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En Couv’. Lahcen Saâdi : « La coopérative n’est plus à considérer comme une alternative marginale »

Pour ce nouvel épisode de notre concept d’interview à bord d’Al Boraq, c’est le secrétaire d’État, chargé de l’Artisanat et de l’économie sociale et solidaire qui embarque pour le périple d’évaluation des chantiers de son département, mais aussi de l’action gouvernementale.

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Depuis qu’il a pris ses fonctions, en octobre dernier, le jeune secrétaire d’État est sur tous les fronts. Visites de terrain, signature de conventions, lancement de programmes…, le secteur de l’Artisanat, de l’économie sociale et solidaire bouillonne d’activité et d’actualité.

C’est que le locataire du département est conscient du potentiel de ce secteur, mais aussi des lacunes à combler. Et avec le président de la Jeunesse RNI et plus jeune responsable gouvernemental du cabinet Akhannouch II, des questions d’ordre politique s’imposent.

 

Vous êtes à la tête du département de l’Artisanat et de l’économie sociale et solidaire depuis environ neuf mois. Pouvez-vous nous dresser brièvement un premier bilan de vos réalisations et des chantiers que vous avez amorcés ?
Je ne peux pas commencer sans réitérer ma fierté quant à l’honneur de la confiance royale accordée à un enfant de ce pays issu du Maroc profond, qui n’est pas étranger au secteur de l’artisanat. Je suis originaire d’un milieu rural qui vit de l’artisanat et des coopératives.

Du coup, il ne m’a pas été difficile de m’acclimater avec le secteur et de comprendre ses problématiques et les acquis sur lesquels il faut capitaliser. Sur ces neuf mois, il nous fallait d’abord travailler pour le renforcement des leviers institutionnels du secteur, à savoir le secrétariat d’État, la Maison de l’Artisan et les Chambres professionnelles.

Et tous ces organismes travaillent la main dans la main pour mettre en valeur ce secteur en établissant les priorités. Il y a d’abord la structuration du secteur, à travers la mise en place de la carte de l’artisan qui est de nature à permettre à son détenteur de bénéficier de certains avantages.

De même qu’il est question de faire en sorte de convaincre tous les artisans (dont le secteur compte plus de 2,5 millions de personnes) de s’inscrire dans le Registre national de l’artisanat qui enregistre à peine 420.000 inscrits. Aussi, nous travaillons avec nos partenaires sur le front de la formation professionnelle, surtout que la crainte est de voir disparaître certains métiers.

Justement, il y a certains métiers et produits qui sont menacés d’extinction, on parle notamment du tapis rbati ?
Oui, effectivement. Le tapis rbati fait partie de quelque 32 métiers d’artisanat que nous avons recensés, en menace de disparition. Nous avons établi un programme avec l’Unesco, baptisé «Programme des trésors vivants», où les artisans encore opérationnels prennent en charge, au moins, une dizaine d’apprentis chacun.

Ce qui devra nous permettre, dès l’année prochaine, d’avoir quelque 3.200 nouveaux jeunes artisans dans ces métiers. En plus d’autres jeunes en formation dans les 67 centres et instituts dont nous disposons, que ce soit en termes de formation par apprentissage ou résidentielle.

Sans oublier l’effort consenti pour la numérisation du secteur qui se fait dans le cadre de partenariats avec des opérateurs internationaux pour le paiement électronique.

À ce sujet, on parle de la market place, censée booster les exportations qui se chiffrent à plus de 1 milliard de dirhams et que l’ambition est d’aller encore plus loin. Comment y arriver ?
L’ambition est de valoriser cet héritage, dont on est fiers. L’idée est de moderniser ce secteur qui participe à environ 7% du PIB, en changeant les modes opératoires et en introduisant des outils innovants.

À titre d’exemple, il n’est plus concevable qu’un artisan ne dispose pas de TPE, surtout dans les villes qui vont accueillir la Coupe d’Afrique et la Coupe du monde, ou encore les villes touristiques. Tous les artisans doivent ainsi être numérisés, de manière à optimiser leurs capacités de vente.

Raison pour laquelle nous avons signé deux conventions avec deux enseignes internationales, en l’occurrence Visa et Master Card, dont l’objectif est de développer ces nouveaux modes de paiement. Derrière, il y a tout un travail qui est fait avec les artisans pour avancer dans ce sens. De même qu’il n’est plus concevable d’attendre que le touriste vienne acheter nos produits.

