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En Couv’. Gitex Africa Morocco : genèse, gains et gâchis…
Et de trois pour la déclinaison africaine du Gitex qui s’ouvre lundi 14 avril à Marrakech. L’occasion de faire un bilan d’étape de cet événement phare organisé par l’Agence de développement du digital (ADD). Comment est-il né ? Combien coûte son organisation ? Quel est son véritable impact ? Éléments de réponse.
Dubaï, le 11 octobre 2022. La 42e édition du Gitex Global bat son plein au World Trade Center de l’émirat, avec la participation de 5.000 exposants venus de 170 pays et des innovations à rester bouche bée, comme cet humanoïde qui vous sert de guide dans cet espace d’exposition de 250.000 m2.
La tech marocaine y est modestement représentée : une quinzaine de sociétés regroupées dans un modeste stand de 96 m2, réservé par l’AMDIE et l’APEBI.
Dans un autre pavillon de cette grand-messe mondiale de la technologie, le Maroc vole néanmoins la vedette. Mohamed Idrissi Melyani, directeur de l’Agence de développement du digital (ADD), est sur un petit nuage aux côtés de Trixie Lohmirmand, vice-présidente exécutive de Dubaï World Trade Center (DWTC) et femme-orchestre du Salon qui annonce «la création d’une déclinaison africaine du Gitex Global», à travers un «partenariat durable avec le Royaume».
Avec ses équipes, Melyani est conscient qu’il vient de taper fort, de concrétiser un projet ambitieux qui allait mobiliser des moyens considérables, propulsant son agence, qui tourne avec un budget annuel de 55 millions de dirhams, dans une autre dimension.
«Pour accélérer sa transition numérique, le Maroc devait trouver le moyen de se mettre à clignoter dans les radars des géants de la technologie mondiale. Prendre le brand d’un salon comme Gitex était un bon raccourci», nous confie un négociateur de l’époque. «Les tractations avaient duré quelque 8 mois avant l’annonce officielle et on a failli se faire doubler par d’autres pays africains», ajoute-t-il.
Des recettes pour Kaoun
Les termes précis du deal passé avec Kaoun International (filiale du DWTC) n’ont jamais été officiellement communiqués. Mais selon notre source, le mémorandum porte sur une durée de dix ans, durant laquelle le Royaume doit assurer un espace d’exposition à son partenaire et lui garantir un minimum de stands loués.
Une source interne chez l’ADD présente pourtant ce partenariat comme si Kaoun International faisait dans le caritatif. «L’ADD ne perçoit aucune part des revenus issus de la vente des stands. L’intégralité des recettes générées est réinvestie par l’organisateur Kaoun dans la promotion de l’événement, l’organisation de panels et conférences de haut niveau, ainsi que dans le soutien aux start-up africaines», souligne-t-elle.
Il n’en est pourtant rien, nous explique un connaisseur du dossier: «Évidemment Kaoun agit comme une entreprise qui cherche la rentabilité. Elle a peut-être laissé quelques plumes lors de la première édition, mais elle a pu se rattraper durant la deuxième».
«Sur les stands institutionnels, ils nous font un prix d’ami», nous confie, de son côté, une source proche du ministère de la Transition numérique qui réserve par exemple cette année 500 m2 rien que pour l’espace e-gov réunissant les différents départements ministériels.
Ainsi, avec des prix de stands proposés parfois à 4.000 dollars le mètre carré, les recettes de Kaoun (hors sponsoring) peuvent atteindre des sommets : plus de 100 millions de dollars en comptant un taux d’occupation des 55.000 m2 de l’espace d’exposition à hauteur de 50%.
Les chiffres exacts sont jalousement gardés et ne transitent évidemment pas par la petite structure créée au Maroc. Kaoun International SARL, domiciliée à Rabat trois mois avant la première édition du Gitex Africa Morocco par Trixie, est capitalisée à 10.000 dirhams seulement…
Deux fois le budget de l’ADD
L’ADD reste pourtant convaincue que «l’accord avec Kaoun International reste équilibré», comme l’a réaffirmé Meliani lors de la conférence de presse dédiée à la présentation de l’événement dont les charges d’installation sont supportées par l’Agence.
