Travail, cuisine, devoirs des enfants… comment font-elles ?

Si les Marocaines consacrent 22% de leur temps aux tà¢ches domestiques, la proportion reste de 17% pour celles qui exercent une activité rémunérée.
L’homme participe rarement aux tà¢ches ménagères. S’il le fait, il considère que c’est une «aide» à  son conjoint.
Les aides ménagères ne sont pas une panacée et les femmes actives subissent un stress important, qui les conduit souvent à  la dépression.

Fini l’époque où la femme mariée se voyait assigner pour seules tâches, la procréation, l’éducation des enfants et les travaux ménagers. Elle est aujourd’hui un acteur social et économique incontournable, pour la famille et pour la société. Mais à quel prix ? Avoir une activité rémunérée ne la dispense pas du travail ménager. Comment fait-elle pour mener de front ces deux impératifs ?

Jamila, cadre dans une entreprise privée, ne sait plus à quel saint se vouer. Deux enfants de 5 et 7 ans. Réveil tous les jours à 6h15 mn. Première tâche de la journée: préparer le petit-déjeuner pour le mari et les enfants et aider ces derniers à s’habiller. Deuxième tâche: transporter le benjamin à l’école (l’aînée, c’est son mari qui s’en charge).

Le soir, après sa journée de travail, elle se précipite à la maison pour préparer le dîner, faire prendre leur douche aux enfants. Ultime tâche, le «sale boulot», comme elle le qualifie, ou du moins le plus stressant, avant de les envoyer au lit : contôler les devoirs, expliquer, faire réciter les leçons…

Le mercredi après-midi et les week-ends sont consacrés aux activités parascolaires : il faut emmener la fillette au cours de danse et le garçon au karaté. Ce dernier déborde d’énergie, à la limite de l’hyperactivité, et l’épuiser en lui faisant faire du sport.

Au travail (celui de l’extérieur), non seulement on ne pardonne pas l’erreur, mais Jamila doit sans cesse se surpasser pour ne pas décevoir son boss. C’est une femme angoissée, et qui veut réussir sa carrière professionnelle. Son métier – les ressources humaines – la passionne totalement.

A la maison, c’est la femme de ménage qui s’occupe de la cuisine, «un souci de moins, sinon je serais devenue folle». Mais celle-ci peut rendre son tablier à n’importe quel moment, «et sans avertir». Cette seule éventualité la fait paniquer. Le turn-over des femmes de ménage, c’est connu, est un phénomène qui s’accroît d’année en année.

Pratique-t-elle un sport ? «J’ai à peine le temps de manger, de m’habiller et de me maquiller avant de partir au travail.» Le coiffeur ? «Une fois par mois, ou quand nous sommes invités.» La lecture ? «Jamais, sauf quand je suis obligée de me documenter sur un sujet précis pour les besoins du travail. Ou pendant les vacances. Là, je lis un ou deux romans.» Autrement dit, Jamila n’a que très peu de temps pour elle.

Peut-on pour autant affirmer que c’est là le lot de toutes ces femmes qui travaillent à l’extérieur, qui veulent contribuer au budget de la famille, s’épanouir et être un acteur dans l’espace public ? Hanane, chef d’une agence bancaire, trois enfants, raconte : «Il m’arrive très rarement de disposer d’un peu de temps pour souffler. Peut-être que je donne trop, que je ne suis pas assez égoïste pour mettre en avant mes propres désirs.

Le pire, c’est que, malgré tous mes sacrifices, mon mari se plaint de mon attitude “égoïste”, et estime que je ne lui consacre pas assez de temps. Si au moins il mettait quelquefois la main à la pâte ! Ce n’est pas le cas, et même les devoirs des enfants, c’est moi qui m’en occupe.»

Jamila et Hanane, malgré le rythme d’enfer qu’elles subissent, tiennent le coup, jonglent avec les emplois du temps pour s’en sortir, et attendent stoïquement que les enfants grandissent et deviennent un peu autonomes pour avoir en fin du temps à elles.

Plus nombreuses que les hommes à souffrir de dépression
Fadwa, elle, n’a pas supporté le stress, elle a craqué. Elle est en dépression, avec un grand «D». Elle a donc décidé de «voir quelqu’un». Le psychiatre a été catégorique : elle avait subi une telle pression que ses nerfs ont lâché.

«C’est simple, continue le spécialiste, nous recevons plus de femmes que d’hommes souffrant de dépression. Des jeunes femmes actives, mariées, avec un bon niveau d’instruction, et qui supportent en même temps le poids de la famille, l’éducation et la scolarité des enfants. C’est le prix à payer si la femme veut s’épanouir et ne plus dépendre matériellement du mari. Un prix parfois très élevé.»

L’enquête menée par le ministère de la santé cette année auprès de 6 000 personnes âgées de 15 ans ou plus le confirment. Parmi les troubles constatés, il y a une prévalence plus grande des troubles dépressifs, avec 26,5%.

