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Mohamed Sadiki : «Les récentes pluies promettent une bonne campagne agricole»
Impact des arrêts de la CJUE, situation hydrique, emploi, effet des récentes pluies, Halieutis, développement rural…, le ministre de la Pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts fait le point.
Covid-19, conflits géopolitiques, perturbations des chaînes de production et d’approvisionnement, surenchérissement du coût énergétique, dérèglement climatique… Les chocs se sont multipliés depuis 2020, mettant à mal le secteur agricole. Le gouvernement a néanmoins mis en place un dispositif d’appui au secteur, conformément aux instructions royales. Objectif : préserver le capital de production à travers l’accompagnement, les aides, mais aussi des investissements qui ont permis de mieux orienter les ressources hydriques. Maintenant que le secteur retrouve des couleurs, avec un démarrage de campagne agricole prometteur, l’idée est de remettre sur les rails la vision stratégique d’un secteur vital pour l’économie marocaine. Passage en revue des défis à venir.
Comment avez-vous accueilli le dernier arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne ? Faut-il s’inquiéter pour les exportations agricoles et halieutiques marocaines ?
La réaction de notre pays, exprimée par le ministère des Affaires étrangères, est très ferme. Les lignes rouges du Royaume, dont essentiellement son intégrité territoriale, sont intouchables. Plusieurs pays européens ont réagi, de même que la Commission européenne. Ils ont non seulement exprimé leur attachement au partenariat tel qu’il est actuellement, mais ont également formulé l’ambition de l’étendre et de rehausser son niveau. Car au-delà de l’agriculture et la pêche, notre partenariat avec l’Europe s’inscrit dans un cadre global et équilibré, construit sur de longues années. C’est même un partenariat d’exception.
Quant à l’impact de cette décision sur les exportations, bien que les volumes vers l’Europe aient été importants dans le cadre de ces accords qui offrent un certain nombre de priorités, d’avantages et de quotas, nous avons œuvré à diversifier nos marchés. Des accords sont conclus avec les États-Unis, les pays arabes, ceux du Golfe, la Turquie…, et nous continuons à les élargir. Cela vaut aussi bien pour la pêche que pour l’agriculture. Dans ce cadre, j’aurais bientôt des discussions et des réunions avec les opérateurs pour poursuivre le travail sur la multiplication des marchés internationaux.
Les précipitations des dernières semaines augurent-elles d’une amélioration de la situation ?
Ces pluies ont été une bonne surprise. Elles ont permis pendant la 2e partie du mois de septembre et le mois d’octobre d’avoir une situation hydrique quasiment exceptionnelle dans les régions du sud de l’Atlas, à partir de la frontière, les hauts plateaux, puis les oasis de Darâa et Tafilalt, en passant par le sud du Souss, Tiznit, Guelmim, et en arrivant jusqu’à Es-Smara et Dakhla.
Ces crues ont permis de remplir les réserves : barrages, «kattarat», barrages collinaires. La nappe souterraine, elle, est remontée de plusieurs mètres. Après 3 à 4 semaines de pluviométrie, les oasis ont commencé à revivre et les palmiers et certaines espèces arboricoles à verdir.
De plus, ces crues ont favorablement impacté les parcours, sachant que l’élevage constitue la composante agricole essentielle dans ces régions, en termes de mobilisation de la population et d’emploi. Compte tenu de ces pluies et des réserves en eau constituées, la campagne agricole sera normale dans ces régions, même avec des volumes moyens de précipitations à l’avenir.
À côté de cela, des indices encourageants sont observés dans la partie nord de l’Atlas. Plusieurs régions ont connu une pluviométrie satisfaisante, allant du Loukos vers le Gharb, en arrivant jusqu’à Taza, El Jadida, Marrakech, Béni Mellal, Azilal…
En tout, la pluviométrie a augmenté de 31% par rapport à une année normale. Ce qui crée des conditions optimales pour démarrer une très bonne campagne agricole.
En parlant de campagne agricole, peut-on toujours espérer réaliser la moyenne des 75 millions de quintaux ?
En effet, l’année dernière, la production agricole a tourné autour de 32 millions de quintaux. Le problème reste essentiellement hydrique. Sur les 5 millions d’hectares réservés aux céréales et qui représentent plus de 65% de la superficie agricole utile, une surface de seulement 2,5 millions d’hectares a été cultivée, parce que justement les pluies manquaient pendant toute la période des semis.
En dépit de ce contexte, les rendements sont beaucoup plus élevés que par le passé, grâce à la diffusion des technologies et au déploiement des stratégies de développement, que ce soit le Plan Maroc Vert ou la stratégie Génération Green. À côté, nos agriculteurs ont évolué, même les plus petits. Autrement dit, la goutte d’eau est valorisée beaucoup mieux qu’auparavant.
Dans la stratégie Génération Green, nous avons lancé un programme intitulé l’Irrigation de complément. Il s’agit d’identifier un certain nombre de zones qui disposent encore de l’eau et d’œuvrer à la conserver, la cumuler et l’apporter à la plante au moment où elle est à un stade sensible. Nous avons donc travaillé pendant deux années afin de déterminer ces zones de production et avons préparé des zones pilotes pour démarrer ce programme à partir de cette année.
