Un Marocain sur 150 est un mendiant !

La première enquête nationale sur la mendicité a été publiée.
196 000 mendiants, dont 62% en ont fait un métier à part entière.
51% sont des femmes, les deux tiers sont âgés de
40 ans et plus.
87% des mendiants sévissent en milieu urbain.
L’axe Casablanca-Rabat-Salé regroupe à lui seul plus de
77 000 mendiants.

Effarant…, un Marocain sur 150 est un mendiant ! On savait que la mendicité au Maroc avait atteint des proportions alarmantes, mais jamais une enquête scientifique, sur tout le territoire national, n’avait été effectuée pour évaluer à sa juste valeur la dimension du phénomène et donner des estimations plus ou moins proches de la réalité. Maintenant, on est fixé, et le chiffre, quoique revu à la baisse, est énorme. Une enquête nationale sur la mendicité a été menée pendant trois mois, par le ministère du développement social, de la famille et de la solidarité, en partenariat avec l’Association marocaine d’appui et de promotion de la petite entreprise (AMAPPE). Ladite enquête a abouti à une estimation du nombre de mendiantsà 195 950 personnes dont 51% sont de sexe féminin et 62% sont des mendiants professionnels, c’est-à-dire des personnes qui ont fait de la mendicité leur métier permanent.

Avant de livrer le détail de cette enquête, notons d’abord que ce chiffre de 195 950 personnes est bien loin de celui de 500 000 auquel avait abouti, par extrapolation, une enquête réalisée en 2004 dans la wilaya de Rabat, par la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance, en collaboration avec l’Entraide nationale et l’appui du ministère de la santé. Mais s’il est inférieur à 500 000, le nouveau chiffre du ministère de Abderrahim Harouchi est nettement supérieur au chiffre de 18 000, comprenant les mendiants et vagabonds, que dégage la carte de la précarité réalisée par l’INDH, suite à un recensement effectué en 2006 dans toutes les régions du Maroc. Le nombre de 500 000 mendiants avait d’ailleurs été qualifié de farfelu par M. Harouchi lors d’un entretien accordé à La Vie éco, en 2007. «Il est basé, avait-il précisé, sur un échantillon de 276 mendiants et le statisticien, par une surprenante extrapolation, en a sorti ce chiffre. C’est la démarche la moins scientifique et la moins rigoureuse qui puisse exister, mais le plus étonnant, c’est que tout le monde a pris ce chiffre pour argent comptant.» Alors, quel crédit accorder à la nouvelle enquête ? D’abord, elle se caractérise par une couverture nationale, ensuite par un échantillon très large, enfin, par une méthodologie validée par les statisticiens du Plan (voir fiche technique). Si le chiffre n’est pas exact à 100%, du moins approche-t-il grandement la réalité.

11,5% sont des enfants
Qui sont ces 195 950 mendiants recensés par l’enquête ? Qui peut-on qualifier de mendiant, qui ne l’est pas ? Quelles sont les causes de la mendicité ? L’enquête, pour aboutir à ce chiffre, ne s’est pas contentée des personnes qui tendent la main pour demander l’aumône, mais elle a élargi la définition de mendiant pour englober toutes les personnes en situation de précarité apparente, qui sollicitent une aide d’une façon ou d’une autre. Aussi bien ceux qui simulent l’infirmité pour attirer la compassion des gens, ceux qui utilisent les enfants pour mendier, que ceux qui recourent à des prestations de type artistique (comme la musique), ou ceux qui offrent des services, comme les vendeurs de kleenex ou ceux qui se proposent pour nettoyer les pare-brises aux feux rouges. Ainsi, la définition retenue par les enquêteurs est la suivante : «La population des mendiants est constituée par des hommes, des femmes et des enfants qui demandent l’aumône, un don charitable en utilisant des moyens divers pour faire appel à la générosité du citoyen».

Premier résultat de l’enquête : un peu plus de femmes (100 225) que d’hommes (95 725) mendient au Maroc. Concernant l’âge, 67 798 (soit 34,6 %) ont entre 40 et 59 ans, et 57 931 (soit 29,6%) ont plus de 60 ans. Les jeunes viennent en troisième position (24,3%) et, en dernier lieu, il y a les enfants avec un taux de 11,5%.

Donc la grande majorité des mendiants au Maroc appartient à la tranche d’âge 40 ans et plus (64,2%). Cela démontre, dit l’enquête, «que la lutte contre la mendicité nécessitera en grande partie des efforts au niveau de l’insertion institutionnelle et familiale.» Et c’est justement là l’un des axes de la stratégie nationale de lutte contre la mendicité initiée par l’INDH, les ministères de l’intérieur, de la justice, du développement social, l’Entraide nationale et quelques associations, stratégie qui a démarré au début 2007, à Rabat et à Casablanca, soit les deux zones qui recèlent le plus grand nombre de mendiants au Maroc (plus de 77 000), comme le révèle l’enquête nationale.

