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En Couv’. Généralisation de l’AMO : Des acquis incontestables et des défis
Deux ans après sa mise en œuvre, la généralisation de la couverture médicale a franchi des étapes décisives au prix d’un effort collectif colossal. La conférence-débat de «La Vie éco» a permis de constater les grandes avancées réalisées pour concrétiser ce chantier royal, tout en se projetant dans les défis à venir. Compte-rendu.
Depuis le lancement du chantier de la généralisation de l’assurance-maladie obligatoire, sous l’impulsion du Souverain, un très long chemin a été parcouru. Les chiffres présentés par Hassan Boubrik, directeur général de la CNSS, lors de la conférence-débat de «La Vie éco» consacrée au bilan de deux années de généralisation de l’AMO, témoignent de l’ampleur de la tâche accomplie en un temps réduit.
Conformément au calendrier établi, la CNSS a réussi à intégrer à la fois la catégorie des travailleurs non salariés (agriculteurs, commerçants, profession libérale…, soit près de vingt-sept catégories professionnelles) et les anciens affiliés au régime du Ramed qui ont basculé vers l’AMO Tadamon. Ainsi, le 1er décembre 2022, l’assurance-maladie a été étendue à près de 14,6 millions de nouveaux immatriculés, parmi lesquels près de 11 millions par transfert de l’ancien régime du Ramed vers l’AMO Tadamon.
Hassan Boubrik n’a pas manqué de rappeler le travail colossal qui a été effectué par toutes les parties prenantes, notamment sur le plan réglementaire et législatif, avec l’adoption de 27 décrets et de plusieurs lois et amendements. Un travail «énorme» sur le plan opérationnel a également été fourni, afin que la généralisation puisse se faire dans de bonnes conditions.
Résultat : À fin 2024, le nombre d’immatriculés à la CNSS est passé de 8 à près de 25 millions d’assurés principaux et ayants droit. Le nombre de dossiers traités par la Caisse quotidiennement est passé de 22.000 à une moyenne de 110.000 en décembre dernier, soit un volume d’activité qui a été multiplié par 5.
AMO Achamil : 5 millions de Marocains à intégrer
Boubrik a saisi l’occasion pour tordre le cou à une assertion, qui se base sur un récent rapport du CESE, et qui avance que près de 8 millions de Marocains ne sont pas encore concernés par l’AMO. Si on inclut la CNOPS, et les autres régimes qui n’ont pas encore basculé vers la CNSS, ce sont 5 millions de Marocains sur les 36,8 millions que compte le Royaume qu’il reste à couvrir dans le cadre de l’AMO Achamil, ce produit venant en quelque sorte parachever l’offre de couverture médicale de base.
Lancé en janvier 2024, AMO Achamil est dédié aux personnes n’exerçant aucune activité, mais capables de s’acquitter de leurs cotisations : entre 170 à 200 dirhams par mois.
«Nous avons aujourd’hui une pléiade de régimes AMO pour que chaque citoyen, avec sa famille, puisse s’y retrouver en fonction de ses conditions sociales et économiques», s’est félicité Abdelkrim Meziane Belfkih, secrétaire général du ministère de la Santé et de la prévoyance sociale.
Ce dernier a souligné les changements profonds apportés en amont au secteur de la santé pour accompagner la généralisation de cette couverture médicale, comme la loi autorisant l’ouverture du capital des cliniques privées à des investisseurs non médecins, adoptée en 2015, afin d’élargir considérablement l’offre sanitaire, véritable pilier de la réforme du système de santé, au même titre que l’amélioration de la gouvernance (notamment via la mise en place de la haute autorité de la santé), des ressources humaines et de la digitalisation.
«On ne pouvait pas maintenir la même offre avec l’augmentation significative des assurés. Que ce soit dans le secteur privé ou bien dans le secteur public, il y a une extension très importante en ce qui concerne la capacité litière, le plateau technique et les établissements de soins de santé primaires», s’est-il réjoui.
