Résultats du Baccalauréat : les notes attestent-elles du niveau des bacheliers ?

Avec un taux de réussite de 65,55% le baccalauréat aura été, cette année encore, un bon cru. Malgré ces résultats, la situation de l’enseignement national incite à s’interroger sur le niveau des bacheliers. Des enseignants se prononcent…

Cette année, ce sont 212 169 lycéens qui ont décroché le baccalauréat dès la session de juin. Le taux de réussite a atteint 65,55% contre 57,36% en 2017, soit 8,19 points de plus. Deux autres indicateurs à retenir : sur les 212 169 élèves, 51,46% ont obtenu une mention et la note la plus élevée a atteint 19,40/20 contre 19,44 en 2018. Faut-il se féliciter ou s’interroger sur les notes obtenues par nos candidats au baccalauréat ?

Réagissant à cette double interrogation, Karim Amara, professeur-expert campus EM Lyon Casablanca, avance que «le débat n’est pas à poser exclusivement en termes de niveau de réussite. Cela peut l’être ! Monte-t-il ? Baisse-t-il ? Les deux thèses se valent et se disputent les faveurs des uns ou des autres. Certains diront que la pression démographique ne permet plus l’élitisme d’hier. D’autres rétorqueront que, globalement, le savoir est partagé désormais par un bien plus grand nombre qu’hier. Au-delà de ces considérations d’acquisition des savoirs fondamentaux ou de niveau global apparent, il y a surtout, par le large processus opéré de démocratisation de l’enseignement, un apprentissage collectif de l’effort, une saine compétition, une émulation forte et au final une prise de conscience affichée ou non de la nécessité de l’excellence».

Pour Nabil ElAabed, enseignant, «mécaniquement l’amélioration des notes est compréhensible car il y a un meilleur accès à l’information et à la formation depuis quelques années. Les élèves ont en effet, de nos jours, plus de facilité à préparer leurs examens dans la mesure où, sur les réseaux sociaux, sont disponibles des cours gratuits de toutes les matières. Et pour les matières scientifiques, de nombreux professeurs assurent, par vidéo, des cours particuliers gratuits. Tout cela n’existait pas il y a 30 ou 40 ans lorsque les personnes n’ayant pas de moyens financiers ne pouvaient pas faire des cours supplémentaires et d’autres arrêtaient même leurs études !». Par ailleurs, M.ElAabed reprend l’idée de démocratisation de l’enseignement et en souligne la massification actuelle : «Au lendemain de l’Indépendance, 600 élèves se présentaient à l’examen du baccalauréat, alors qu’aujourd’hui on en compte 400 000. On peut dire également que le taux de scolarisation était de 50% et de 7% seulement au niveau du supérieur. Alors qu’aujourd’hui, le taux de scolarisation a atteint 99% et 20% vont au supérieur. Donc, il y a un phénomène de changement indéniable qui peut expliquer l’amélioration des indicateurs du bac. Sans compter qu’il y 40 ans, le taux de sélection était élevé dans la mesure où 7% des élèves restaient à l’école et les 93% abandonnaient leurs études pour se retrouver, malheureusement, dans la rue, faute d’alternatives !». Et d’ajouter: «Aujourd’hui le pays n’a pas besoin de cela et le système scolaire doit récupérer ces jeunes qui abandonnent car l’enseignement n’est pas un privilège mais un droit. Et les examens ne doivent pas constituer un blocage…».

Même niveau de difficultés qu’il y a 30 ans !