En effet, selon les résultats de cette enquête, c’est l’axe Casa-Rabat-Salé qui concentre les taux les plus élevés de mendicité avec, respectivement, 21,8% pour la région de Rabat et ses environs et 17,8% pour le Grand Casablanca. A lui seul, cet axe englobe 36,2% des mendiants. Il faut dire aussi que c’est cet axe qui concentre une bonne partie de la population marocaine.

Ce sont ensuite, et on le comprend bien, les zones urbaines qui charrient le plus grand nombre de mendiants puisqu’elles en recèlent plus de 87 %: il s’agit, dit l’enquête, «de ceux qui mendient et vivent dans la ville d’une manière permanente ou occasionnelle. La mendicité rurale ne constitue que 12,4%.» Normal : on fuit de plus en plus la sécheresse et la pauvreté des campagnes pour chercher du travail dans les villes. A défaut de travail, les plus démunis se rabattent sur la mendicité. L’enquête nationale révèle en effet que la première cause de la mendicité est la pauvreté (51,8%). Vient ensuite le handicap (corporel, sensoriel et mental) comme deuxième cause (12,7%), puis la maladie (10,8%).

Le mendiant est souvent chef de ménage, fils ou fille du chef de ménage
Cela dit, l’enquête révèle que, souvent, le mendiant est le chef de ménage (74,6%), ou la fille ou le fils du chef de ménage (12,5%). Quant aux caractéristiques socioéconomiques du mendiant marocain, l’enquête nous apprend que ceux qui tendent la main pour demander l’aumône, d’une façon directe ou indirecte, ne sont pas tous analphabètes, loin de là. Plus de 65 000 parmi eux savent lire et écrire, 2,3% ont suivi des études secondaires et 864 ont même suivi des études supérieures. Le reste, soit environ 65%, ont arrêté leurs études, soit à cause de la pauvreté soit en raison de problèmes familiaux. C’est dire que parmi les victimes de l’abandon scolaire se recrutent peut-être des milliers de mendiants. Cela dit, il y a parmi eux un bon pourcentage (69,6%) qui ont même exercé un travail avant de mendier, soit dans la fonction libérale (10,2%), la fonction publique (1,4%), soit dans le travail domestique (18,6%). Une grande partie de ceux qui ont travaillé, souligne l’enquête, ont été licenciés de leur emploi. Des dizaines de milliers ont appris un métier (plus de 24%) dans le passé, et 10,6 % disent être capables d’exercer ce métier actuellement. On peut en conclure que nombre de personnes s’adonnent à la mendicité, la préférant au travail parce qu’elle rapporte gros (jusqu’à 200 DH par jour). 10%, confirme l’enquête, jugent la mendicité plus rentable et convenable à leur situation.
Autres résultats de l’enquête : la majorité des mendiants, soit plus de 58%, ont mendié pendant 5 années et plus, et 13,9% sont de nouveaux arrivants dans ce milieu. La grande majorité de ces mendiants (62,6%) n’a jamais subi ni insulte ni aucune violence physique de la part des personnes à qui ils avaient demandé l’aumône, mais plus de 37 % ont été malmenés, sous forme de châtiments corporels, d’insultes, ou encore de harcèlement sexuel.

35% sont mariés, ce qui montre l’importance de la mendicité pour subvenir aux besoins des familles
Quant à leur situation matrimoniale, une bonne partie de ces 195 950 mendiants (35,2%) est mariée, ce qui traduit, souligne l’enquête, l’importance de la mendicité pour subvenir aux besoins de la famille. Le veuvage (24,1% dont 19% de femmes) et le divorce (12% dont 9% de femmes) participent, aussi, amplement à nourrir le phénomène de la mendicité. «La dislocation des familles, les veuvages, les divorces et la régression des filets de sécurité traditionnels sont autant de facteurs de vulnérabilité poussant de plus en plus de personnes vers le choix de la mendicité», conclut le rapport de l’enquête.

L’enquête nationale apporte aussi des précisions quant à la nature de l’aumône la plus prisée par le mendiant. Les espèces arrivent en tête (88,8%). 42% parmi les mendiants déclarent vouloir abandonner la mendicité dans le cas où ils trouvent un travail.

Maintenant qu’on connaît le nombre de mendiants et leur typologie, que faire pour contrer le phénomène, tout au moins le réduire, à défaut de pouvoir totalement l’éradiquer ? Le prochain gouvernement présidé par Abbas El Fassi aura, sur ce plan, un gigantesque travail à faire. Rappelons que la stratégie nationale de lutte contre la mendicité, lancée il y a plus d’un an, s’articule autour de trois axes. Primo, l’insertion professionnelle à travers les activités génératrices de revenus et l’insertion institutionnelle dans les centres sociaux. Deuzio, l’application de la loi qui, d’ailleurs, punit sévèrement la mendicité professionnelle (de 3 mois à 1 an d’emprisonnement). Tertio, la sensibilisation des citoyens pour les inciter à refuser de faire la charité aux mendiants aguerris. La charité, légitime, est une chose, la mendicité professionnelle en est une autre.