Tout cela pour vous dire que l’avenir des céréales ne peut pas être conçu en dehors d’un minimum de sécurité hydrique à apporter aux surfaces cultivées.
Quel est actuellement le stock disponible ?
Nous disposons d’un stock qui nous permet d’assurer 3,5 à 4 mois de consommation. Autrement dit, entre 3 et 5 millions de quintaux de céréales sont écrasés par mois et, du coup, nous faisons appel à l’importation dont les volumes peuvent atteindre jusqu’à 15 millions de quintaux lorsque les prix sont bas. Donc, régulièrement, notre stock varie entre 12 et 14 millions de quintaux.
Le déficit hydrique est sévère dans certaines régions, comme Doukkala et Tadla. L’agriculture est-elle complètement à l’arrêt ? Comment gérez-vous cela ?
C’est le cas de le dire. Certains périmètres irrigués sont devenus pratiquement bours. L’irrigation est arrêtée à Doukkala, à Béni Mellal, sauf par intermittence, à Moulouya et dans les oasis. Les seuls périmètres qui ont continué à fonctionner relativement bien sont le Loukos et, dans une moindre mesure, le Gharb.
Notre stratégie consiste à donner la priorité à la sauvegarde du capital et donc les plantations. Nous arrivons ainsi à maintenir l’arboriculture à Béni Mellal par exemple dans quelques superficies. Certaines filières continuent à bien fonctionner comme la betterave sucrière, compte tenu de l’industrialisation de la production et du nombre de personnes employées. D’autant que nous privilégions les légumes essentiels pour alimenter le marché national, à l’instar de la tomate, la pomme de terre et l’oignon.
Cette situation a eu des répercussions fâcheuses sur l’emploi dans le monde rural. Y a-t-il un plan pour récupérer les dizaines de milliers de postes d’emploi perdus ?
La dégradation de l’emploi de manière globale vient essentiellement du monde rural et donc de l’agriculture. Et c’est l’emploi saisonnier qui est affecté le plus.
Une reprise du secteur avec une pluviométrie correcte permettra de redresser la situation naturellement. Il faut savoir que dans ces statistiques, sont également comptabilisés les emplois non rémunérés, notamment des membres d’une famille qui participent à cultiver et récolter les terres agricoles ou à l’élevage.
Ce que nous essayons d’encourager dans le cadre de la stratégie Génération Green, c’est l’emploi qualifié. L’idée est d’attirer les jeunes à investir dans le secteur agricole. Des objectifs clairs sont tracés dans ce sens : 350.000 nouveaux investisseurs, dont 170.000 dans les chaînes de valeur et 180.000 dans les services. D’ailleurs, c’est la première fois qu’on encourage les services, et ce, à travers la mise en place de plusieurs incitations.
En plus, un million d’hectares de terres collectives sont proposés à l’investissement. Et en collaboration avec le ministère de l’Intérieur, des subventions et des aides spécifiques sont mises en place et accordés aux locataires de ces terres. Cela, en plus des incitations classiques déjà existantes.
Les objectifs de Génération Green sont ambitieux. Est-ce qu’ils sont toujours à l’ordre du jour vu la conjoncture que traverse le pays ?
Il est vrai que le pays est passé par cinq années sévères. Ce qui pourrait nous amener à revoir nos objectifs. Mais, doit-on remodeler une stratégie à chaque fois que nous vivons des chocs ? Je dirais que le mot d’ordre est l’adaptation. Il faut réorienter les priorités d’abord et se focaliser ensuite sur la sensibilisation en matière d’économie de l’eau.
Il faut dire aussi que les agriculteurs savent qu’il faut raisonner à long terme et non à l’échelle d’une seule campagne agricole. Je saisis l’occasion pour saluer leur courage et leur résilience à continuer à produire malgré la mauvaise conjoncture. En tout cas, il faut continuer à les accompagner tant dans l’investissement que dans le volet technique. Plus important encore, les banques doivent leur offrir un accompagnement financier.
Avec le lancement de Génération Green, 19 contrats-programmes ont été signés avec les interprofessions. Où en est l’état d’avancement de leur exécution ?
Avec la filière équine qui est organisée maintenant en interprofession, le secteur agricole compte 20 contrats-programmes. Certaines filières sont bien organisées et sont donc mieux opérationnelles que d’autres, comme le lait, les viandes rouges, la betterave sucrière, les dattes, l’olivier, le safran, l’arganier et la rose à parfum.
D’autres avancent plus lentement, à l’instar de la filière céréalière. En cause, le manque d’organisation dû aux nombreux opérateurs qui cultivent les céréales et qui rendent la coordination compliquée entre les différents agriculteurs. D’autant que ces années de sécheresse n’ont pas aidé. Le manque de production ne nous a pas permis de fonctionner à un rythme normatif.