Et ce trouble est plus fréquent chez les femmes (34,3%) que chez les hommes (20,4%), plus en milieu urbain (31,2%) qu’en milieu rural (21,8%). «L’enquête ne mentionne pas la situation conjugale de la femme, mais je vous certifie, en me fondant sur ce que je constate à l’occasion de mes consultations, qu’il s’agit souvent de femmes mariées, plutôt jeunes, avec des problèmes conjugaux», affirme avec force le psychiatre.

Elles vivent en permanence sur le fil du rasoir
Aboubakr Harakat, autre psychiatre, explique quant à lui, qu’il est confronté à des couples de très haut niveau social et intellectuel, dans lesquels l’homme exige de sa femme, qui travaille bien sûr, qu’elle soit en même temps une bonne maîtresse de maison, très présentable à l’extérieur, devant ses amis et proches, qui lui fasse honneur.

«Défi difficile à relever. Les cadres de trente ans “veulent le beurre et l’argent du beurre”. Je reçois des femmes épuisées moralement et physiquement, qui n’en peuvent plus, et qui demandent assistance», résume-t-il.

N’y a-t-il donc eu aucun changement dans les mentalités des hommes ? Loin s’en faut, note Mokhtar El Harras, sociologue : si les pères contribuent à l’éducation de leurs enfants, le geste n’est pas encore perçu comme un devoir, mais simplement comme une «aide» apportée à l’épouse, particulièrement quand il y a une crise au sein du couple.

Loin d’induire une nouvelle division des tâches entre les époux, note le Rapport du cinquantenaire, «le travail féminin hors du foyer semble plutôt en reproduire les aspects traditionnels. Le travail domestique étant toujours perçu comme une activité essentiellement féminine.

Par ailleurs, toute insertion de la femme dans une activité rémunérée est perçue comme portant atteinte à son rôle de mère.» Pour preuve, les femmes qui ont une activité hors du foyer consacrent toujours une proportion très importante de leur temps au travail ménager.

Certaines recourent à un professeur pour aider les enfants dans leur scolarité
Dans une enquête sur l’emploi du temps des deux conjoints dans le couple, citée dans le même rapport, il ressort que 22 % du temps des femmes marocaines en général est consacré aux travaux ménagers et à l’entretien de la famille. Pour les femmes qui travaillent hors du foyer, cette proportion n’est pas très différente puisqu’elle atteint 17%. Ce qui contribue négativement à leur rendement au travail (voir encadré).

Une chose est sûre : tenant à leur carrière, beaucoup de femmes mariées vivent en permanence sur le fil du rasoir, essayant de concilier leur travail et les tâches du ménage. Certaines choisissent de déléguer ces dernières à une femme de ménage compétente, quitte à consacrer une bonne partie de leur salaire à sa rémunération pour pouvoir la garder. D’autres préfèrent payer un professeur pour aider les enfants dans leur scolarité.

C’est ce que fait Rachida, professeur universitaire de son état, et très active dans le travail associatif. «Mon mari se dit favorable à l’émancipation de la femme, mais il n’a jamais mis les pieds dans la cuisine, n’a jamais suivi la scolarité de ses enfants. Son temps libre, il le passe à faire les mots fléchés ou devant son ordinateur. Un jour, de guerre lasse, j’ai jeté l’éponge. J’ai engagé une femme de ménage capable de tout prendre en charge, avec un salaire conséquent.

J’ai désormais du temps libre pour mes activités associatives, au lieu d’être esclave de la cuisine et des enfants, je voyage souvent à l’étranger. Quand je rentre à la maison, je n’ai qu’une envie : regarder un bon film ou me plonger dans un livre.» Les enfants de Rachida sont maintenant grands et autonomes, et elle se dit n’avoir jamais regretté sa décision, ni culpabilisé.

D’autres femmes arrivent pourtant à concilier carrière et vie de famille. Un secret à cela : un métier qui les passionne et un conjoint qui les soutient. Cette femme ministre a eu cette chance : «Je suis, à huit heures, la première au bureau. Si j’ai réussi à concilier travail et vie familiale, à être équilibrée et épanouie, c’est grâce à deux choses: j’ai une haute opinion de la responsabilité que j’assume, et je suis “bien mariée”.

Mon mari est un intellectuel qui croit que la femme a droit à une autonomie de décision, à l’épanouissement. Mon mari et moi parlons beaucoup, et essayons de résoudre les difficultés liées à la gestion du foyer. Une chose est sûre : réussir notre relation de couple est aussi important que réussir notre carrière professionnelle, l’un ne se fera pas au détriment de l’autre.» Oui, réussir sa carrière professionnelle et être bonne mère de maison, c’est possible, estime Kamal Mellakh, sociologue (voir entretien), mais «à condition que l’homme y participe.»