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Vidéo. Mohammed Benmoussa : «Sans confiance pas d’investissement, et sans investissement pas de croissance»

Dans cet entretien, l’économiste et professeur universitaire décline son regard, entre autres axes, sur l’économie marocaine, la fiscalité, mais aussi le champ politique.

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Après près d’un quart de siècle dans les rangs du parti de l’Istiqlal, Mohammed Benmoussa a rejoint, depuis un an et demi, le PPS. Il y a quelques jours, il a été élu président du Forum des économistes du progrès. Une association, initiée par ce parti, dont le souci est d’associer et de mobiliser le plus grand nombre de personnes que la chose économique intéresse dans le débat national. Et ce, en organisant des conférences et autres tables rondes, mais aussi en réagissant à l’actualité, en publiant régulièrement des communiqués, ainsi que des policy papers sur des thématiques particulières. Avec pour ambition la régénérescence d’une pensée économique de gauche.

Prenant en considération les différentes contraintes (sécheresses successives, tensions géopolitiques…), auxquelles elle fait face, quel regard portez-vous sur l’économie marocaine ?
Je suis très préoccupé par la situation de l’économie de mon pays, d’autant que nous sommes dans une phase de grandes difficultés structurelles avec une croissance atone, 1,3% en 2022 et un peu moins de 3% en 2023. Des difficultés amplifiées par une redistribution inéquitable de la richesse produite par les politiques publiques décidées par les gouvernements successifs, notamment la politique fiscale. En effet, on constate que les décisions prises par le gouvernement actuel, dans le cadre des trois dernières Lois de finances, vont dans le mauvais sens. En particulier, le taux de l’IS appliqué aux grandes entreprises que l’Exécutif a décidé de réduire de 31 à 20%, progressivement sur quatre exercices, en même temps qu’il a revu à la hausse celui appliqué à la TPE de 10 à 20%. Il s’agit là d’une orientation éminemment libérale pro-corporative. Or, si on prend en compte les recommandations des 3e Assises de la fiscalité ou encore celles du Nouveau modèle de développement (NMD), on se rend compte que ces décisions sont à rebours. Certes, c’est bien de réduire la pression sur les secteurs productifs, ceux exposés à la concurrence, les secteurs exportateurs, l’industrie. Mais, en même temps, il faut avoir une approche holistique de la réforme fiscale et non pas une démarche séquentielle et sélective comme c’est le cas aujourd’hui. Car cela risque d’aggraver un sentiment, déjà nourri par les Marocains et les petits opérateurs économiques, d’injustice fiscale. Sachant, aussi, que la pression fiscale est portée par une partie limitée des contribuables. On voit ici l’un des enjeux majeurs de la réforme fiscale, qui est l’élargissement de l’assiette. Et parce que nous ne sommes pas uniquement dans l’analyse critique, mais aussi dans la proposition constructive, si nous étions aux manettes, on appliquerait, fidèlement, les réformes contenues dans le NMD. Des réformes qui ne sont pas uniquement celles du PPS, mais qui résultent d’une intelligence collective de tous les Marocains.
J’estime donc qu’il est urgent et juste de réduire la pression fiscale sur la classe moyenne, ce que l’Exécutif s’interdit de faire. Notamment, en revoyant le barème de l’IR : élever le seuil de la première tranche pour exonérer les petits salaires, alléger les taux des tranches intermédiaires et augmenter les taux marginaux des tranches supérieures. L’objectif étant d’avoir une plus grande progressivité de l’impôt pour une meilleure justice fiscale. Il s’agit aussi de lutter efficacement contre la fraude et l’évasion fiscales. En mettant en application de telles mesures, et quelques autres comme un impôt sur le patrimoine non productif et spéculatif ou la rationalisation des dépenses fiscales, je crois qu’on parviendra à élargir mécaniquement l’assiette fiscale sans forcément avoir une croissance plus soutenue.

