Stérilité : cette malédiction qui mène le plus souvent au divorce

On estime à  15% les Marocains confrontés à  des problèmes de stérilité ou d’infertilité, avec leur lot de problèmes conjugaux, de divorces, de polygamies…
La société marocaine admet difficilement qu’un couple marié soit sans enfants.

Il n’y a pas pire malchance que peut vivre un couple marié que d’être incapable d’enfanter. La stérilité peut être vécue comme un drame ou, dans les meilleurs des cas, être intégrée comme une fatalité, un sort voulu par Dieu. En 2005, ce fait divers relayé par la presse fait date : au quartier Hay Jdid à Zouagha, Fès, une jeune femme de 31 ans asséna un coup mortel à l’arme blanche à son mari, un jeune homme de 34 ans, après une scène de ménage à cause de la stérilité. En fait, l’époux se refusait d’admettre que c’était bel et bien lui, et non son épouse, qui était à l’origine du problème.
Dans ce Maroc traversé par  ses contradictions et ses femmes qui s’émancipent, on continue à confondre stérilité et virilité. On peut être performant sexuellement mais être frappé d’un handicap,  avoir des spermatozoïdes de qualité ou de quantité insuffisantes pour pouvoir procréer.
Tous les couples stériles certes n’en viennent pas au drame, et de plus en plus nombreux sont ceux qui, au fait des avancées médicales, refusent de se plier à leur sort, recourent à toutes les méthodes de procréation que permet la médecine moderne pour goûter au bonheur de la paternité. D’autres encore, pour lutter contre la monotonie et l’usure d’un foyer sans le sourire enchanteur d’un enfant recourent à l’adoption.
Une chose est sûre : dans la société marocaine, il est difficilement concevable que la vie d’un couple, légalement uni par le lien du mariage, ne soit pas agrémentée d’un ou de plusieurs enfants. Famille, entourage et amis mettent souvent dans la gêne des couples n’ayant pas encore enfanté, alors que leur mariage ne dure que depuis quelques mois. Or, médicalement parlant, on ne peut parler de stérilité, selon les spécialistes, qu’au bout de deux années de relations conjugales. Et encore ! Les hommes, autant que les femmes, peuvent souffrir de stérilité dans un couple : les statistiques parlent de 30% de cas de stérilité dus à des facteurs masculins (anomalies de spermes, anomalies génétiques…), 30% à des facteurs féminins (trouble de l’ovulation, trompe obstruée…), et dans 30% des cas cette stérilité peut être causée par une association de facteurs masculins et féminins. Les 10% des cas restants concernent des couples ne souffrant d’aucun handicap organique, mais n’arrivant pourtant jamais à enfanter. Statistiquement, on estime à 15% les Marocains confrontés à des problèmes d’infertilité, ou carrément de stérilité (entre 15 et 17% dans le monde). La nuance est importante, explique-t-on : la stérilité pour la femme comme pour l’homme, c’est être dans l’incapacité de procréer, alors que l’infertilité signifie qu’il y a encore de l’espoir.

Dans 70 à 80% des cas, le médecin arrive à identifier le problème de la stérilité