Du coup, il faut qu’on soit présents sur le commerce électronique. D’autant plus que les produits marocains sont de plus en plus demandés sur des plateformes à l’international. C’est pour cela que nous avons pensé qu’il faut disposer de notre market place marocaine, conforme aux standards internationaux en matière de sécurité sanitaire, de crédibilité et de garantie des délais de livraison.

Le secrétariat d’État, Master Card et la Maison de l’Artisan ont formé une équipe dédiée qui travaille sur ce projet devant aboutir, dès novembre prochain, à la création de cette market place. Ce qui donnera davantage de visibilité à nos produits.

Et qui favorisera davantage leur exportation…
Il faut dire que l’on relève, pour la première fois, une véritable volonté gouvernementale pour promouvoir les exportations marocaines de produits d’artisanat.

Nous avons réalisé un chiffre, sans précédent, de 1,11 milliard de dirhams. Notre objectif est de doubler le volume à travers notamment le soutien de l’État aux exportateurs, qui peuvent bénéficier d’un soutien dont le coût est d’environ 700 millions de dirhams, répartis entre un accompagnement financier et une assurance complémentaire sur des marchés qu’on n’osait pas approcher. D’ailleurs, la Maison de l’Artisan s’est investie dans une étude sur le marché australien…

Président de la Chabiba RNI, parlementaire, président de la Commission des finances, secrétaire d’État…, le tout en moins de dix ans. Peut-on comparer votre ascension politique à un train à grande vitesse ?
Contrairement à ce qu’on dit, mon parcours s’est fait de manière progressive, puisqu’il a commencé au moment où je passais mon baccalauréat. Et depuis que j’ai rejoint le parti en 2007, j’ai participé à trois campagnes électorales, de même que j’étais impliqué dans la Jeunesse du RNI bien avant sa restructuration.

Il y a un temps, je passais ma vie dans les locaux du parti à Tiznit où j’avais une chambre. C’est pour dire que mon parcours s’est fait de manière graduelle et ne peut faire l’objet d’aucune surenchère. Il m’a été demandé à plusieurs reprises de me présenter aux élections, mais je me voyais beaucoup plus dans l’organisation des structures du parti ou des campagnes.

D’ailleurs, j’ai travaillé aux côtés de Aziz Akhannouch en 2011 lors de sa campagne à Tiznit, mais aussi lors des communales en 2015 et puis les législatives de 2016, avant de me présenter en 2021.

À travers sa tournée intitulée «La Voie des réalisations», est-ce que le RNI mène une campagne électorale avant l’heure comme l’affirment certains ?
Je tiens à rappeler que le rôle de tout parti politique est l’encadrement des citoyens en établissant une relation de confiance. Personne n’a donc le droit de nous retirer ou de remettre en cause notre droit d’honorer ce rôle que nous confère la Constitution.

Maintenant, il se trouve que le RNI est un parti qui a rompu avec la «saisonnalité» de l’action politique : nous n’attendons pas la veille des élections pour aller au contact des citoyens. Depuis 2017, nous sommes à leur écoute et au plus proche d’eux.

Et ce n’est pas uniquement pour organiser des meetings où on va discourir, mais on y va dans le cadre d’un concept : à titre d’exemple «la Voie de la confiance», «100 jours 100 villes», et aujourd’hui nous sommes dans «la Voie des réalisations». Autant dire qu’il y a un fil conducteur dans notre démarche.

Enfin, l’ambition légitime de tout parti politique est de gérer les affaires publiques, c’est la raison d’être d’une formation politique. Tous les partis, quel que soit leur poids dans la scène, ont pour objectif de participer à la gestion de la chose publique.

Et le Rassemblement national des indépendants a toute la légitimité (électorale, historique et des réalisations) pour nourrir l’ambition de continuer sur cette voie justement des réalisations.

Environ une année nous sépare des prochaines législatives, pensez-vous que la coalition gouvernementale continuera dans cette cohérence et complémentarité auxquelles on assiste actuellement ? N’est-il pas temps que chaque parti puisse parler à son public ?
Nous assistons à une expérience gouvernementale exemplaire, avec un chef de gouvernement fédérateur. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débat entre les composantes de la majorité, mais la particularité de cette expérience, c’est que les différences sont bien gérées et les points de vue rapprochés.

