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Anasse Bari : «Le Maroc pourrait devenir un leader de l’IA»
Entre nécessité d’une réforme éducative, investissements technologiques et vision stratégique, le pays a toutes les cartes en main pour devenir un acteur clé de l’IA, estime ce spécialiste des analyses prédictives et de l’intelligence artificielle.
Récemment lauréat du prestigieux «Dr. Martin Luther King, Jr. Faculty Award», Anasse Bari, professeur d’informatique à l’Université de New York (NYU) et directeur du Laboratoire des analyses prédictives et de l’intelligence artificielle à la même université, appartient à cette génération de chercheurs pour qui la technologie ne saurait se concevoir sans responsabilité, ni la transmission du savoir sans engagement. Entretien.
IA et analyse prédictive, vous en faites votre big dada à NYU…
En intelligence artificielle, nous explorons les techniques fondamentales, telles que les algorithmes d’apprentissage automatique, l’analyse prédictive, les réseaux neuronaux avancés et le traitement du langage naturel. Une attention particulière est portée au développement et au déploiement des Large Language Models (Grand modèle de langage), en examinant leur architecture, leurs capacités et leur impact dans divers domaines. Nous abordons également des méthodes avancées en IA comme le deep learning (apprentissage profond), le reinforcement learning (apprentissage par renforcement), l’apprentissage semi-supervisé, ainsi que les domaines émergents, comme la créativité assistée par IA et l’utilisation de matériel informatique de grande échelle dans l’écosystème de l’IA.
En analyse prédictive, nous mettons l’accent sur l’utilisation d’algorithmes et les données pour anticiper les tendances futures. Les étudiants sont formés à appliquer ces méthodes pour la prévision, la prise de décision et l’optimisation, avec un accent particulier sur la résolution de problèmes concrets. Un volet essentiel de notre programme concerne la sécurité de l’IA, où nous étudions les implications éthiques, les biais et les impacts sociétaux des systèmes d’intelligence artificielle. Nous abordons notamment la nécessité de garantir l’équité, la transparence et la responsabilité dans le déploiement des IA, ainsi que les risques liés aux technologies avancées en matière de sécurité et de gouvernance.
Sommes-nous suffisamment conscients de l’impact de l’Intelligence Artificielle ?
Des recommandations de films sur Netflix aux assistants virtuels, en passant par les algorithmes financiers et les diagnostics médicaux, l’IA influence nos décisions bien plus que beaucoup ne le réalisent. Pourtant, bien que la prise de conscience de son impact progresse, il existe encore un fossé important dans la compréhension de son fonctionnement, de ses limites et des implications éthiques qu’elle soulève.
Beaucoup de personnes utilisent des outils basés sur l’IA sans vraiment s’interroger sur la manière dont ils fonctionnent, les données qu’ils exploitent ou les éventuels biais qu’ils peuvent introduire. Cette méconnaissance peut mener à une acceptation passive des décisions automatisées, sans remise en question de leur fiabilité ou de leur objectivité. À mesure que l’IA continue d’évoluer, il devient essentiel de renforcer la culture numérique et d’instaurer une plus grande transparence. C’est en développant une meilleure compréhension de ces technologies que nous pourrons garantir un usage responsable et bénéfique de l’IA dans notre société.
Vous avez mené des recherches sur l’IA et la gestion des pandémies, notamment lors de la crise du Covid-19. Pouvez-vous nous en dire plus ?
L’un de nos projets majeurs a consisté à concevoir un modèle d’IA capable d’identifier les patients les plus à risque. Grâce à cette technologie, les hôpitaux ont pu mieux organiser leurs soins et anticiper les besoins en équipements médicaux.
Un autre projet essentiel a porté sur la surveillance de l’hésitation vaccinale. Nous avons utilisé des techniques de traitement du langage naturel et d’analyse des émotions pour suivre l’évolution des attitudes face à la vaccination sur les réseaux sociaux. En comprenant les réticences du public, les gouvernements et les organismes de santé ont pu ajuster leurs campagnes d’information et rendre leur communication plus efficace. Ces recherches nous ont également permis de jeter les bases d’un cadre analytique international pour anticiper et gérer plus efficacement les futures crises sanitaires grâce à l’IA. Nos travaux, publiés par l’Infectious Disease Society of America (IDSA), ont été adoptés par plusieurs organisations internationales et gouvernements comme modèle de bonnes pratiques.
