Pour l’heure on est encore loin de la mise en place de ces mesures structurelles, à en croire les professionnels. «Cela fait 15 ans que nous réclamons des mesures structurelles qui ne viennent toujours pas», martèle M. Benjelloun, qui regrette que l’Etat ne soit pas encore foncièrement convaincu que le marché boursier peut jouer un rôle important dans le financement de l’économie. «D’autant plus que la capacité de financement des banques est actuellement saturée», insiste M. Berrada. «En fait, d’un point de vue structurel, il n’y a pas eu de réforme qui compte pour le marché boursier depuis 1993. Depuis cette date on ne s’est contenté que de mesurettes», avance le DG de CFG Group. Ce dernier cite en outre un exemple parlant : «Au lendemain des attentats du 11 Septembre, les Etats-Unis ont introduit l’essentiel de leurs mesures de soutien aux marchés financiers en tout juste une semaine». Et quand bien même de nouvelles mesures bénéficiant au marché boursier sont introduites au Maroc, cela se fait généralement à un moment inopportun et sous une forme inadéquate, soutient M. Benjelloun. C’est notamment le cas du Plan d’épargne en action (PEA) dont le timing et la formule de lancement sont complètement décalés de l’avis des professionnels.
En somme, «le Maroc n’a pas encore le marché boursier qu’il mérite et le pragmatisme en la matière demeure absent dans la culture de nos gouvernants», résume M. Benkirane.

Une lueur d’espoir avec Casablanca Finance City

Cependant, le président du directoire de BMCE Capital Bourse perçoit une note d’espoir dans la future place financière de Casablanca, Casablanca Finance City (CFC), qui fait office selon lui de véritable projet structurant. «Dans le sillage de ce projet, l’on pourra certainement accélérer le mouvement des réformes, pourvu qu’une concertation efficace puisse se mettre entre les différents partenaires», anticipe M. Benkirane. A noter que les sociétés de Bourse sont impliquées dans la réflexion autour de Casablanca Finance City, par leur participation à un comité opérationnel des marchés de capitaux. Cependant, «les sociétés de Bourse ne sont pas impliquées dans le détail», confie M. Benjelloun, qui reconnaît toutefois qu’«un virage important a été engagé et que les choses démarrent sur de bonnes bases».
Toute la question est de savoir si les ajustements réglementaires qui s’imposeront dans le cadre de la mise en place de CFC interviendront avec le niveau de réactivité requis. Au vu du fait que les centres de décision en charge du chantier de la future place sont ceux-là mêmes à qui incombait la responsabilité de réformer les marchés financiers ces dernières années, certains professionnels se montrent sceptiques.