Un milliard de DH pour faire cesser les grèves dans les collèges

Plus de deux années de grèves à  répétition dans les collèges ont plongé les parents dans le désarroi.
Le 6 décembre, enfin une ébauche de solution après des
négociations primature-syndicats : accord de principe pour permettre
la promotion de 8 000 enseignants.
L’Instance nationale de l’enseignement (INE) fait cavalier seul et désavoue
les cinq syndicats qui ont négocié.

Nous sommes le 7 décembre 2005. Une nuée de collégiens des établissements publics, cartable au dos et la démarche nonchalante, rentrent tranquillement chez eux. Pas de classe. Une nouvelle journée de grève, encore une, s’ajoutant à une longue liste de débrayages des enseignants. Ce parent d’élève s’arrache les cheveux, il est au comble du désarroi. «J’ai du mal à comprendre ces grèves répétées des enseignants. Leur mouvement de protestation est peut-être légitime, mais ce sont nos enfants qui en font les frais. Ça fait trois ans que ça dure et je ne comprends pas pourquoi le gouvernement ne lève pas le petit doigt pour mettre fin à cette mascarade.»
En fait, de l’aveu même des enseignants, les grèves de cette année sont très peu suivies, mais leur répétition perturbe sérieusement le travail des autres classes, celles des non grévistes, et l’avancement des cours de façon générale. Comme dans ce collège casablancais, où un professeur de physique nous décrit ainsi le processus. «La moitié des enseignants, explique-t-il, refuse d’entrer en classe à 8 heures du matin. Mais c’est la majorité des élèves qui rentre chez elle. Et ceux qui entrent malgré tout en classe ne tardent pas à déserter lors de la récréation de 10 heures. Des dizaines de professeurs non grévistes leur emboîtent le pas. Si la grève est réussie à 50 % à 8 heures du matin ce 7 décembre, elle l’est à 90 % à 10 heures.»

Depuis la rentrée, pas une semaine sans grève…
Les parents crient à l’anarchie, à l’irresponsabilité et à l’incivisme. On ne peut leur donner tort : même en grève, les enseignants ne doivent pas quitter l’enceinte de l’établissement scolaire. Notre enseignant de physique partage l’indignation des parents : «Une grève n’est pas une fin en soi ou une occasion pour s’offrir des vacances, mais un acte militant légitimé par la Constitution pour soutenir des revendications. Une grève est une journée de mobilisation et non de fainéantise.»
Les débrayages des enseignants des collèges entament leur troisième année consécutive. Depuis le début de la rentrée scolaire 2005-2006, il n’y a pas eu de semaine sans que ne se produise le même scénario : des centaines de milliers de collégiens (l’enseignement secondaire collégial compte plus de 1 300 000 élèves) quittent leurs établissements en raison du boycott des professeurs.
L’amertume dans les rangs des parents d’élèves s’exacerbe les 6 et 7 décembre courant lorsque, une nouvelle fois, l’Instance nationale de l’enseignement (INE), la centrale syndicale créée en mars 2005 et qui conduit néanmoins ce mouvement de protestation depuis l’année dernière, décrète deux jours de grève par semaine tout au long du mois de décembre. Son action ne se limite pas aux grèves. Dans un communiqué diffusé parmi le corps enseignant au début de ce mois, elle appelle ce dernier à «boycotter les rencontres pédagogiques, à refuser d’accueillir les inspecteurs, sauf lorsque la titularisation d’un enseignant est en jeu, et à ne pas participer aux conseils pédagogiques et aux conseils d’enseignement, à l’exception des conseils de gestion des établissements».
L’INE ne compte pas s’arrêter là : il y a dans son calendrier un sit-in d’une heure, le jeudi 22 décembre, devant les sièges des délégations et des Académies régionales d’éducation et de formation. Le jour même, une «marche nationale de protestation», à Rabat, partira de Bab Rouah vers le siège du Parlement. Le mouvement passe à la vitesse supérieure cette année : de deux jours par mois, on passe à six jours, et l’on brandit la menace du boycott des examens de fin d’année de troisième année du collège. Il était même question d’une année blanche. Idée sur laquelle est revenue l’INE.
Pour défendre les intérêts des élèves, et par ricochet, ceux des parents, une association a été créée en février 2002 : l’Union des fédérations des parents d’élèves. Face aux grèves de cette année, Ahmed Qnouch, son président, affiche son agacement, mais reste confiant et déterminé. «Au sein de notre association, déclare-t-il, nous réitérons notre soutien aux revendications légitimes des enseignants grévistes, mais nous refusons catégoriquement que nos enfants soient pris en otages dans ce bras de fer entre le gouvernement et les syndicats. Ce qui prime pour nous, ce sont d’abord les intérêts de nos enfants».
Que compte entreprendre cette association pour se faire entendre ? «Pour l’instant, nous ne pouvons que solliciter les parties prenantes pour aboutir au plus vite à une solution juste qui garantisse les intérêts de tout le monde, et d’abord ceux des élèves. Le cas échéant, comme l’année dernière, nous mobiliserons la presse et nous organiserons des sit-in devant les sièges des Académies régionales», répond M. Qnouch.

