Agence d’intérim : un business qui rapporte

En début d’activité, un cabinet peut placer en moyenne 30 intérimaires par mois. Les marges vont de 10 à  15% sur le salaire brut des employés. Les délais de paiement qui s’allongent exigent un fonds de roulement solide.

Le travail temporaire n’a jamais séduit les Marocains, toujours en quête de stabilité professionnelle. Toutefois, avec un taux de chômage qui se maintient à un niveau élevé (9,3% en 2013), nombre d’entre eux n’hésitent plus à recourir aux cabinets d’intérim, ne serait-ce que pour accumuler de l’expérience tout en disposant d’un certain niveau de revenus, sachant qu’en face, plusieurs entreprises expriment des besoins ponctuels de recruter des candidats devant se charger d’une mission à durée déterminée. En effet, si l’activité des agences d’intérim était auparavant concentrée sur les profils peu qualifiés (coursiers, agents de sécurité…), elle s’étend aujourd’hui de plus en plus aux cadres moyens (comptables, techniciens, agents financiers…).

C’est en raison d’une demande solide et croissante, aussi bien de la part des entreprises que des demandeurs d’emploi que plusieurs investisseurs ont créé leur agence d’intérim. Et le moins que l’on puisse dire c’est que l’activité est rentable vu la multiplication de ces cabinets cette dernière décennie. Zahir Lamrani, administrateur directeur général de Best Intérim, rapporte qu’au début des années 1990, seulement 20 cabinets d’intérim existaient sur le marché.
Actuellement, les professionnels parlent (faute de statistiques officielles) de 700 agences en activité, voire plus.

Cela dit, ces agences ne se conforment pas toutes à la réglementation, surtout en ce qui concerne la caution financière exigée lors du démarrage. Cela sans parler de la qualité de service médiocre de certains opérateurs voulant baisser leurs prix pour décrocher des marchés. «Parmi les problèmes qui résultent de cette concurrence acharnée, on trouve principalement l’inadéquation du profil du candidat présenté par l’agence au poste offert par l’entreprise cliente», explique Saida Khatar, exécutive manager du cabinet de recrutement Job Link.

En tout cas, une personne souhaitant ouvrir sa propre agence d’intérim doit au préalable disposer d’une base de données étoffée, comprenant aussi bien des entreprises que des candidats. Il faudra choisir un local assez spacieux (100 m2 au moins pour un petit cabinet) et l’aménager en espaces de bureaux et en salles pour l’accueil et la sélection des candidats. A cet effet, il faut compter près de 200 000 DH pour les travaux. Ensuite, l’équipement du local en ordinateurs, imprimantes, bureaux, tables de réunion… nécessite un budget d’environ 150 000 DH. Pour faire connaître la société et permettre aux candidats intéressés de déposer leur candidature, un site web est requis. Le coût de son développement peut avoisiner les 50 000 DH. Une fois le local aménagé et équipé, le propriétaire doit demander l’autorisation d’exercer le métier. Elle est délivrée par le ministère de l’emploi et des affaires sociales et est conditionnée par le dépôt d’une caution financière auprès de la CDG équivalente à 50 fois la valeur du SMIG, soit près de 1,34 MDH. En plus de ce montant, les professionnels recommandent de disposer d’un fonds de roulement de 1 MDH pour couvrir aussi bien les charges récurrentes que le paiement des salaires des recrues. Car il faut bien le préciser, ce sont les agences d’intérim qui versent la rémunération mensuelle des employés et non pas l’entreprise utilisatrice, contrairement aux cabinets de recrutement dont l’activité se limite à mettre en relation le candidat avec l’entreprise, moyennant une commission de recrutement. Au final, le coût d’investissement d’un cabinet de taille petite à moyenne s’élève à environ 2,7 MDH.