Par ailleurs, il est une contrainte handicapante liée essentiellement à l’arsenal juridique. L’élevage par exemple pâtit d’une absence réglementaire, qui ralentit le fonctionnement de la filière. D’ailleurs, une loi serait bientôt mise dans le circuit d’approbation concernant l’élevage et sur laquelle nous avons travaillé pendant deux années consécutives.
De la terre à la mer, de Génération Green à Halieutis, peut-on établir un bilan de cette stratégie ?
La stratégie Halieutis1 a été lancée en 2009 pour l’horizon 2020, année de démarrage de Halieutis 2 jusqu’à 2030. Si Halieutis1 s’est attaquée à la restructuration du secteur, à la protection de la ressource, à la gouvernance et à l’industrialisation du produit, Halieutis2, elle, a enrichi les acquis de la première phase de la stratégie et s’est attelée à renforcer la profession, à moderniser les outils et les instruments techniques, tout en introduisant la digitalisation des process et en poursuivant la valorisation du produit de la pêche. Un programme de renouvellement de la flotte est également lancé. La stratégie Halieutis s’attaque également à la problématique liée à la commercialisation des produits de la pêche.
Cette problématique qui est le fait des intermédiaires notamment. Pourrait-on dans ce sens prévoir l’instauration de la vente directe des produits de la pêche au même titre que les produits agricoles ?
Le secteur de la pêche a un avantage comparatif par rapport à l’agriculture. Il réside dans le rôle de l’Office national des pêches et dans l’organisation de la chaîne de production et de commercialisation. Actuellement, 10 marchés de gros sont disponibles et opérationnels et un 11e est en cours de construction à Fès.
Mais nous avons besoin d’outils juridiques. Et les textes existants sont obsolètes. Cela vaut aussi bien pour les produits de l’agriculture que de la pêche. Lorsque la chaîne de distribution sera maîtrisée, on pourra à ce moment-là parler de prix.
Évidemment, les intermédiaires seront toujours présents et nous avons besoin d’eux. Mais il faut qu’ils aient le titre de commerçants, qu’ils aient une définition précise, qu’ils sachent leurs droits et obligations, leur marge bénéficiaire…
Pour résumer, la mise à niveau devra passer par trois volets : la logistique, les soubassements juridiques et le fonctionnement.
Où en est la stratégie de développement rural ?
Génération Green est une stratégie agricole, qui est imbriquée dans le développement rural. Elle vise, entre autres, à attirer les jeunes vers le secteur agricole, non seulement pour assurer des revenus, mais pour vivre dans le milieu rural également.
Cela passe essentiellement par l’amélioration des conditions de vie. Je peux vous garantir que nous avons des exemples dans le milieu rural qui attirent beaucoup mieux que les villes.
Dans cette stratégie, un programme a été lancé en 2017 par SM le Roi Mohammed VI avec une enveloppe budgétaire de 50 milliards de dirhams. Il s’est achevé en 2023, avec un taux de réalisation de 98%. Il a résolu beaucoup de problèmes, parce qu’il s’est attaqué aux communes qui étaient le plus en retard par rapport aux composantes fondamentales, à savoir le désenclavement, la santé, l’école, l’eau, l’électricité… Il est vrai que le manque existe toujours et il est énorme. Mais avec la participation de toutes les parties prenantes, une bonne gouvernance et l’utilisation de toutes les capacités possibles, le monde rural poursuit son développement.
Et ce sont des catastrophes comme le séisme d’Al-Haouz ou encore les crues du Sud-Est qui montrent toute l’importance de cette stratégie…
Depuis l’indépendance, nous n’avons jamais mis en place un programme de cette ampleur. Beaucoup de choses ont été réalisées après ces deux évènements catastrophiques et beaucoup reste à faire. Il s’agit de zones difficiles. Si l’on prend le seul exemple d’Al-Haouz, aménager cette région est difficile, car les habitants ont leur culture, leurs habitudes, leur mode de vie… C’est un équilibre global à respecter.
Ce qui est important à mettre en place, c’est de réduire les disparités territoriales et mettre l’accent en même temps sur les inégalités économiques. Et cela passe par la création d’emplois. L’agriculture seule n’est pas suffisante. Il faut développer l’artisanat, l’écotourisme, la petite industrie…
«Le gouvernement va marquer la dynamique de notre pays»
«Le gouvernement devra se pencher, les deux prochaines années, sur l’emploi. Des chantiers ont déjà été lancés et ont commencé à donner leurs fruits. Mais il faut être novateur en termes de création de postes d’emploi, car ce ne sont pas que les grands chantiers qui y contribuent, mais également l’entrepreneuriat local. Ce gouvernement, intelligent et rapide dans l’exécution de son programme, mène un travail de coordination important entre les différents départements. Je peux vous assurer que ce gouvernement va marquer la dynamique de notre pays, comme il l’a fait pendant les trois dernières années, en conduisant plusieurs réformes, qui ont été rapidement transformées en chantiers, telles que l’éducation et la santé et surtout la consolidation des fondements de l’État social.»
