Taximen indélicats, faux guides… Ces maux dont souffre le tourisme à  Marrakech

Marrakech, plus que les autres villes touristiques du Royaume, détient la palme d’or en matière de harcèlement de touristes.
Quelques chauffeurs de taxis peu scrupuleux demandent des prix prohibitifs. D’autres refusent catégoriquement de prendre des Marocains.
La Brigade touristique de Marrakech a du mal à  surveiller une ville où transitent plus d’un million et demi de touristes chaque année, avec 130 hôtels, 150 restaurants et 800 maisons d’hôtes.

On est à Marrakech, boulevard Mohammed V, il pleut à verse. Un touriste hèle un taxi, qui s’arrête. «S’il vous plaît, emmenez-moi à Jamaâ Lafna». Le chauffeur réclame illico 30 dirhams. Le client proteste, marchande, propose 15 DH. «C’est le tarif habituel que je paye. Et puis vous avez un compteur, pourquoi ne pas  l’utiliser ? Mais enfin, pourquoi vous compliquez l’existence ?», lance, révolté, le client. Le chauffeur du taxi fait la sourde oreille, et démarre en trombe. Un autre taxi s’arrête, le touriste tente sa chance une nouvelle fois. «C’est 30 DH pour aller à Jamaâ Lafna», lance le chauffeur. «Espèce de bandits», rétorque le touriste, hors de lui. Désappointé, l’homme remonte le col de son blouson et, mains dans les poches, s’en va d’un pas décidé, sous la pluie, vers Jamaâ Lafna. Scène exagérée d’un comportement auquel on assiste assez souvent à Marrakech ? «Plutôt banal», répond Mohamed Ghallab, un guide accompagnateur depuis 1985. «Comment voulez-vous que ce touriste revienne au Maroc ? Durant son séjour, il est souvent en butte à toutes les arnaques. Au restaurant, par exemple, en plus du mauvais service, la bouteille de Sidi Ali est à 30 DH…   Sans parler du harcèlement des marchands ambulants et des faux guides à l’aéroport, dans la rue, à l’entrée des monuments historiques…», ajoute-t-il ? Les touristes sont-ils si malmenés par les Marocains ? Les chiffres parlent pourtant d’une embellie et le nombre de touristes qui viennent au Maroc va crescendo à voir les statistiques du ministère de tutelle : 8 millions pour l’année 2008. Une enquête publiée début janvier 2009 révèle que même le taux de retour n’est pas aussi mauvais qu’on le pensait, il serait même respectable. En moyenne, ce touriste aurait visité le pays  2,31 fois, le même qu’en Turquie, et il serait même supérieur aux taux observés en  Tunisie ou en Egypte. Ces chiffres ne reflètent-ils pas la réalité ?  
Une chose est sûre, embellie ou pas, l’activité touristique souffre encore de certaines pratiques qui constituent autant de désagréments, selon nos guides. Le premier de ces désagréments, que le visiteur essuie dès le premier jour de son arrivée à l’aéroport : le transport.

Une mafia de taxis, des tarifs exorbitants
A Marrakech, plus que dans d’autres villes touristiques du pays, les pratiques sont nettement plus flagrantes. Le premier maillon de la chaîne à qui le touriste a affaire est le chauffeur de taxi, car, pour se rendre en ville, il lui faut bien un moyen de transport. Là, première surprise : certains chauffeurs peu scrupuleux demandent, sans sourciller, pour faire ce trajet, entre 150 et 200 dirhams. Or, le prix est publiquement affiché à l’aéroport : 50 dirhams. «Ces chauffeurs de taxi ont une seule idée en tête : saisir le touriste qui vient de débarquer à l’aéroport, profiter de sa naïveté et de sa fatigue du voyage pour lui soutirer le maximum d’argent. Ils ne savent pas que le touriste à qui ils ont affaire, avant de venir, s’est bien renseigné sur le pays, sur ses coutumes et sur les surprises, bonnes ou mauvaises, auxquelles il devrait s’attendre. C’est pour cette raison que nous conseillons souvent aux gens qui nous consultent de passer par une agence de voyages. Ça leur épargnera au moins quelques désagréments puisque nous les prenons en charge durant tout leur séjour», fait remarquer un tour-opérateur. Et pour se renseigner, Internet est l’outil incontournable. Quelques sites regorgent de forums sur le Maroc, et des dizaines de milliers de touristes y affichent leurs remarques, bonnes ou mauvaises, sur le pays qu’ils ont visité. A propos des taxis, l’un d’eux ironise : «Il y a des compteurs taxis in situ à Marrakech qui ne fonctionnent pas, et qui, lorsque vous haussez le ton se mettent comme par enchantement à fonctionner. Des chauffeurs qui éconduisent leur client lorsque ce dernier fait remarquer que le compteur est à l’arrêt ! Bref, tout ce qu’il faut pour rebuter le touriste qui arrive à Marrakech». Heureusement, ce harcèlement qui commence dès l’aéroport n’est plus de la même ampleur, tempère Jamal Saâdi, président de l’Association régionale des accompagnateurs et des guides de montagne, lui-même guide depuis plus de trente ans. Avec le nouvel agencement de l’aéroport, les chauffeurs de taxis ne se bousculent plus comme auparavant pour prendre les touristes, et ne demandent pas tous des prix exorbitants. «Mais ils essayent maintenant une autre tactique : s’accaparer coûte que coûte le touriste toute la semaine qu’il aura à passer au Maroc, en lui proposant d’autres services qui dépassent souvent leurs compétences. Tous proposent de les transporter à Essaouira. Le tarif est connu : 800 DH. Ce n’est pas cher, mais le client se sent harcelé par l’insistance du chauffeur. Certains parmi ces chauffeurs voudront faire en plus de leur travail de transporteur celui de guide». Résultat : les taxis ne veulent plus prendre que les touristes étrangers, les nationaux sont dédaignés. Une autre surprise attend notre visiteur une fois à l’hôtel, ajoute M. Saâdi : «Lors de chaque sortie, le touriste est assiégé par les chauffeurs de taxis et de calèches, de guides et de faux guides qu’il ne sait plus à quel saint se vouer».
La deuxième contrariété qui irrite le touriste au Maroc concerne l’hygiène. «Voilà un problème auquel les pouvoirs publics doivent s’attaquer d’urgence, au lieu de vendre des clichés insipides à l’étranger, genre chameau sur le sable des dunes de Merzouga ou calèches dans les rues de Marrakech», s’insurge Mohamed Ghallab. Des touristes, dit-il, «cherchent des toilettes publiques pour se soulager, qu’ils ne trouvent jamais. Dans quelques monuments historiques que nous visitons, les toilettes, quand elles existent, sont dans un état déplorable. Les seules toilettes qui se respectent dans un monument à Marrakech sont au jardin Majorelle, car c’est un monument géré par le privé. Allez voir les toilettes des tombeaux saâdiens, ou celles du palais Bahia, elles sont dans un état lamentable. Pour un touriste,  c’est un détail très important  ». Le même guide accompagnateur raconte : «Une fois j’avais un groupe de 36 personnes. Pendant une semaine, tout se passait à merveille. Le dernier jour, tous nos efforts tombent à l’eau. La veille de leur départ, la moitié du groupe est terrassée par une intoxication alimentaire.Quel souvenir ces gens vont-ils garder du Maroc ?»