70% des charges récurrentes vont au paiement des salaires

L’activité principale d’une agence d’intérim est de mettre à la disposition de l’entreprise qui exprime un besoin temporaire en ressources humaines, des candidats qualifiés pour les tâches demandées, tout en assurant à ces derniers le versement d’un salaire. Du coup, le gros des charges récurrentes est constitué des salaires des intérimaires. Les professionnels rapportent qu’en début d’activité, une agence d’intérim peut recruter en moyenne 30 intérimaires par mois pour un salaire moyen mensuel de 5 000 DH nets, tous profils confondus. Sur cette base, l’entreprise devra supporter une charge mensuelle de 150000 DH, soit 1,8 MDH par an en plus des charges sociales et fiscales qui s’élèvent à près de 180 000 DH. Notons que le salaire net de l’intérimaire n’est pas fixé par l’agence d’intérim mais plutôt par l’entreprise utilisatrice qui lui précise le profil recherché ainsi que la rémunération nette à accorder. Par ailleurs, le salaire d’un intérimaire est généralement plus élevé que celui d’un salarié permanent d’une entreprise.

Et pour cause, il est recruté pour une courte période, généralement 3 mois renouvelable une fois dans le cas d’un accroissement temporaire de l’activité d’une entreprise ou 6 mois non renouvelables pour un travail saisonnier. En plus, il ne peut prétendre aux avantages pécuniaires ou en nature comme les salariés permanents.
A ces charges s’ajoutent d’autres relatives au fonctionnement quotidien de la société, à savoir le loyer, la masse salariale, les frais de service et de déplacement ainsi que certaines charges occasionnelles. Ainsi, il faut budgétiser la location à près de 120 000 DH annuellement à raison de 10 000 DH par mois. La masse salariale, elle, s’élève à 30 000 DH par mois (360000 DH par an) pour deux responsables de sélection, un responsable administratif et financier, un superviseur chargé du suivi des candidats sur le terrain et une assistante. Il faut ajouter à cela les frais de service (téléphone, internet, eau et électricité) d’un montant de 120 000 DH par an ainsi que les frais de déplacement pour 36 000 DH. En plus de certains frais occasionnels liés aux insertions d’annonces dans les journaux ou le développement du site internet pouvant s’élever à 60 000 DH par an, ainsi que 20000 DH au titre des charges d’amortissement du matériel, les dépenses annuelles s’élèvent à 2,7 MDH.

Les recettes d’un cabinet d’intérim sont constituées essentiellement de la marge réalisée sur le recrutement de l’intérimaire. Au fur et à mesure du développement de l’affaire, le patron peut diversifier l’activité en s’orientant vers le conseil et la formation notamment. En tout cas, le recrutement du candidat s’effectue sur la base de deux contrats. Le premier avec l’entreprise utilisatrice précisant la durée de la mission, le salaire facturé, l’indemnité versée en cas de recrutement définitif (entre 1 et 2 mois de salaire)… le second, lui, est un contrat de travail conclu avec le candidat comprenant les termes de la mission ainsi que ses droits sociaux (CNSS et assurance maladie notamment). Le système de facturation à l’entreprise utilisatrice se base sur le salaire net demandé par elle-même, multiplié par un coefficient de facturation compris entre 1,42 et 1,45 en vue d’obtenir un salaire brut. A ce dernier, l’agence rajoute sa marge commerciale se situant entre 10 et 15%. Dans notre exemple, pour les 1,8 MDH de charges mensuelles liées au versement des salaires des intérimaires, le cabinet d’intérim facture près de 3 MDH sur la base d’un coefficient de 1,45 et d’une marge de 15%. Ce qui établit les revenus à 3 MDH par an.

En déduisant les charges annuelles ainsi que l’impôt sur les sociétés, le bénéfice net annuel ressort à 260000 DH, soit une marge nette de 8%.
Il faut souligner dans ce cadre que l’un des problèmes de la profession réside, entre autres, dans l’allongement des délais de paiement et l’accroissement des impayés de la part des entreprises. «Alors que le contrat liant la société intérimaire à l’entreprise utilisatrice fixe un délai de paiement allant de 30 à 90 jours, les entreprises peuvent prendre jusqu’à 6 mois pour rembourser le cabinet. C’est là que réside la nécessité de disposer d’une assise financière afin de s’acquitter de l’ensemble de ses charges», se désole un responsable du cabinet d’intérim 3N Services. M. Lamrani conclut: «Des actions en justice peuvent même être menées en cas de refus de certaines entreprises de mauvaise foi de s’acquitter de leurs dettes, prétextant un manque de qualité ou une inadéquation du candidat avec le profil recherché».