Skaters, traceurs, riders : bienvenue dans l’univers des sports de rue

Ils sont partout : dans les halls des immeubles comme dans les jardins publics. Ces jeunes des villes sont adeptes de sports urbains comme le parkour, le skate, les rollers ou le vélo BMX.

Tour des Habous : l’architecture du bâtiment avec ses petits murs et ses rampes offre aux amateurs du parkour (une pratique qui fait des objets nous entourant des obstacles à sauter ou à escalader) l’opportunité d’essayer quelques moves. A quelques mètres de ce lieu, dans le jardin du Nevada, des jeunes, garçons et filles, se retrouvent après la fin des cours, mais aussi les week-ends, pour pratiquer leurs sports favoris. Dans ces endroits-là, on retrouve non seulement des jeunes férus du parkour, mais également des amateurs de skate, de rollers, de la trottinette et du BMX (vélo tout-terrain). Ces disciplines font partie des «sports extrêmes», et la majorité des amateurs de sports urbains provient des quartiers populaires.

Chassés par la police comme des criminels

A Hay Mohammadi, c’est à l’intérieur du complexe Lâarbi Zaouli que l’on retrouve les jeunes du quartier, mais aussi ceux qui viennent d’Aïn Sebâa et de Bernoussi, tous membres de l’Association X Games. «Nous avons créé l’association en 2008 afin de permettre aux jeunes de venir pratiquer sur place. Aujourd’hui, on compte 85 adhérents, dont 23 filles, qui viennent utiliser nos modules. Par ailleurs, l’Association marocaine X Games des sports de glisse urbaine œuvre pour le développement et la promotion de la pratique des sports de glisse urbaine, en particulier le BMX, le roller, le skateboard et leurs dérivés», explique son président Hassan Souiry. Plusieurs fois champion de skate, Hassan se rappelle du temps de ses premiers pas dans le domaine. «Nous étions chassés comme des criminels par la police qui ne comprenait rien à ce qu’on faisait. On a alors essayé de trouver une solution afin de sortir de ce cercle infernal et aussi pour pouvoir organiser des compétitions à l’échelle locale et nationale», explique-t-il. L’association a organisé plusieurs compétitions dans les disciplines de la glisse, mais son président déplore le peu d’intérêt que portent les responsables à ce genre de sport.
«Lors de la dernière manifestation que l’on a organisée au jardin Nevada, nous avons contacté la wilaya et la préfecture pour avoir une ambulance. En vain ! On nous a même refusé le droit d’avoir des barrières. Nous sommes dans la rue et on essaie de venir en aide aux jeunes. Il ne faut pas attendre qu’une catastrophe survienne pour aller chercher la source du problème», raconte-t-il.
Au complexe Zaouli, des modules, financés dans le cadre de l’Initiative nationale de développement humain (INDH), sont mis à la disposition des jeunes qui viennent chaque jour pratiquer leur sport en toute sécurité. Le groupe Hell Boys est formé de trois jeunes de Sidi Bernoussi adeptes du parkour depuis des années, un sport acrobatique qui demande beaucoup d’agilité. Ils sont des traceurs, jargon utilisé pour qualifier les pratiquants du parkour. «Au Maroc, il n’y a pas de salles pour ce genre de discipline. C’est un sport qui nécessite beaucoup d’entraînement, de souffle aussi. La rue, c’est notre espace de pratique. Mais le parkour nous a sauvés des dérives de cette même rue», lance Omar, 18 ans, étudiant et  membre du groupe. Omar et les autres jeunes, dont quelques-uns viennent des bidonvilles Zaraba, Rahba et Lahjar, incarnent le combat d’une jeunesse pour survivre au milieu d’une rue chaotique. Ils parviennent à créer de belles choses avec peu voire pas de moyens. Le parkour est une technique physique consistant à transformer des éléments du décor du milieu urbain ou rural en obstacles à franchir par des sauts, des escalades. Le but est de se déplacer d’un point à un autre de la manière la plus efficace possible. Jackie Chan peut être considéré comme le précurseur du parkour. Dans ses films, sont présents des mouvements repris par les adeptes de parkour. Au Maroc, le phénomène a pris beaucoup d’ampleur grâce aux films et aux vidéos qui circulent sur la Toile.
Nettement plus visibles, les skaters forment une communauté abondante à Casablanca et dans le reste du pays. Romain Duplantier, lui-même skater et président de l’Association Maroc skateboard (AMS), raconte la petite histoire de ce sport : «Le skate a démarré aux Etats-Unis dans les années 60, créé par des surfeurs qui,  voulant palier le manque de vagues, ont adapté des roulettes sur des planches en bois afin de pouvoir continuer à glisser. La pratique du skate à l’époque était surtout du «downhill» (dévaler les pentes) et du slalom. Dans les années 70, le skateboard s’est modernisé. Au milieu des années 80, le skate adopte une manière de se pratiquer. On ne se contente plus juste de glisser avec la planche mais de sauter aussi. Peu de temps après, la rue et son environnement urbain deviennent le terrain de jeu de prédilection des skaters. Les codes changent, l’attitude devient plus rock’n’roll». Au début des années 90 c’est l’arrivée de la new school, l’ère technique du skate où il ne s’agit plus d’attitude, ou d’aller vite et de sauter des obstacles mais plutôt de faire des figures techniques, des rotations de la planche en tout genre (flip, 360 flip, heelflip…), de glisser sur un muret ou une rampe d’escaliers.
«De la fin des années 90 à nos jours, le skate est devenu le mélange de toutes ces périodes, tous les professionnels de l’époque ont créé leurs marques et tous les styles se confondent et se respectent. Aujourd’hui, le skater est devenu une icône moderne et beaucoup de personnes s’habillent comme les skaters sans pour autant pratiquer ce sport», ajoute Romain. Au Maroc, le skate a démarré à partir des années 70, «sauf qu’il était beaucoup moins développé, principalement à cause du fait qu’il était difficile de se procurer du matériel. Il y a eu des ‘‘longboarders’’ dans les années 70, des ‘‘thrashers’’ dans les années 80 et des techniciens au début des années 90. Ça a été le vide jusqu’au début 2000 où le skate a recommencé à se développer jusqu’à aujourd’hui», explique le président d’AMS.