L’orientation générale pour toutes les composantes de la majorité est de maintenir cette cohésion jusqu’à la dernière minute du mandat gouvernemental. L’idée est de rompre avec certaines pratiques qui avaient entaché de précédentes expériences gouvernementales : les citoyens ne savaient plus à qui ils avaient à faire, tellement il y avait confusion entre majorité et opposition avec des alliances contre nature.

Aujourd’hui, il y a une homogénéité d’ensemble, issue d’ailleurs du choix des Marocains. Pour la première dans l’Histoire de notre pays, il y a trois partis qui ont recueilli 5 millions de voix sur 8 millions de votants.

Une légitimité à travers laquelle ces trois composantes travaillent depuis pratiquement quatre ans, de manière responsable et cohérente. Cela n’empêche pas que chaque formation puisse s’adresser à son public. Chaque parti a le droit de parler aux siens tout en restant une force de proposition et d’action au sein de la coalition.

Cette cohésion de l’Exécutif explique sans doute les nombreuses réalisations, entre autres, en matière de couverture sociale, d’éducation et de santé. Il n’empêche qu’en termes d’emploi, le rendu jusque-là reste loin des engagements ?
Le chef du gouvernement, de manière responsable, a toujours insisté pour que l’on parle aux Marocains en langage de vérité : ce que nous avons pu réaliser, on le dit ; là où il y aurait des lacunes, on en parle ; et même ce qu’on n’aurait pas réalisé, on va le dire en expliquant les raisons.

Au sujet de l’emploi, il est indéniable que nous sommes face à des contraintes objectives qui ont conduit à une perte massive de postes de travail, particulièrement due à la sécheresse, à la situation post-Covid, mais aussi les tensions à l’international…

Dans le secteur agricole, de loin le premier employeur, les pertes d’emplois dépassent les 200.000. Mais en dehors de cette activité, l’économie nationale a créé ces dernières années environ 600.000 emplois rémunérés. Toutefois, les statistiques du chômage et celles relatives aux NEET ont fait que le gouvernement a pensé à un programme spécial en matière d’emploi.

Ce qui s’est traduit par la nouvelle feuille de route, suite à l’engagement du chef du gouvernement de hisser l’emploi en priorité des priorités pour cette deuxième partie du mandat législatif.

Avez-vous un objectif précis en matière de création d’emplois ?
Notre ambition est de créer 50.000 nouvelles opportunités d’emploi, à l’horizon 2030, en activant trois leviers. D’abord, nous avons fait en sorte que le secteur de l’artisanat puisse bénéficier des mesures de promotion de l’investissement, notamment dans le cadre de la nouvelle Charte.

Le deuxième levier est la formation par l’apprentissage. Ceci consiste à intégrer des jeunes, qui peuvent aussi être des NEET, dans un cycle de formation effectuée essentiellement dans les ateliers. Le taux d’intégration des lauréats de ce programme dans le marché du travail dépasse les 80%, notamment dans des métiers relatifs à l’automobile, la tapisserie et tout ce qui est en lien avec l’artisanat de service.

Rien que pour cette année, on arrivera à plus de 30.000 jeunes bénéficiaires de ce programme. Le troisième levier est relatif à l’économie sociale et solidaire. D’ailleurs, lors des Assises nationales, nous avons esquissé les moyens pour donner une nouvelle impulsion à ce tissu coopératif qui compte plus de 800.000 coopérantes et coopérants, appartenant à plus de 60.000 associations.

Le secteur contribue à hauteur de 2,5% du PIB, c’est dire qu’il y a un réel potentiel pour intégrer notamment les personnes qui auraient perdu du travail dans le secteur agricole, mais aussi qui va dans le sens de valoriser les produits du terroir. Et nous avons plusieurs programmes qui vont dans ce sens, dont le programme Moazara ou encore Al Jil Al-Motadamin qui consiste en l’octroi des bourses pour l’achat des matières premières et des outils de travail.

Et, aujourd’hui, nous allons lancer de nouvelles initiatives, notamment pour l’encouragement des femmes, qui vont démarrer dans quatre régions et seront généralisées à terme.

Les 5e Assises nationales de l’économie sociale et solidaire ont été marquées par la signature d’une quinzaine de conventions avec plusieurs départements ministériels et autres institutions. Est-ce que vous pouvez déployer autant d’accords ?
Ses Assises, qui ont connu la participation de plus de 1.200 personnes, ont été l’occasion de discuter des moyens de valoriser encore mieux ce secteur au potentiel prometteur. Et il est admis que la clé de voûte n’est autre que la convergence des politiques publiques.