Hannayas, marchands ambulants sont à l’affût des touristes dans la médina
Le circuit de la médina aussi, particulièrement à Marrakech, réserve son lot de mauvaises surprises : se balader seul n’est pas une sinécure pour le touriste. Les marchands à la sauvette, souvent des femmes et des enfants, sans parler des hannayates (des femmes qui font des tatouages au henné), sont aux trousses du touriste pour lui vendre leurs marchandises. Le harcèlement va plus loin : quand l’insistance verbale ne paye pas, on tire le touriste par la manche. Les touristes attablés aux restaurants installés en plein air au milieu de la place Jamaâ Lafna sont souvent, malgré les rondes des brigades touristiques, importunés par ces enfants qui passent leur journée à harceler les étrangers.
Un autre désagrément dans la médina, racontent nos guides : les vélomoteurs y circulent partout, sans crier gare dans les petites ruelles. Les nuages de fumée noire qu’ils dégagent aggrave le désagrément. «N’en pouvant plus, nombre de touristes n’achèvent pas le circuit et nous demandent de rentrer à l’hôtel. Il y a 20 ans, cela n’existait pas à Marrakech. Tandis que, dans la médina de Fès, on y circule plus tranquillement. Le touriste actuel est bien averti, il est très sensible aux rapports humains, à l’environnement. Il n’admet plus de se promener dans des rues sales. Il est aussi sensible à la manière dont sont traités les enfants, voire les animaux, on entend des remarques sur ce sujet à longueur de journée», martèle Abdelhay Sadouk, un ancien guide accompagnateur .
Extorquer le maximum d’argent aux touristes devient un sport national, à Marrakech plus qu’ailleurs. Si l’hôtelier verse une commission (réglementaire) de 8 à 10% à l’agence de voyages, la commission, appelée dans le jargon jaâba, que verse le bazariste et le restaurateur aux intermédiaires rabatteurs, est beaucoup plus consistante. Aucune loi ne l’interdit, mais ces derniers, avides, réclament des vendeurs la moitié du gain. Tout cela sur le dos du client qui paye la marchandise 50% plus chère. «Ce n’est pas un hasard si la destination Marrakech devient chère, et que la restauration y est à des prix souvent prohibitifs, alors que la qualité ne suit pas forcément », soutient M. Sadouk.  
De tels agissements, soutient-on au Conseil régional du tourisme (CRT), ne sont plus un secret pour personne. Les touristes d’aujourd’hui sont plus avertis que les touristes d’il y a vingt ans, et se défendent mieux.  Normal, ce touriste a changé de profil : il n’est pas forcément riche, fait des économies et essaie d’adapter son séjour aux moyens dont il dispose en évitant les dépenses superflues, et cela beaucoup de Marocains ne le comprennent pas. «On n’est plus au temps des Américains des années 1960 qui dépensaient facilement les dollars». Et la brigade touristique dans tout cela ? Dans une ville, grande comme Marrakech, avec un circuit touristique de cinq kilomètres, rien que pour la médina, 1,6 million de visiteurs par an et 130 hôtels, que peuvent 80 pauvres agents, démotivés, sans formation et sans moyens consistants pour mener à bien leur mission ?