Les syndicats ont dépassé le cadre de la contestation
La nouveauté de ce mouvement de grève par rapport à celui de l’année dernière est qu’il est l’œuvre exclusive de l’INE, qui fait désormais cavalier seul. Les syndicats sectoriels de l’enseignement, affiliés aux cinq centrales les plus représentatives (UMT, UGTM, CDT, FDT et UNMT), sont depuis l’année dernière en négociations ouvertes avec le gouvernement pour essayer de résoudre le problème de ces enseignants, quelque 14 000, lésés dans leur droit à la promotion. Leurs militants ne sont plus sur le terrain de la contestation. Ils estiment que, tant que le dialogue avec le gouvernement reste ouvert, il serait malvenu d’inciter les enseignants à déclencher des grèves à tout bout de champ. C’est l’avis exprimé dans ces mêmes colonnes par Latifa El Abida, secrétaire générale du ministère de l’Education nationale (MEN), suite aux débrayages de mai 2005. «Le message est reçu, affirme-t-elle, le ministère se penche sur le dossier, mais il faut continuer à assurer un service public. Ces grèves deviennent inacceptables.» Ce n’était pas là paroles en l’air, et le ministère avait opéré des retenues sur salaire pour service non assuré. Peine perdue : les grèves n’ont fait que reprendre de plus belle au début de cette année 2005-2006.
Que revendiquent au juste les enseignants ? Précisons d’abord qu’il y a divergences sur le nombre d’enseignants lésés. La direction des ressources humaines au sein du MEN avance le chiffre de 5 200. Les cinq syndicats de l’enseignement l’estiment à 14 000. Pour l’INE, ils seraient exactement 22 864 enseignants du collège à ne pas bénéficier de la promotion et des avantages qui en découlent.
Quant aux revendications elles-mêmes, il s’agit d’enseignants qui réclament leur promotion de l’échelle 9 à la 10, ou de l’échelle 10 à la 11, comme le stipule la loi. La majorité d’entre eux sont des diplômés des Centres pédagogiques régionaux (CPR), des recalés de ces centres, des chargés de cours et des professeurs qui ont intégré l’enseignement avec des DEUG de l’Ecole normale supérieure (ENS) ou de l’université.
Le gouvernement actuel traîne un véritable boulet. Il subit en effet les retombées des politiques désastreuses des différents gouvernements durant les années 1960, 1970 et 1980, commente Mustapha Bouaziz, professeur universitaire et observateur avisé de l’enseignement au Maroc. «L’Etat faisait du rafistolage et c’est la génération actuelle des élèves de l’enseignement public qui en fait les frais», ajoute-t-il (voir encadré ci-dessus).

Un boulet social et financier car, pour rendre justice aux 14 000 enseignants lésés,
l’Etat devrait se fendre de la somme de 1,7 milliard de dirhams, estiment les centrales syndicales. 3,6 milliards de dirhams, évalue le secrétariat national de l’INE, car ils ne sont pas 14 000 mais 22 864 enseignants à réclamer leur dû. Un coût d’autant plus lourd pour le budget de l’Etat que, sur les 20 milliards de dirhams d’augmentations salariales décidées en faveur des fonctionnaires entre 1996 et 2004, 8 milliards l’ont été en faveur de l’Education nationale, dont 3,3 milliards dans le cadre du dialogue social. Plus du quart du budget de l’Etat va aux dépenses du MEN (voir La Vie éco n° 4 337 du 11 novembre). On a finalement opté pour un milliard de dirhams, somme que le premier ministre a proposée lors des négociations avec les cinq centrales syndicales les plus représentatives du 6 décembre courant. Le nombre d’enseignants à en bénéficier était aussi revu à la baisse : 8 000 au lieu des 14 000 que les syndicats annonçaient.