Le fait est que ce secteur implique plusieurs intervenants, dans divers domaines, que nous avons pu réunir dans le cadre de «conventions opérationnelles», dont les objectifs et les effets sont concrets et mesurables. Quand on parle, par exemple, de la convention signée avec le ministère de l’Agriculture, elle consiste à permettre aux coopératives d’accéder directement auprès des producteurs à une matière première de qualité à des prix compétitifs et ne plus rester à la merci des spéculateurs.

Je peux citer également l’autre convention relative à la propriété intellectuelle que nous avons signée avec l’OMPIC pour soutenir directement les artisans et les coopératives pour déposer leurs marques. Il y a aussi les conventions avec les établissements bancaires ou encore celle avec l’OFPPT en matière de formation.

Vous visez la création de quelque 5.000 nouvelles coopératives chaque année. Ne serait-il pas plus opportun de mieux organiser l’existant et le renforcer ?
Nous avons un double objectif. D’abord donner à l’existant une nouvelle impulsion pour qu’il puisse mieux travailler. Mais nous avons un nouveau défi qui consiste à encourager les jeunes pour qu’ils considèrent l’action coopérative comme une opportunité.

Si aujourd’hui le choix pour intégrer le marché de l’emploi se réduit aux secteurs public et privé ou encore à l’auto-emploi, le choix de l’économie sociale et solidaire doit également figurer dans cette grille des options. Nous ne voulons plus de cette image réductrice, de ce cliché de coopérative qui se limite à vendre un produit du terroir.

Sous d’autres cieux, les coopératives gèrent le transport urbain ou encore les déchets et leur recyclage, mais également des services publics, candidatent pour les marchés publics, aident dans l’enseignement, font des services de santé de proximité, participent à l’assistance sociale des personnes âgées ou à besoin spécifique…, on les trouve également dans le secteur des médias.

C’est dire que cette forme peut être porteuse dans tous les secteurs, surtout que sa forme juridique est attractive. Du coup, la coopérative n’est plus à considérer comme une alternative marginale, mais doit être perçue comme un secteur à part entière, avec un énorme potentiel.


Bio express Jeune politicien, grande maturité
Sa casquette de jeune, Lahcen Saâdi la porte en bleu et blanc sur plusieurs fronts politiques. Président de la Fédération de la Jeunesse du Rassemblement national des indépendants (RNI), il l’est devenu à seulement 30 ans.

Il a été également le plus jeune candidat en 2021, tête de liste dans une liste locale des législatives, en l’occurrence celle de Taroudant Nord où il a dû croiser le fer avec des monstres politiques comme Abdellatif Ouahbi. Il lui a d’ailleurs largement damé le pion en termes de voix et a même décroché le 2e plus haut score de ces législatives (58.000 votants).

Saâdi a aussi été le plus jeune président de la Commission des finances de l’histoire du Parlement marocain et le benjamin du gouvernement Akhannouch II. Il représente ainsi un modèle de la confiance placée dans le potentiel de la jeunesse. «Auparavant, les jeunes comme moi étaient marginalisés», explique-t-il.

Dès ses années de lycée, Saâdi développe une sensibilité politique qui s’aiguise d’abord à l’université de Marrakech où il décroche une licence en philosophie, puis dans les hauteurs de l’Atlas en tant qu’enseignant. Le fils de Tafraout s’implique ainsi depuis 2007 dans toutes les campagnes électorales, dans leur aspect organisationnel, notamment celle de Aziz Akhannouch en 2011 à Tiznit.

Son engagement et son dévouement lui permettront de gravir graduellement les échelons. «Je passais ma vie dans les locaux du parti à Tiznit où j’avais quasiment une chambre», confie-t-il. Avec un RNI plus dynamique et plus convaincant sous la conduite de Aziz Akhannouch, le jeune Saâdi se distingue très vite comme une figure politique capable de fédérer les jeunes, de parler leur langage.

Et surtout de véhiculer un discours lucide, fort et poignant, que ce soit pour remettre l’opposition à sa place ou pour défendre l’action gouvernementale. En prenant les manettes du département de l’Artisanat et de l’économie sociale et solidaire, en tant que secrétaire d’État, Saâdi met le turbo.

Il nourrit aujourd’hui de grandes ambitions pour ce secteur. Et comme pour les autres challenges, il mettra toute sa volonté pour atteindre ces objectifs. Saâdi, jeune et d’une grande maturité politique, est conscient qu’il doit être à la hauteur de la confiance placée en lui.