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« Sans innovation, le Maroc restera prisonnier de la trappe des revenus intermédiaires »

Croissance bridée, frontière technologique, innovation collective…, en matière d’innovation, le défi du Royaume n’est plus de rattraper, mais de structurer. Éclairage avec le président de la Fondation Gen J.

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Issue d’un ouvrage devenu mouvement, la Fondation Gen J ambitionne de faire du Maroc une véritable nation de l’innovation à l’horizon 2030. Pour son président, Tarik Haddi, sortir durablement de la trappe des pays à revenus intermédiaires passe par une transformation profonde du rapport à la technologie, une innovation désormais collective.

Quelles sont la genèse et l’ambition de la Fondation «Innovation Made In Morocco» ?
C’est à l’origine un livre «Gen J Génération Innovation Made In Morocco», puis de fil en aiguille, un véritable mouvement structuré au sein d’une fondation créée en décembre 2023 sous forme d’association à but non lucratif et qui porte une ambition, celle de faire du Maroc une innovation nation d’ici 2030.

Pourquoi alors ce mouvement et pourquoi cette ambition ?
Parce que le Maroc est confronté à ce que les économistes du développement qualifient de «trappe des pays à revenus intermédiaires». Nous sommes prisonniers depuis 2010 d’un palier de croissance de 3% en moyenne par an, alors que les émergents font plus de 5% (7% au Vietnam) et qu’il en faudrait 7 à 8% pour financer, de manière endogène, notre modèle de développement.
Ces économistes expliquent ce phénomène par les difficultés que rencontrent les pays concernés à se rapprocher suffisamment de la frontière technologique pour passer d’une économie de rattrapage à une «économie de l’innovation».
Le problème serait donc notre rapport à la technologie et à l’innovation.

Est-ce une fatalité ?
Absolument pas. De nombreux pays ont réussi cette transition en partant de situations bien moins favorables que celle du Maroc aujourd’hui. Le Japon, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avait vu son appareil industriel totalement détruit. La Chine n’avait pas encore connu sa révolution industrielle. L’Inde s’est engagée progressivement dans cette voie.

Mais l’exemple le plus parlant reste la Corée du Sud qui affichait dans les années cinquante un PIB par habitant de 700 dollars, contre 1.350 dollars pour le Maroc à la même période, et qui est aujourd’hui l’une des nations les plus innovantes au monde. En dehors de l’Asie, il y a aussi le Chili en Amérique latine ou le Kenya en Afrique qui sont en bonne voie. Ensuite, les experts sont unanimes pour dire que le Maroc dispose aujourd’hui de ressources institutionnelles, techniques et surtout industrielles, grâce à nos politiques industrielles, pour s’engager dans une économie de l’innovation. Et nos progrès dans le Global Innovation Index (GII) année après année, notamment grâce au développement de nos filières économiques à forte valeur ajoutée, l’illustrent clairement. Mais ces experts sont aussi unanimes pour dire qu’il ne peut y avoir d’économie de l’innovation sans un système national de l’innovation organisé et piloté.

Dans un monde volatil, incertain, complexe et ambigu comme le nôtre aujourd’hui, l’innovation n’est plus le produit de l’effort individuel d’un entrepreneur ou même d’une entreprise. L’innovation radicale centrée sur la seule R&D interne, c’est fini! L’innovation est désormais une dynamique collective, distribuée, interconnectée et très souvent chaotique. Et il faut donc un système national d’innovation qui intègre en bonne intelligence toutes les parties prenantes.

En quoi consistent précisément ces systèmes nationaux d’innovation ?
Ils reposent d’abord sur des politiques publiques qui ne sont plus uniquement centralisées mais conçues de manière systémique afin de soutenir des trajectoires collectives d’innovation. Ils s’appuient également sur des entreprises pivots au sein de leurs filières, capables de porter des écosystèmes ouverts d’innovation collaborative tout au long de leur chaîne de valeur.

À cela s’ajoutent des dimensions transversales essentielles comme une culture favorable à la créativité et ouverte aux idées nouvelles, des cadres d’analyse transdisciplinaires et inclusifs, une masse critique de compétences qualifiées, éduquées et cultivées, ainsi qu’un accès élargi aux savoirs, aux données et aux technologies de base, le capital savoir étant aujourd’hui aussi déterminant que le capital humain Le financement constitue également un levier clé, avec des dispositifs mieux adaptés en termes de coût, de maturité et surtout d’acceptation du risque, tout comme l’accès effectif aux marchés. L’ensemble de ces composantes suppose enfin une gouvernance unifiée du champ de l’innovation, fondée sur la participation de toutes les parties prenantes, des instances de dialogue structurées et un cadre d’évaluation co-construit permettant d’ajuster en continu les stratégies en fonction des apprentissages collectifs.

Comment agit la Fondation Gen J pour participer à l’émergence d’un système national de l’innovation ?
L’action de la Fondation s’articule autour de cinq axes majeurs. Le premier concerne la sensibilisation à grande échelle à travers la publication du premier ouvrage marocain dédié aux opportunités, aux défis et aux leviers de l’innovation au Maroc, ainsi que l’organisation de plus de trente conférences et la diffusion de plus de cinquante contributions dans les médias et sur les réseaux sociaux, afin de toucher un public large et diversifié.

Le deuxième axe porte sur la structuration d’écosystèmes d’innovation à l’échelle régionale et sectorielle. Une première expérience est actuellement menée à Fès en partenariat avec l’OFPPT, sous l’impulsion de notre président du comité scientifique, Saif Allah Alouani, dans le cadre du Chapter Fès Gen J Le troisième axe est dédié au déploiement de dispositifs d’accompagnement à destination des pouvoirs publics, des entreprises, du monde académique ainsi que des structures d’accompagnement et de financement, avec à terme la mise en place d’un label valorisant les organisations qui intègrent le mieux les mécanismes de l’innovation frugale made in Morocco.

Le quatrième axe concerne le développement d’un projet d’agrégateur de structures de crowdfunding et de crowdsourcing visant à financer et accompagner l’entrepreneuriat social innovant, frugal et ancré dans les territoires.

Enfin, le cinquième axe est consacré à l’observation et à l’évaluation, avec pour objectif de produire une donnée fiable permettant de mesurer, comprendre, agir et transformer.
Il se traduira par la mise en place d’un observatoire national de l’innovation, que nous ambitionnons de structurer en partenariat avec le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation. Cet observatoire constituera le cadre d’évaluation co-construit nécessaire aux ajustements fondés sur les apprentissages collectifs.

À cela s’ajoutent un baromètre et un indice actuellement en cours d’élaboration pour suivre dans le temps l’évolution du système national de l’innovation, dont la première brique opérationnelle est l’Enquête nationale sur l’innovation qui nous réunit aujourd’hui.