L’IA au service du bien commun vous dites…
Mon laboratoire a utilisé l’IA, par exemple, pour analyser les campagnes électorales et fournir des informations alternatives basées sur des données, au-delà des sondages traditionnels. Nous avons également mis en place des outils d’IA pour accélérer la recherche sur de nouvelles sources d’énergie durable, notamment dans le domaine du nucléaire et des réactions nucléaires à faible énergie (LENR). Enfin, nos travaux dans les domaines de la finance et l’économie ont permis d’exploiter des images satellites et d’autres sources de données (examens d’entreprises, transcriptions d’appels aux investisseurs…) pour anticiper les tendances économiques et améliorer la prise de décision. À travers tous ces projets, notre objectif est de développer des solutions basées sur l’IA qui repoussent les limites de la recherche tout en apportant des bénéfices concrets à la société.
Quels sont les projets de recherche en IA que vous dirigez actuellement ?
Un projet récent porte sur l’intelligence artificielle appliquée à l’énergie nucléaire. Nous collaborons notamment avec le professeur David Nagel sur le développement d’outils d’IA avancés destinés à étudier un nouveau type de source énergétique prometteur : les réactions nucléaires à faible énergie (Low Energy Nuclear Reactions – LENR). Nous avons conçu Energy LENR AI, un outil assisté par IA conçu pour accompagner la recherche sur le LENR, vérifier les expériences et stimuler les avancées scientifiques. Qui plus est, nous avons aussi utilisé ces technologies pour prédire les gagnants des Grammy Awards ou encore évaluer l’impact du succès sportif sur l’économie nationale et la culture.
Comment percevez-vous l’évolution de l’IA au Maroc ? Sommes-nous en retard ou avons-nous des atouts pour nous imposer sur la scène internationale ?
Le Maroc a fait des progrès en matière de préparation à l’IA, mais il reste encore un long chemin à parcourir.
Il convient de moderniser les programmes, d’adopter des méthodologies d’en-seignement innovantes, de renforcer les infrastructures technologiques et d’améliorer la formation des enseignants. Le Maroc doit aussi investir dans le développement professionnel des chercheurs et des administrateurs académiques.
Pour s’imposer, le pays doit se doter d’une stratégie nationale d’IA claire et ambitieuse, qui prépare les nouvelles générations aux défis du numérique. On devrait prioriser les investissements dans l’IA afin d’offrir aux étudiants marocains des opportunités leur permettant de rivaliser à l’échelle mondiale.
En exploitant l’IA dans des secteurs clés, comme l’agriculture, le tourisme et les énergies renouvelables, le Maroc pourrait tirer pleinement parti de cette révolution technologique. Avec une approche pragmatique, le Royaume pourrait devenir un leader régional et, au-delà, en intelligence artificielle.
Mais encore…
Dans la gestion de l’eau, l’IA offre des solutions innovantes grâce à l’analyse prédictive, permettant d’anticiper les sécheresses, d’optimiser l’irrigation agricole et de mieux répartir les ressources en eau. Cette avancée technologique pourrait considérablement améliorer la résilience du pays face aux défis climatiques et hydriques. L’agriculture bénéficierait également d’une transformation significative grâce à l’IA. En optimisant l’irrigation, en prévoyant les conditions climatiques et en surveillant l’état des cultures, cette technologie permettrait d’accroître les rendements tout en réduisant le gaspillage des ressources naturelles. L’automatisation et l’analyse des données agricoles contribueraient ainsi à une agriculture plus durable et efficiente. Dans le secteur du tourisme, l’IA pourrait révolutionner l’expérience des voyageurs en personnalisant les offres et en anticipant les tendances de consommation.
En analysant les préférences des visiteurs et en adaptant les services en conséquence, l’industrie touristique marocaine renforcerait son attractivité et sa compétitivité sur la scène internationale. Les énergies renouvelables constituent un autre domaine clé où l’IA pourrait jouer un rôle fondamental. L’optimisation de la production solaire et éolienne, ainsi que l’accélération des recherches sur de nouvelles sources d’énergie, comme les réactions nucléaires à basse énergie (LENR), permettraient au Maroc d’améliorer son indépendance énergétique et de renforcer son positionnement en tant que leader régional des énergies propres.