Si mécaniquement les notes obtenues au bac sont justifiées, nombre d’observateurs et d’enseignants, disent, au contraire, unanimement que «la hausse est difficilement explicable étant donné la situation actuelle du système de l’enseignement national qui a impérativement besoin d’une réforme urgente».
Ainsi, ces enseignants soulignent que le taux de réussite enregistré actuellement s’inscrit, depuis le début des années 2000, dans une évolution régulière. Cependant, il n’est pas le fruit d’une amélioration quelconque de l’enseignement national. Car, poursuivent-ils, le système actuel est en panne et connaît plusieurs dysfonctionnements notamment les méthodes pédagogiques ainsi que le système de notation des établissements de l’enseignement privés.
Ainsi, en ce qui concerne la pédagogie, on peut dire que le mode actuel consiste en un bachotage durant toute l’année scolaire pour restituer le reçu. Ce qui consiste en une mécanisation de l’apprentissage et des épreuves également. Un point de vue contesté par Nabil ElAabed qui reconnait la mécanisation de l’apprentissage mais fait remarquer que «les examens aujourd’hui ont le même niveau de difficultés qu’il y a 40 ans». A l’en croire, «l’accès plus facile aux cours, à l’apprentissage permet à un grand nombre d’élèves de réussir désormais, contrairement à leurs aînés, l’examen du baccalauréat». Par ailleurs, l’évaluation continue dont les notes sont gonflées au niveau des établissements privés expliquerait également les résultats au bac. En effet, un enseignant universitaire avance sous l’anonymat que «ces notes n’attestent pas du bon niveau des élèves. Et cela défavorise même mes bons profils qui travaillent sérieusement et régulièrement durant toute l’année scolaire et qui décrochent leur sésame avec des moyennes variant de 13 à 15/20 mais qui correspondent indéniablement à leur niveau scolaire. Et très souvent les élèves, en dépit de leurs moyennes élevées, ne réussissent pas aux concours». Un argument discutable, selon M. ElAbad qui estime qu’«il ne faut pas prendre en considération la réussite ou l’échec à un concours comme un indicateur du niveau du candidat. Car il s’agit d’un concours et non pas d’un examen. Le concours est plus sélectif et on ne prend que les meilleurs qui sont bien classés. Concrètement, un élève peut avoir une bonne note mais ne pas décrocher son entrée en école tout simplement parce qu’il n’est pas bien classé !».

Réforme du système

Que valent donc les notes et les moyennes élevées ? Sur le terrain, pas grand-chose. Car plusieurs spécialistes de l’enseignement disent que ce sont les profils qui ont travaillé régulièrement et sérieusement et qui ont des moyennes normales qui font un bon cursus dans le supérieur et ont des bonnes compétences leur permettant de réussir leur carrière professionnelle. En effet, Karim Amara confirme que «c’est au niveau de l’enseignement supérieur que se trouvent les grandes attentes. La maîtrise des langues et partant des aptitudes de communication constituent l’une des grandes problématiques contemporaines. Se greffent, autour de cela, toutes les questions relatives à la capacité à débattre, à la faculté d’analyse, au sens critique et à la culture générale. C’est cette posture intellectuelle qui sera de plus en plus recherchée nonobstant le fait d’exceller ou non dans des matières techniques. A ce titre, et de plus en plus, sont proposées au niveau universitaire et des grandes écoles, des programmes spécifiques visant à construire et révéler davantage ce type de talent». Et c’est précisément à ce niveau, ajoute Nabil El Aabed, «qu’il nous faut agir car lorsque les candidats arrivent à réussir les épreuves écrites des concours, les oraux se passent moins bien. Il faut les préparer en revoyant la pédagogie de l’enseignement». Et plus dur encore avec notre système d’enseignement, ce professeur n’hésite pas à remettre en cause la formation des enseignants: «Le grand drame dans notre système ce ne sont pas les élèves mais les enseignants. Les étudiants et les élèves ne sont que des victimes!». Dans le supérieur comme dans le secondaire, la formation des enseignants a besoin suggère Nabil El Aabed, «d’une réforme sérieuse en vue d’une sélection rigoureuse des profils. J’estime que les professeurs ne doivent pas avancer l’absence de moyens car en dehors des matières scientifiques pour lesquelles l’enseignant a besoin de matériel, de salles équipées et de laboratoires, on peut se demander de quoi a besoin un prof de français, un prof de philosophie ou d’histoire-géographie pour assurer un bon enseignement ! Ce sont parfois de faux arguments pour cacher d’autres défaillances». Par ailleurs, cette même source estime qu’«il faut également agir au niveau de la gouvernance, mieux encadrer les enseignants dans les établissements, les contrôler. Bref, il faut revoir le statut général de l’enseignant !».

Une première piste pour la réforme du système éducatif qui présente, faut-il le souligner, de nombreuses défaillances. La réforme doit se faire dans le cadre d’une concertation et d’une implication de toutes les parties intéressées : le gouvernement, les enseignants et les élèves. Elledevrait être menée selon trois axes : la révision du système des deux années du baccalauréat, notamment le système de notation et le contenu des programmes, la motivation et la formation des enseignants et enfin l’amélioration de la gouvernance…

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