L’effet AMO sur les secteurs privé et public
Parmi les opérateurs du privé qui se sont distingués par l’ouverture d’une pléthore d’établissements sur tout le territoire national figure Akdital. Pour son PDG, Rochdi Talib, «il y a un avant et un après» discours royal du 30 juillet 2020, qui a fixé un calendrier précis pour la généralisation de l’AMO.
«Le 1er décembre 2022, nous avons opéré le premier malade affilié à l’AMO Tadamon», se rappelle-t-il, non sans émotion. Selon Talib, généraliser l’AMO implique d’amener «les soins à un certain niveau», que ce soit dans la chirurgie cardiaque, la cancérologie, ou dans la réanimation lourde.
Des spécialités qui sont coûteuses et qui demandent une logistique assez importante. «Une personne qui se trouve à Errachidia doit faire un parcours de cinq heures pour arriver à Meknès pour bénéficier d’une prise en charge d’infarctus de myocarde». D’où la nécessité de se positionner dans les différentes villes du Royaume, y compris dans les zones reculées. «L’État a fait le nécessaire pendant des années, il fallait compléter et prendre le relais dans certaines villes», a expliqué Talib.
Et le secteur public dans tout cela ? Les effets de cette révolution sanitaire se font, là aussi, clairement ressentir sur les services des établissements publics, qui ont dû s’adapter au flux grandissant de patients. Selon le directeur du CHU Ibn Sina de Rabat, Raouf Mouhcine, les différents services parviennent à suivre la cadence, en optant pour la priorisation des pathologies. «S’il y a un flux important, les malades qui sont atteints de cancer ou qui nécessitent une prise en charge d’urgence sont pris en charge en premier», a-t-il affirmé.
«Il y a un effet AMO incontestable qui pousse à l’amélioration quantitative et qualitative des soins», a de son côté commenté Yasser Sefiani, professeur en médecine, et qui a eu des expériences à la fois dans le public et le privé. D’après cet expert, la dynamique que connait le secteur «est incontestable», et il y a aujourd’hui un certain équilibre entre privé et public.
Mais cet équilibre est précaire, pour une question de différence de moyens et de fonctionnement entre les deux secteurs, et non de compétences, insiste Sefiani. Selon lui, «pour des spécialités comme la cardiologie ou l’oncologie, le basculement vers la généralisation de l’AMO a fait que le privé a pu accaparer, au sens positif du terme, ces spécialités. Il est venu combler un vide.
Le secteur privé a répondu dans des délais très courts à un besoin du citoyen et à un besoin du système». Et il est aujourd’hui nécessaire d’anticiper ce déséquilibre. «Les citoyens, à date d’aujourd’hui, ont fait un choix. Vous leur donnez une sécurité sociale ? Ils vont dans le privé», affirme Sefiani.
Digital, réseau…, la CNSS fait aussi sa révolution
Cette nouvelle donne pose également un défi à la CNSS en termes de processus de gestion. «Multiplier par 5 le nombre de dossiers traités et par 3 le nombre d’assurés pose des défis opérationnels extrêmement forts», a reconnu Hassan Boubrik. Pour y répondre, la CNSS a travaillé sur trois axes : les systèmes d’information, le réseau et la relation client.
Un travail «extrêmement lourd» est ainsi mené sur les systèmes d’information, afin de les adapter, mais aussi augmenter leur performance et leur sécurité. En termes de réseau, il est passé de 120 à 174 agences.
Pour densifier davantage le maillage territorial, des partenariats ont été conclus avec les établissements de paiement, notamment M2T, qui ont mis à disposition plus de 3.000 points de service où les assurés peuvent déposer en toute sécurité leurs dossiers. «Aujourd’hui, 93% des dossiers passent par ces points de proximité, ce qui désengorge nos agences où le délai moyen d’attente ne dépasse pas 10 minutes», a révélé le patron de la CNSS.