Autre réalité qui se joint au manque d’infrastructures : ce sont des sports très chers

Le milieu, masculin en apparence, s’est beaucoup féminisé. L’association X Games, par exemple, compte plusieurs filles comme adhérentes. Khadija, 19 ans, résidente à Hay Mohammadi, est skateuse. «J’ai vu ça sur MTV et j’ai tout de suite adoré. Je n’ai pas trouvé de problèmes avec mes parents. Une fille qui pratique ce genre de sport n’est pas chose aisée, mais moi, je n’ai pas trouvé de problèmes avec les garçons», explique-t-elle. Même réaction chez une autre Khadija,
25 ans, qui est aussi secrétaire général de l’association X Games : «Je pratique les rollers. Chaque week-end, on organise une randonnée à Aïn-Diab. Les rollers, c’est le meilleur moyen pour découvrir une ville». Si le parkour ne nécessite pas de matériel spécifique, les autres disciplines de la glisse sont coûteuses. «Il n’y a pas d’industrie du genre au Maroc, donc le matériel est à 100% importé. Une planche de skate complète (planche + trucks + roues) coûte entre 1 200 et 1 500 DH, un BMX, entre 5 000 et 10 000 DH. En plus, il faut acheter des chaussures spécifiques pour pratiquer. Sans oublier que le matériel ainsi que les chaussures sont des produits consommables qui ont une durée de vie limitée et qu’il faut par conséquent changer au bout d’un certain temps. Il nous arrive d’ailleurs souvent de donner notre matériel usagé à certaines personnes qui ne peuvent s’en procurer», indique à juste titre Romain. C’est d’ailleurs une des raisons qui freinent le développement des sports de rue.
«J’ai passé des mois à épargner de l’argent pour acheter mes rollers agressifs qui m’ont coûté 3 000 DH. Il fallait également se procurer les protèges à 200 DH, le casque à
600 DH et les gants à
200 DH», explique Rachid, 20 ans, un skater de Hay Mohammadi. L’autre entrave majeure au développement de ces sports de rue, c’est la quasi-absence d’infrastructure adéquate. Casablanca, qui abrite la plus grande communauté de sports de glisse au Maroc, ne dispose pas de skatepark digne de ce nom. Des pétitions circulent depuis des mois sur facebook et des lettres ont été adressées au ministre de la jeunesse et des sports afin qu’un skatepark voie le jour dans la capitale économique. «En Europe, les gouvernements et les médias ont compris depuis quelques années qu’il fallait développer la street culture et mettre en place des structures adaptées. Cela a fini par aboutir à une industrie développée, mêlant différents arts et métiers tels que la photographie, la vidéo, le textile et j’en passe… Il y a un début à tout, encore faut-il démarrer sur de bonnes bases», conclut Romain.