Une compilation de la data disponible sur le portail des marchés publics démontre que le coût est d’environ 108 millions de dirhams pour l’aménagement de l’espace d’exposition, de la climatisation, de la signalisation ou encore de la desserte Wi-Fi et de la vidéosurveillance. C’est quasiment deux fois le budget annuel de l’ADD, et cela représente près de 15% des fonds levés par les start-up marocaines en 2024.
La passation de ce gigantesque marché a d’ailleurs donné lieu à un scandale qui a fait couler de l’encre. L’annulation du marché initial pour le chapiteau lancé par l’ADD en novembre dernier, au lendemain des révélations faites par notre confrère LeDesk, a suscité énormément de doutes sur la régularité du processus.
Chez l’ADD, on soutient toujours que tout a été fait dans les règles de l’art. «L’appel d’offres initial avait suscité l’intérêt de cinq concurrents. Leurs dossiers ont été examinés par une commission élargie et multipartite, composée, en plus de l’ADD, des représentants du ministère de la Transition numérique et du ministère des Finances.
Quatre concurrents ont été écartés en raison de pièces manquantes ou d’irrégularités dans leurs signatures électroniques lors de la première phase d’analyse des dossiers administratifs. L’ensemble de la procédure a été mené dans le strict respect des règles régissant les marchés publics», nous indique une source interne. Selon elle, l’annulation du marché repose sur d’autres motivations : «La décision d’annuler cet appel d’offres a été prise en raison de changements techniques fondamentaux affectant le contenu des prestations.
Entre autres, la superficie couverte par l’événement a été réduite. Pour le premier appel d’offres, le site s’étendait sur 60.800 m², alors que pour le second appel d’offres, il a été ramené à 55.500 m². Ce changement a été demandé par le partenaire afin d’optimiser l’espace d’exposition et d’améliorer la répartition des stands et des flux de visiteurs.»
Un impact réel
Au-delà de l’identité du grand gagnant de ce scandale soulevé par ce marché public et des autres prestataires qui décrochent les gros marchés Gitex, l’organisation récurrente de cet événement remet plus que jamais sur le devant de la scène l’absence d’un véritable espace d’exposition à Marrakech.
La destination d’affaires, habituée à recevoir de grandes manifestations, ne dispose toujours pas encore d’une telle infrastructure digne d’abriter les grands événements. «Dépenser un milliard de dirhams (sur dix ans) dans le chapiteau du Gitex est un non-sens, surtout qu’un parc d’exposition est à même de donner une autre dimension à Marrakech, en tant que destination pour l’événementiel», confirme un connaisseur du secteur touristique.
En attendant, la ville ocre revêt son plus beau chapiteau pour accueillir les quelque 45.000 visiteurs attendus du 14 au 16 avril. Une affluence déjà enregistrée lors de la dernière édition qui a vu la participation de 680 start-up de 56 pays, dont 200 marocaines.
«Plus de 340 investisseurs internationaux étaient présents, et plus de 1.004 réunions startup-investisseurs ont été organisées pour encourager les levées de fonds et les collaborations stratégiques», détaille une source interne de l’ADD. Et d’ajouter : «L’événement a aussi été un espace privilégié pour la coopération gouvernementale et les échanges internationaux.
Il a accueilli plus de 100 délégations officielles, ainsi que 650 représentants gouvernementaux, confirmant son rayonnement diplomatique et institutionnel. Cette dynamique s’est traduite par la signature de plus de 100 mémorandums d’entente, reflétant l’engagement des parties prenantes à renforcer les synergies technologiques et économiques sur le continent.»
Pour notre source, ce qui fait la force du Gitex Africa, c’est son impact réel : «84% des exposants ont déclaré vouloir s’implanter ou se développer au Maroc et en Afrique centrale, grâce aux connexions établies lors du salon».
Ainsi, le Gitex Africa s’affirme comme un moteur clé pour l’écosystème start-up, faisant du Maroc un hub digital africain incontournable pour attirer de grands acteurs de la tech et de l’innovation. Pour une telle ambition, rien n’est visiblement trop cher…


