Sécurité
Salon du Bourget 2025 : Innovations militaires et ambitions marocaines
Nouveaux équipements et armes de rupture, délégations militaires, percée des acteurs non occidentaux : le Salon du Bourget 2025 donne le ton des priorités militaires mondiales dans le domaine aérien. Immersion au cœur du plus ancien rendez-vous international de l’aviation.
Tandis que l’ordre mondial est bouleversé par une série de conflits simultanés — guerre en Ukraine, flambée des tensions au Proche-Orient, affrontements entre l’Inde et le Pakistan, menaces croissantes en mer Rouge et rivalités aéronavales sino-américaines — l’industrie de défense connaît une reconfiguration aussi rapide que brutale.
Dans ce climat d’instabilité globale, le ciel n’est plus un terrain de démonstration, mais un champ de bataille décisif. Les budgets militaires explosent, les commandes d’armements s’accélèrent, et l’innovation technologique devient un facteur de supériorité militaire sur les théâtres d’opérations.
C’est dans ce contexte brûlant que s’est tenue, en juin 2025, la 55ᵉ édition du Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace du Bourget. Plus qu’un simple salon, il s’agit là du plus ancien rendez-vous mondial de l’aviation, devenu au fil des années un véritable baromètre des rapports de force stratégiques.
Et cette année encore, l’édition 2025 n’a pas déçu : innovations de rupture, affrontement entre les grands groupes d’aéronautique et de défense, montée en puissance de nouveaux acteurs, et, surtout, une présence remarquée du Maroc, seul pays africain à disposer de son propre stand national.
Le Salon du Bourget, baromètre des tensions internationales
Le Salon du Bourget n’est plus seulement une vitrine technologique. C’est désormais une scène où se projettent les angoisses du monde et les ambitions des États. L’édition 2025 en a apporté la démonstration éclatante. À l’heure où les conflits régionaux s’embrasent, de Tel Aviv à Téhéran, du Cachemire aux plaines ukrainiennes, la demande mondiale en systèmes de défense explose.
Les industriels présents au Bourget ne s’y sont pas trompés : les stands militaires ont cannibalisé l’espace aéronautique civil, avec des démonstrations spectaculaires d’avions de chasse, avec en tête d’affiche le redoutable F 35, mais aussi l’exposition de drones tactiques et stratégiques, de système de guerre électronique ou des mastodontes de l’aviation militaire que sont le C-17 Globemaster, qui peut transporter plus de trois fois la charge utile du C-130 Super Hercules en dotation chez les FAR ou l’A330 MRTT du constructeur Airbus qui dépasse tous les avions militaires exposés au salon du Bourget en dimension, avec une longueur de 59 mètres.
Jamais depuis la fin de la guerre froide, les forces armées à travers le monde n’avaient autant investi dans les achats d’armement: 2.718 milliards de dollars rien que pour l’année 2024. Une hausse de 9,4 % qui en dit long sur le climat géopolitique actuel, selon le dernier rapport du SIPRI.
Une tendance directement corrélée à l’augmentation du risque d’escalade militaire dans plusieurs régions stratégiques. À commencer par le Moyen-Orient, où les tensions Israël-Iran menacent à tout moment de conduire vers une extension de la guerre au niveau régional, ou encore le théâtre indo-pakistanais, où l’équilibre stratégique reste fragile et volatil.
Cette édition du Bourget avait des allures de foire stratégique.
Derrière chaque stand, on négociait bien plus que du matériel : influence, souveraineté, et supériorité sur les champs de bataille de demain. Le Bourget 2025 a ainsi pris des allures de place de marché géopolitique.
Préparer la guerre du futur sur de nouvelles bases…
Le F-35, présenté dans une configuration modernisée furtive, le drone-taxi Archer, vitrine d’un monde civil-militaire en mutation, les systèmes anti-aériens multibandes ou encore les plateformes hybrides sol-air à IA embarquée ont tous souligné une même logique : la guerre de demain sera rapide, connectée et multi-domaine.
Mais le Bourget 2025 n’a pas seulement confirmé la domination des géants traditionnels (Lockheed Martin, Dassault, Raytheon, Airbus Defense…). Il a surtout mis en lumière la montée irrésistible des nouveaux challengers : la Turquie avec le groupe Baykar constructeur des célèbres drones Bayraktar TB2 , la Chine avec la giga entreprise AVIC rendue célèbre par ses avions J-10 qui ont tenu la dragée haute aux Rafale utilisés par l’armée indienne, l’Inde à travers le groupe HAL, le Brésil avec le constructeur d’avions Embraer, autant de nations qui imposent désormais leurs produits sur les marchés mondiaux, à coups de compétitivité, d’agilité et de stratégie d’influence.
Le Maroc au Bourget : une présence stratégique
Au cœur de ce tumulte géopolitique, le Maroc a choisi de s’affirmer. Ainsi, le Royaume a pris part au Salon du Bourget avec un stand national particulièrement soigné, vitrine de ses ambitions aéronautiques et militaires. Un détail ? Non. Un signal stratégique clair: le Maroc ne se contente plus d’acheter des équipements, il veut désormais compter dans la chaîne industrielle et stratégique mondiale de l’aéronautique et de la défense.
La délégation marocaine était composée du ministre du Transport et de la logistique, Abdessamad Kayouh, du ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, et du ministre délégué chargé de l’Investissement, de la convergence et de l’évaluation des politiques publiques, Karim Zidane, ainsi que du Directeur Général de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE), Ali Seddiki.
Ils ont été accompagnés par des représentants des Forces Armées Royales et d’acteurs publics et privés de l’écosystème aéronautique national. Tous venus renforcer les partenariats existants, explorer de nouvelles synergies, et porter un message : l’avenir de l’aéronautique en Afrique se joue aussi à Casablanca, Nouaceur ou Settat.