Pour ce qui est de la relation client, un centre dédié a vu le jour à Mohammédia (300 positions) qui permet de gérer les réclamations, les demandes d’information et d’assister les assurés. À fin 2024, ce centre a traité plus de 2,5 millions d’appels et affiche un taux de qualité de 98%.
La digitalisation est enfin l’un des chantiers majeurs de la Caisse afin de faciliter l’immatriculation, la déclaration des cotisations et l’accès aux prestations en ligne. Des solutions digitales, comme l’application MaCNSS accessible à l’ensemble des assurés, ou les solutions de remboursement électronique des prestations, ont prouvé leur utilité. Aujourd’hui, la caisse assure ainsi le remboursement des frais de santé engagés par les assurés dans un délai moyen de 8 jours.
Un délai qui pourrait être ramené à 24H, avec la digitalisation du processus de traitement de la feuille de soins. La nouvelle plateforme de la CNSS devrait dans ce sens être déployée dans 9 à 12 mois, dans une phase pilote, avant d’être généralisée, a révélé Hassan Boubrik. Elle permettra une optimisation des coûts de traitement des dossiers en faisant disparaitre la feuille de soin papier. Le gisement d’économies potentielles pour la Caisse est estimé à plus de 400 millions de dirhams. Rien que ça !
Le défi des ressources humaines et de la tarification
La généralisation de l’AMO pose avec acuité la question des ressources humaines. Abdelkrim Meziane Belfkih, secrétaire général du ministère de la Santé et de la protection sociale, répond sans détour : «Le Maroc vit un stress en ce qui concerne la disponibilité et la densité des ressources humaines dans le secteur de la santé.
Nous avons une moyenne comprise entre 16 et 18 professionnels pour 10.000 habitants, alors que la norme de l’OMS est de 40 à 45 professionnels», souligne-t-il. Le gap concerne non seulement les médecins, mais aussi les infirmiers et les médecins. Une convention a été signée en 2022 entre les départements de la Santé, de l’Enseignement et des Finances, pour mettre en place une feuille de route afin d’atténuer ce déficit, qui est par ailleurs accentué par la migration des compétences vers l’étranger.
L’introduction d’un nouveau système de rémunération constitué d’une partie fixe et d’une partie variable, pour les médecins et infirmiers, devrait également contribuer à éponger une partie du gap. Le responsable a plaidé par ailleurs pour la mutualisation et la coopération dans les ressources humaines entre les secteurs public et privé. Un groupe privé en pleine expansion comme Akdital est bien conscient de cette problématique.
«Nous avons réussi à convaincre une partie de nos compatriotes médecins de très haut niveau, qui sont installés depuis des années en France, à revenir au Maroc», indique Rochdi Talib. Le groupe recrute également des compétences étrangères dans le médical et le paramédical. «Dans les régions éloignées du Royaume, les ressources humaines ne suivent pas. Elles préfèrent travailler dans les grandes villes.
C’est pour cela que nous avons fait appel à des étrangers pour assurer le même niveau de soins et de services partout dans le Royaume», explique-t-il. Le directeur du CHU Ibn Sina de Rabat a plaidé pour sa part pour l’élaboration d’une loi de partenariat public-privé pour la gestion des ressources humaines entre les secteurs public et privé.
Un autre sujet crucial abordé par les panélistes concerne la révision de la tarification nationale de référence (TNR), qui est restée figée depuis 2006 et devenue caduque. «La tarification nationale de référence doit être revue, car elle impacte le budget des CHU», a affirmé Raouf Mouhcine.
«C’est une étape nécessaire qu’il faut aborder en toute sérénité. Il y a un équilibre à maintenir. Les discussions sont en cours», affirme Abdelkrim Meziane Belfkih. «Plusieurs paramètres doivent être pris en compte, comme l’expérience des médecins ou leur situation géographique, pour faire évoluer la TNR», préconise à ce sujet Yasser Sefiani.