Dans le domaine de la santé, l’IA ouvre des perspectives prometteuses avec le développement de diagnostics assistés par l’intelligence artificielle et l’analyse prédictive des maladies. Ces avancées faciliteraient l’accès aux soins et amélioreraient l’efficacité des traitements, contribuant ainsi à un système de santé plus performant et inclusif. Le secteur financier profiterait également des capacités de l’IA, notamment pour la détection des fraudes, l’évaluation des risques et l’inclusion financière, à travers des solutions comme les microcrédits. Grâce à ces technologies, le marché financier marocain pourrait gagner en transparence, en sécurité et en accessibilité pour un plus grand nombre de citoyens. Enfin, dans le domaine du transport et de la logistique, l’IA jouerait un rôle clé dans l’optimisation du trafic et des chaînes d’approvisionnement. En fluidifiant la circulation, notamment dans des villes comme Casablanca, et en améliorant la gestion des flux de marchandises, cette technologie permettrait de réduire les embouteillages et d’augmenter l’efficacité des infrastructures de transport.
L’IA soulève de nombreuses préoccupations éthiques, de la partialité des algorithmes à la surveillance de masse et au remplacement des emplois. Où devrions-nous fixer la limite ?
L’IA pose des défis éthiques majeurs qui nécessitent un équilibre entre innovation et responsabilité. L’un des enjeux principaux concerne les biais algorithmiques. Il est essentiel que les modèles d’IA soient conçus de manière transparente et diversifiée pour éviter les discriminations.
La question de la surveillance de masse est également préoccupante. Si l’IA peut être un outil efficace pour renforcer la sécurité, elle ne doit pas être utilisée pour restreindre les libertés civiles. Il convient donc d’établir un cadre réglementaire strict afin de garantir un usage éthique. Enfin, l’impact de l’IA sur l’emploi impose une réflexion de fond. Plutôt que d’opposer l’intelligence artificielle et les travailleurs, il est nécessaire de mettre en place des politiques de reconversion et de formation continue. L’objectif est de favoriser une collaboration entre humains et IA, plutôt que de voir cette dernière comme une menace.
Portrait
Reconstituer le parcours de Bari relève d’une certaine gageure. Tout au plus, pourrions-nous en évoquer à coup d’aile les aspérités. Et elles sont foisonnantes. Porté par l’excellence académique en s’imposant major de sa promotion à l’Université Al Akhawayn, le Tangérois met le cap vers les États-Unis et s’engage dans un doctorat à l’Université George Washington, où il explore la Swarm Intelligence (intelligence distribuée).
Ingénieur sur les infrastructures du port Tanger Med, il contribua à l’automatisation des systèmes logistiques. «Au début de ma carrière, j’ai participé à la mise en place des systèmes informatiques permettant d’automatiser les opérations des grues et des navires (…), j’ai également dirigé le développement de logiciels financiers à grande échelle pour A.P. Moller Maersk et APM Terminals», nous dit-il. À la Banque mondiale, il met l’analyse prédictive au service de la lutte contre la pauvreté. À NYU, il transmet aux nouvelles générations une IA appliquée aux grands défis contemporains: médecine, lutte contre la désinformation, durabilité énergétique.
«J’ai eu également le privilège de conseiller Wall Street, les Nations unies et d’autres organisations internationales sur divers projets liés à l’intelligence artificielle», confie Bari. Si le parcours d’Anasse Bari force l’admiration, il revient toujours aux fondements : une éducation forgée par la rigueur et l’intégrité, un attachement indéfectible à ses racines marocaines. Il évoque avec émotion sa mère, Rachida Bargach, qui lui répétait inlassablement : «Fais un travail honnête, un travail juste». Une maxime qu’il a faite sienne.
«Ma mission a toujours été d’éduquer la prochaine génération de penseurs en les aidant à utiliser l’IA pour sauver des vies, découvrir de nouvelles sources d’énergie et lutter contre les discriminations basées sur les données», répète-t-il à satiété. Il met en garde contre les biais algorithmiques et milite pour une technologie qui ne soit ni un instrument de domination ni un amplificateur d’inégalités. «L’IA est un formidable levier de transformation, mais sa pertinence ne se mesure pas seulement en termes de performance, elle doit aussi être jugée à l’aune de son impact sur nos sociétés», insiste-t-il. À NYU, ses étudiants sont encouragés à voir dans l’IA «un instrument au service du bien commun».