Divergences quant à la rétroactivité des mesures
Deux autres points de divergence sont apparus. Les syndicats voulaient que la promotion bénéficie à tous les enseignants exerçant avant 1980, alors que la primature s’en tenait à ceux exerçant avant 1979. Le deuxième point de divergence est relatif à l’effet de rétroactivité de la promotion : le premier ministre a proposé qu’elle prenne effet en janvier 2005, les syndicats ont proposé juillet 2004. Tout indique, selon des sources syndicales, que ce sont les propositions du premier ministre qui vont l’emporter.
Vives protestations de l’INE contre son éviction des négociations avec la primature. Demande irrecevable, rétorque un syndicaliste. Ce syndicat ne peut être associé au dialogue, car ne sont acceptés dans les négociations avec le gouvernement que les syndicats représentés au niveau des commissions paritaires. Ce qui n’est pas le cas de l’INE. En tout cas, l’INE n’a pas tardé à réagir suite à l’annonce des résultats des négociations du 6 mars. Selon Ahmed Harbachi, son secrétaire national, contacté par La Vie éco, «les maigres résultats obtenus par les centrales syndicales ne peuvent atténuer la tension parmi les enseignants des collèges et le calendrier de grèves prévues pour ce mois de décembre est maintenu.» C’est dire que le bras de fer entre ce syndicat et le gouvernement n’est pas près de trouver une issue. Au grand bonheur des amateurs d’école buissonnière.

Depuis la rentrée, pas une semaine sans que des centaines de milliers de collégiens qui se rendent en classe soient renvoyés chez eux en raison des débrayages des enseignants.

On paie aujourd’hui le prix des improvisations en matière de recrutement

«Le gouvernement actuel récolte ce que les gouvernements des années 1960, 1970 et 1980 ont semé. C’est la génération actuelle des élèves de l’enseignement public qui en subit les conséquences. L’Etat faisait du rafistolage et ne traitait pas les problèmes à la racine.
Ainsi, durant les années 1960, l’Etat ayant eu un grand besoin d’enseignants dans les collèges, il a eu recours à des instituteurs du primaire. Des centaines parmi ces derniers ont décroché, entre-temps, des diplômes universitaires (CPR, licences) et ont pu régulariser leur situation administrative. Mais pour la période qu’ils ont passée au collège après régularisation de leur situation, ils n’ont touché aucun centime supplémentaire, malgré l’ancienneté et quelques échelons de plus.
La deuxième catégorie d’enseignants qui a pâti de l’improvisation est celle des lauréats du CPR dans quelques disciplines, comme l’anglais. Durant les années 1970 et 80, et même 90, cette langue n’était pas enseignée dans les collèges. Ces diplômés ont donc été recrutés pour enseigner dans le deuxième cycle. Certains ont obtenu entre-temps leur licence, mais leur situation administrative n’a pas été régularisée.
Autre cas, dans les années 1980, du temps où Azeddine Laraki était ministre de l’Enseignement : des licenciés, faute de postes dans les lycées, ont été affectés dans des collèges. Pour leur dossier de candidature, on ne leur a demandé que le certificat du DEUG. Ils n’ont donc pas pu profiter d’une promotion en relation avec la nature de leur diplôme (accéder à l’échelle 10 au lieu de la 9). Un contentieux de plus. Enfin, il y a le cas des civilistes dans l’enseignement qu’on a gardés après la fin de leur service civil puisqu’on avait besoin d’eux, sans régulariser leur situation. Des centaines n’ont pu bénéficier de l’ancienneté ni de la promotion»

Mustapha bouaziz Historien, professeur universitaire

Comment on accède aux échelles 10 et 11 P our passer à l’échelle 10, il y a trois scénarios possibles :
– au choix, après avoir passé 15 ans d’ancienneté dont 6 ans dans le grade ;
– sur concours professionnel, au terme de six années d’ancienneté ;
– au diplôme, sur simple présentation de la licence. Dans les deux premiers cas, la promotion ne se fait pas automatiquement mais sur la base de 15 % de postes budgétaires, portée à 25 % en 1985.
Pour atteindre l’échelle 11, l’enseignant devra encore se décarcasser pendant 10 ans. Or, il y a une catégorie de professeurs qui avait passé entre 17 et 24 ans d’ancienneté pour accéder à l’échelle 10 en 1997. Pour passer à l’échelle 11, il leur faut donc attendre 10 ans supplémentaires. Ils ne pourront donc accéder à cette échelle qu’en 2007. Des centaines parmi eux auront atteint l’âge de la retraite sans avoir pu bénéficier de la promotion.