Cette présence s’inscrit dans un processus structuré et progressif de montée en puissance, amorcé depuis plusieurs années. Le Maroc a d’abord consolidé son socle industriel dans l’aéronautique civile, avec le développement de filières de câblage, de matériaux composites et d’assemblage.
Parallèlement, des efforts soutenus ont été déployés dans la formation technique, à travers des institutions de référence comme l’Académie Mohammed VI de l’aviation civile et l’Institut des métiers de l’aéronautique. Le pays a également investi dans les activités de maintenance (MRO), indispensables à l’autonomie opérationnelle.
Plus récemment, un virage stratégique a été amorcé avec l’essor de l’industrie de défense, poursuivant un objectif clair : bâtir une base souveraine, capable à terme de concevoir, produire et exporter des armes et matériels militaires. La participation marocaine à un salon aussi stratégique que le Bourget n’est pas un événement isolé.
Elle s’inscrit dans une doctrine globale d’autonomie stratégique, réaffirmée au plus haut niveau par le Roi Mohammed VI, notamment dans son discours à l’occasion de la fête des FAR où il a mis l’accent sur la nécessité de développer une industrie de défense nationale, capable de répondre aux besoins opérationnels du Royaume, tout en renforçant sa souveraineté en matière d’armement.
Quelles leçons pour l’industrie aéronautique et de défense ?
Cette orientation stratégique vise à réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers, à maîtriser les chaînes de valeur critiques et à doter les FAR de systèmes d’armes adaptés aux spécificités du terrain, aux menaces régionales et aux exigences opérationnelles de leurs engagements.
C’est aussi une réponse aux réalités du continent africain, encore trop dépendant de fournisseurs extérieurs pour sa sécurité et sa défense. En étant le seul pays africain à exposer au Bourget, le Maroc assume un rôle de pionnier. Le Salon du Bourget n’est pas seulement une vitrine des innovations technologiques.
C’est aussi une boussole stratégique. Pour le Maroc, il s’agit de comprendre les tendances, anticiper les mutations, et surtout s’insérer intelligemment dans les chaînes de valeur mondiales. Trois enseignements majeurs s’imposent. D’abord, l’heure est à la souveraineté technologique.
Dans un monde polarisé, où les alliances sont fragiles et les interdépendances devenues des leviers de pression, chaque pays cherche à se doter d’une base industrielle de défense souveraine. Le Maroc n’échappe pas à cette dynamique. Il doit accélérer la montée en gamme de ses capacités : recherche, ingénierie, co-production, et surtout propriété intellectuelle.
Ensuite, les nouvelles opportunités sont dans les niches. Drones tactiques, systèmes de détection anti-aérienne, équipements de guerre électronique, logistique militaire… autant de segments accessibles à des pays émergents bien positionnés. Grâce à ses accords de partenariat avec les États-Unis ou Israël, le Maroc peut capitaliser sur le transfert de technologies pour gagner en compétence et créer de l’emploi qualifié.
Enfin, l’Afrique sera le prochain théâtre stratégique. La croissance démographique, l’instabilité chronique de certaines zones et l’émergence de nouvelles puissances économiques font du continent africain un terrain de projection pour les industries de défense de demain. Mais l’Afrique ne sera pas seulement un terrain d’opérations. Elle deviendra aussi un marché-clé pour les industries de défense émergentes.
Les armes et équipements développés par le Maroc devront donc être conçus en tenant compte des réalités du terrain africain : menaces asymétriques, contraintes logistiques, climat exigeant, mais aussi besoin croissant de matériel fiable, modulaire et accessible. En se positionnant dès maintenant comme un acteur industriel, mais aussi comme un hub logistique et technologique, le Maroc peut occuper un rôle central dans la sécurité continentale.
Bâtir l’autonomie, au-delà des usines
Le développement d’une industrie de défense souveraine au Maroc ne relève plus du slogan, mais d’un processus méthodique désormais enclenché. Tout récemment, de nouveaux acteurs institutionnels sont venus se greffer à ce chantier stratégique, apportant avec eux des ressources, des réseaux et des leviers d’action supplémentaires.
L’AMDIE (Agence marocaine de développement des investissements et des exportations) accompagne activement les projets de localisation industrielle à forte valeur ajoutée dans le secteur de défense. Quant à la CDG (Caisse de dépôt et de gestion), elle agit comme un levier de financement stratégique, en mobilisant l’investissement institutionnel au service de la souveraineté industrielle.
Mais pour bâtir un écosystème complet, à la hauteur des enjeux actuels, d’autres acteurs doivent prendre part à cette dynamique. À l’image de la stratégie française dévoilée au salon du Bourget, ce sont des start-up nationales qui doivent irriguer le tissu industriel de solutions innovantes dans les domaines critiques : cybersécurité, OSINT, intelligence artificielle, technologies de surveillance, guerre électronique…
Ce sont des experts marocains en intelligence économique qui devront cartographier les menaces, sécuriser les projets et anticiper les ruptures.
Et surtout, ce sont les instituts et écoles de formation professionnelle et d’enseignement supérieur qui auront la mission de forger les compétences de demain. Former des ingénieurs, des techniciens, des analystes… mais aussi insuffler une véritable culture de la stratégie, de la sécurité et de la confidentialité, indispensable pour faire émerger un esprit de défense civilo-militaire.
Car une industrie de défense ne se résume pas à des usines ou des contrats. C’est un projet et une ambition nationale. Une boussole stratégique pour le Royaume qui construit son autonomie, pièce par pièce, avec lucidité et détermination.