Cet espoir, beaucoup de couples s’y accrochent  puisque le traitement de l’infécondité s’est nettement amélioré : dans 70 à 80% des cas, le médecin arrive à identifier le problème. Les traitements sont parfois simples et conduisent à une grossesse dans un cas sur trois, par ce qu’on appelle dans le jargon spécialiste la procréation médicalement assistée (PMA). Seules 20% des cas arrivent au stade de la FIV (voir encadré), après avoir tenté toutes les autres méthodes, dont l’insémination artificielle et l’injection cytoplasmique de sperme. Mais toutes ne réussissent pas et la FIV, méthode de procréation très fiable au Maroc, elle, coûte cher (entre 25 000 et 30 000 DH) et, donc, n’est pas à la portée de toutes les bourses.
Chez nombre de couples, cet espoir devient tellement ténu qu’il se transforme en désespoir avec son lot de drames familiaux et sociaux. Certes, le crime de Zouagha est un cas extrême, mais que de scènes de ménages, que de répudiations, d’hommes tournant le dos à leurs épouses accusées à tort d’infertilité et de femmes recourant à tous les subterfuges de la médecine traditionnelle pour procréer. «Il faut savoir que la plus grave maladie, après le cancer, qui peut toucher un couple, est la stérilité. C’est un handicap majeur. Elle est l’une des causes principales de divorce au Maroc, et des problèmes conjugaux», indique le Pr Youssef Boutaleb, ancien médecin chef du Service de gynécologie-obstétrique du CHU de Casablanca et le premier médecin à avoir, en 1990, introduit la FIV au Maroc.
Aïcha D. et Hamid R. se sont mariés en 1980. Elle est institutrice, lui, employé au ministère des finances. Deux années passent, sans l’ombre d’une grossesse. Les voisins, les amis, et notamment les membres de la famille de l’époux commencent à jaser, braquent leurs projecteurs sur le couple, avec un doigt accusateur à l’endroit de l’épouse. Or, «deux années dans la vie conjugale d’un couple ne sont jamais suffisantes pour affirmer qu’il y a stérilité, mais, au-delà, il est conseillé de consulter un spécialiste pour savoir la raison, ou les raisons, de l’incapacité du couple à procréer d’une façon naturelle», explique un gynécologue au CHU de Casablanca. Le couple ne désespère pas, mais tient bon, et reste déterminé à avoir un enfant. Les examens auprès du spécialiste ne révèlent aucune anomalie chez la femme, ce sont les spermatozoïdes de l’époux qui sont incriminés : leur qualité est inférieure à la normale. Or, les méthodes de PMA n’existaient pas encore au Maroc. Au bout de cinq ans de mariage, la fécondation n’a toujours pas lieu, et c’est plutôt la femme qui culpabilise. Tout le poids de la responsabilité pèse sur ses épaules, car, elle le sait, sans enfants son mariage est voué à l’échec. Elle consulte alors, sans même avertir son mari, un autre gynéco. «On ne sait jamais», se dit-elle avec espoir. En effet, la société marocaine continue d’attribuer la stérilité à la femme, comme le souligne avec force Houda El Aaddouni, chercheuse en anthropo-sociologie de la santé à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Dhar el Mahraz à Fès. D’où «la problématique des divergences existant entre le discours médical et les représentations du commun. Celles-ci se trouvent être d’autant plus renforcées que certaines femmes acceptent de se prêter à des examens et autres diagnostics, ce qui accentue le processus de culpabilisation qui pèse sur elles».
Une autre sociologue, Rahma Bourquia, explique dans son livre La femme et le langage, approches, femme et pouvoirs (Ed. Le Fennec 1990), que la stérilité masculine peut fréquemment être transformée par l’entourage familial en stérilité féminine. «Vis-à-vis du genre féminin, nous sommes confrontés à la représentation d’un corps féminin considéré comme passif, diminué et vide, autant de caractéristiques qui rendraient la femme apte à supporter tous les malheurs». En désespoir de cause, ne voyant rien venir de la médecine moderne, Aïcha, sur conseil de sa mère et de sa grand-mère, se lance dans l’univers de la médecine traditionnelle. De tout temps, on le sait, les femmes ont recouru à cette thérapie comme un ultime espoir pour essayer de sauver la face. Entre le fqih, la qabla (sage-femme), la voyante et Elâttar (herboriste), Aïcha choisit ce dernier : peine perdue, la potion magique (voir encadré) qu’elle ingurgite n’a rien donné sinon des coliques que lui ont valu un transfert d’urgence à l’hôpital. Pendant ce temps, le mari plie bagage et prend une nouvelle épouse…

Souvent on oublie la dimension érotique de la relation sexuelle

C’est connu : à mesure que les années passent il devient difficile au mariage de résister à l’usure. La stérilité, elle, devient encore plus difficile à surmonter lorsque la femme avance dans l’âge. Et, là, la séparation devient quasiment inévitable.
Ahmed B. est professeur universitaire, son épouse est médecin. Le couple gagne bien sa vie, mais il lui manque  un bébé qui égaierait le foyer. Ce dernier ne viendra pas, malgré les tentatives répétées auprès des spécialistes de la PMA. Au bout de 15 ans de mariage, l’union s’effiloche, c’est la femme qui demande le divorce. Idem pour ce couple d’informaticiens mariés à la fin des années 1970. Après 20 ans sous un même toit, l’époux ne veut plus coucher avec sa femme : ils n’auront jamais d’enfants car l’épouse avait déjà atteint l’âge de la ménopause. Il convolera en justes noces avec une autre femme, plus jeune que lui de 20 ans. Le cas de cet autre couple stérile nous renseigne à plus d’un titre : les deux sont dans le monde de l’édition et se sont mariés par amour. Huit ans de mariage, sans goûter à la joie d’entendre un jour un chérubin leur dire papa-maman. Les deux conjoints sont d’un niveau intellectuel honorable, ils ont donc tout essayé avec la médecine moderne pour avoir cet enfant, dont une FIV, mais en vain, et la médecine traditionnelle n’est pas leur tasse de thé. Conclusion des médecins : aucune anomalie physique, mais il y a incompatibilité entre les deux organismes, impossible de procréer. «C’est incroyable la manière dont se comporte l’entourage familial à l’égard de notre cas, on dirait que nous sommes des extraterrestres. Et nous étions dégoûtés par la rapacité des médecins consultés, un vrai marché de fertilisation, on nous imposait de payer cash. Médecins et laboratoire pratiquaient un chantage sur le compte d’un drame humain», s’indigne le mari. Ce couple n’a pas craqué, il continue d’être soudé, même sans enfants. Il n’y pense plus d’ailleurs. «Les enfants ne doivent pas être une obsession pour le couple, commente Aboubakr Harakat, sexologue. L’acte sexuel n’a pas exclusivement pour finalité d’avoir des enfants, nombre de couples en difficultés se focalisent en effet sur cela, et oublient la dimension érotique, charnelle, jouissive, de la relation sexuelle. Et cela en lui-même peut entraîner un blocage psychologique. Il faut dédramatiser cette infertilité et vivre sa sexualité avec amour et partage, il n’est pas impossible alors que le blocage se dénoue», conclut-il. Il faut essayer du moins n
Jaouad Mdidech