Start-Up
Quand l’université devient start-up factory
Les universités marocaines changent de dimension. De lieux de savoir, elles deviennent des pépinières de start-up, transformant la recherche et les talents académiques en projets entrepreneuriaux à fort impact pour l’économie nationale et africaine.
À l’heure où l’innovation est devenue un facteur clé de souveraineté économique et de compétitivité mondiale, les universités et grandes écoles ne se contentent plus de former des diplômés. Elles s’imposent désormais comme de véritables fabriques de start-up, capables de transformer la recherche scientifique en solutions concrètes pour les marchés. De la biotechnologie à l’intelligence artificielle, en passant par la deeptech et les technologies numériques, le monde académique s’affirme comme un maillon stratégique de l’économie de l’innovation.
Ce basculement est visible à l’échelle internationale. À Cambridge, l’université ne se limite plus à produire des prix Nobel : elle engendre des entreprises à fort impact. Biomodal, spin-off spécialisée en bio-informatique appliquée à l’épigénétique, a ainsi levé près de 150 millions de dollars pour accélérer la recherche contre le cancer et d’autres maladies complexes.
Dans un autre registre, PolyAI, également issue de Cambridge, développe des solutions d’intelligence artificielle conversationnelle déjà déployées dans les centres de relation clients de grands groupes internationaux.
L’UM6P, locomotive de l’innovation universitaire
Au Maroc, cette dynamique prend une ampleur croissante, portée notamment par l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), devenue en quelques années un acteur central de l’innovation académique et entrepreneuriale. À travers son campus d’innovation StartGate, l’UM6P a accompagné plus de 500 projets de start-up, en proposant un continuum d’accompagnement allant de l’idéation à la mise sur le marché.
Incubation, accélération, mentorat, accès au financement : StartGate se distingue par une approche intégrée, combinant infrastructures technologiques de pointe, ouverture internationale et forte connexion avec les besoins industriels. Parmi ses programmes phares figure Explorer, co-construit avec le MIT Sandbox Innovation Fund, qui offre aux porteurs de projets universitaires des formations avancées, un mentorat ciblé et un soutien financier pour transformer leurs idées en prototypes, puis en produits commercialisables.
Pour Yassine Laghzioui, directeur de l’entrepreneuriat et du venturing à l’UM6P et CEO d’UM6P Ventures, la philosophie est claire : «L’entrepreneuriat n’est plus une activité périphérique à l’UM6P. Il est au cœur de nos priorités. Notre ambition est de convertir la recherche, l’ingénierie et la créativité de nos étudiants et chercheurs en solutions utiles, scalables et exportables. Cela passe par un modèle intégré associant campus technologique, laboratoires internationaux, réseau mondial et fonds d’investissement spécialisé».
Cette stratégie porte ses fruits. Parmi les start-up prometteuses figure SmartProf, une edtech née en 2021 au sein de l’écosystème StartGate. La plateforme modernise le tutorat scolaire en mettant en relation élèves et enseignants pour des cours personnalisés, en ligne ou en présentiel, tout en développant des académies digitales à destination des entreprises. Elle a notamment bouclé un tour de pré-amorçage de 110.000 dollars avec la participation d’UM6P Ventures et de Plug and Play.
Autre exemple emblématique : Moldiag, spin-off créée par la Fondation MAScIR, elle-même rattachée à l’UM6P. Elle a pour objectif d’industrialiser et commercialiser des solutions de diagnostic moléculaire issues de la recherche académique marocaine.
Un écosystème en structuration
Au-delà de l’UM6P, d’autres universités marocaines multiplient les initiatives pour rapprocher enseignement supérieur et entrepreneuriat. À Al-Akhawayn University, à Ifrane, plus de 530 étudiants ont récemment pris part à Ventures Adventure, un mois dédié à l’innovation entrepreneuriale ayant récompensé 17 projets dans des domaines aussi variés que l’agritech, la santé, l’éducation ou les technologies de l’information.
Les universités Cadi Ayyad (Marrakech), Sidi Mohamed Ben Abdellah (Fès) et Moulay Ismail (Meknès) s’illustrent également par des démarches mêlant réflexion académique et expérimentation entrepreneuriale. La start-up Trustii, à l’origine du premier Data Challenge inter-universités consacré à l’intelligence artificielle appliquée à la santé, incarne cette logique de collaboration entre établissements.
Des écoles comme ESSEC Maroc participent aussi à cet élan, en développant des hubs d’innovation où étudiants, chercheurs et acteurs économiques co-construisent des solutions répondant aux défis locaux et globaux. Sur le plan sectoriel, les start-up issues des universités marocaines couvrent un large spectre : edtech, intelligence artificielle, HR tech, solutions pour les entreprises ou la santé. Jobzyn, plateforme de recrutement basée sur l’IA et soutenue par des investisseurs panafricains, illustre ce potentiel en pleine émergence.
Pour autant, des défis subsistent. Malgré les avancées, seule une minorité d’entreprises collabore activement avec la recherche académique, freinant la transformation systématique des résultats scientifiques en innovations commercialisables. L’accès au financement, notamment en phase d’amorçage, reste également un obstacle majeur, dans un contexte marqué par une aversion au risque persistante et une forte sélectivité des dispositifs publics.
Malgré ces contraintes, les universités marocaines s’affirment progressivement comme des pépinières d’innovation et des moteurs de création de valeur. En formant des talents, en structurant des écosystèmes d’accompagnement et en bâtissant des passerelles solides avec l’industrie, elles esquissent une nouvelle vision de l’enseignement supérieur. Une vision où recherche, formation et entrepreneuriat convergent pour positionner le Maroc comme un hub émergent de l’innovation durable en Afrique du Nord.