Qu’en est-il justement de la croissance, comment la stimuler ?
D’abord, il faut rétablir la confiance, car sans confiance il n’y a pas d’investissement, et sans investissement il n’y a pas de croissance. Malgré tous les efforts consentis par l’État pour stimuler l’investissement privé, les résultats sont très en deçà des attentes. L’investissement privé ne se porte pas bien dans notre pays, car l’investissement national se stabilise au moment où on assiste à une montée en puissance de l’investissement public. Une enveloppe de 335 MMDH dans la LF 2024. Par ailleurs, quand on parle de la Commission des investissements, on constate que 58 projets ont été agréés en 2023 pour 137 MMDH, avec 17.500 emplois à la clé. Lorsqu’on rapporte ce volume aux emplois à créer, on note que chaque emploi coûterait plus de 6 MDH d’investissement. C’est une erreur de stratégie de la part du gouvernement. Certes, pas que de celui-ci, mais aussi des gouvernements précédents. C’est bien d’accueillir les grands projets fortement capitalistiques et totalement digitalisés, mais il faut avoir la lucidité de voir qu’ils sont peu créateurs d’emploi. Si nous étions aux manettes, tout en accompagnant ces grands projets, la priorité pour le PPS serait aux PME-PMI qui constituent les vrais gisements de l’emploi, pour les centaines de milliers de jeunes diplômés qui arrivent chaque année sur le marché du travail.

Mais l’investissement ne se décrète pas…
C’est juste. On ne peut pas imposer au secteur privé d’investir. Mais on peut l’encourager à le faire. En prenant des décisions qui stimulent l’acte d’investir, on peut inverser la tendance. L’État peut être un partenaire du secteur privé et des porteurs de projets. Il peut même être co-actionnaire. L’idée est qu’on fasse chez nous ce que font les banques publiques d’investissement (BPI) sous d’autres cieux. Ces BPI ont, en effet, un rôle proactif dans l’orientation et l’accompagnement du privé, particulièrement les PME-PMI et les acteurs économiques dans les territoires. La Charte de l’investissement va dans le bon sens, encore faut-il l’accompagner avec toute une série de mesures volontaristes. L’État et le privé doivent travailler en bonne intelligence, regarder objectivement la situation et trouver des solutions. L’État doit, également, garantir les conditions d’une concurrence saine dans les différents secteurs. Il doit aussi déconstruire l’économie de la rente et en finir progressivement avec tout ce qui relève des concessions, agréments, autorisations, dérogations et situations oligopolistiques. L’objectif étant d’adopter des lois de simplification, de modernisation et d’ouverture de l’ensemble des secteurs à la concurrence, en toute transparence, sur la base de cahiers des charges. Sans cela, on n’aura ni investissement privé, ni croissance, ni emploi décent. Enfin, il est absolument nécessaire de créer une muraille de Chine entre le monde du business et le monde politique pour s’assurer qu’il n’y ait aucun conflit d’intérêts.

Le Maroc est un grand chantier à ciel ouvert. Les événements d’envergure internationale, CAN 2025 et Coupe du monde 2030, sont porteurs de grandes ambitions économiques, notamment en stimulant l’investissement…
Oui, le Maroc est un grand chantier et il faut s’en féliciter. Mais les investissements sont portés essentiellement par le secteur public et sont à caractère infrastructurel. Ces investissements ont vocation à être au service des citoyens et des opérateurs économiques, pour les transformer ensuite en investissements industriels sur le terrain et dans les territoires. Cette transformation fonctionne mal, et c’est le cœur du problème. Ces événements vont créer des chantiers importants, mais portés essentiellement par l’État. Le Maroc avance aussi sur d’autres fronts, les EnR, l’hydrogène vert, l’industrie automobile, les grands investissements transformateurs du groupe OCP, au Maroc, en Afrique et ailleurs, et bien d’autres investissements publics. Tout cela crée de la valeur pour notre pays, mais ce n’est pas suffisant pour atteindre 6 ou 7% de taux de croissance. Nous sommes, depuis dix années, prisonniers d’un plafond de verre et on n’arrive pas à dépasser les 2,5 à 3% annuellement. Nous n’arrivons pas à créer suffisamment d’emplois et notre économie en détruit même : -181.000 emplois entre 2022 et 2023. Le ressort de la confiance s’est cassé, et il faut le réparer sans plus tarder.

Un mot sur le champ politique…
La réforme du champ politique participe de cette confiance à retrouver. Une réforme dans le cadre des constances de la nation, de ses institutions et des dispositions constitutionnelles. Il faut ainsi revoir les règles de fonctionnement des partis, leur démocratie interne, les critères d’éligibilité pour les hautes responsabilités publiques et leur mode de financement, en garantissant une transparence totale. La situation politique que nous vivons actuellement, avec plus d’une vingtaine de députés qui sont poursuivis en justice ou mis sous les verrous, est une offense à nos institutions et une violence morale à l’égard de nos compatriotes. Les formations politiques ont une part de responsabilité dans cette situation, mais l’État aussi, car le ministère de l’Intérieur doit s’assurer de la probité des candidats accrédités par les partis, comme il doit réguler les campagnes électorales en veillant, avec la Cour des comptes, au respect strict des plafonds de dépenses édictés par la loi.