Ravagée le 16 mai 2003, la Casa de Espana renaît de ses cendres

La Casa de Espana de Casablanca date de 1958. Elle recevait alors, avec ses homologues de Rabat, Tanger, Tétouan… les dizaines de milliers d’Espagnols résidents.
Après les attentats du 16 mai, le club étant en mauvaise situation financière, on a fait appel à des investisseurs pour sa réfection.
L’affaire est désormais confiée à deux gérants et le dispositif de sécurité en a été revu de fond en comble.

Ilen est des lieux comme des personnes : certains, mieux que d’autres, résistent à l’usure du temps et aux coups les plus fatals. Jusqu’à ce dimanche 16 mai 2004, une année, jour pour jour, après l’attentat meurtrier, ils étaient nombreux à croire que la Casa de Espana ne se relèverait plus jamais de ses blessures, qu’elle allait rendre l’âme et n’être plus qu’un souvenir funeste, incrusté dans la mémoire des rescapés parmi ceux qui s’y rendaient pour passer un moment de détente. C’était sans compter avec le fait que la maison espagnole, presque un demi-siècle après sa fondation, en 1958, était devenue, pour ses cent cinquante adhérents marocains et espagnols, un lieu précieux, incontournable, qu’il fallait impérativement restaurer et rouvrir. Ne pas le faire, c’était se résigner à la logique des terroristes, courber l’échine devant leur diktat, céder devant leur barbarie.

«Le Roi m’a dit de faire tout pour rouvrir la Casa de Espana»

Le président du club, Rafael Bermudez Nieto, a vécu comme une meurtrissure les 365 jours où l’établissement est resté clos. Plusieurs fois par semaine, nous raconte-t-il, la voix étranglée par l’émotion, il se surprenait à flâner devant ce bâtiment, à déposer des gerbes de fleurs devant son portail. Comme un orphelin qui a perdu un être cher, qui a du mal à se résigner à sa perte et qui viendrait se recueillir sur sa tombe. «Deux jours après ce vendredi noir, le Roi Mohamed VI est venu sur les lieux et a constaté de visu l’énormité du désastre, des fragments d’êtres humains étaient encore éparpillés dans les recoins de la cour et du sang coagulé éclabousssait encore le sol. Quand il a vu ce spectacle de désolation, il m’a dit de faire tout pour rouvrir la Casa de Espana». Les paroles du Roi ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd.
L’histoire de M. Bermudez Nieto avec la Casa de Espana, c’est d’abord une longue histoire d’amour avec le Maroc. L’homme est un Sévillan pur jus. Il débarqua au Maroc, en 1980, avec sa femme et un trio de bambins. Il avait alors 35 ans. Il n’en repartira plus. Un véritable coup de foudre. Cadre dans une entreprise barcelonaise de produits métallurgiques, il avait été nommé directeur de la filiale de cette société, implantée à Mohammédia, «Je suis venu pour deux ans. Mais le Maroc est si attachant, et ajoutons à cela que mes patrons ne voulaient pas me lâcher, que j’y suis resté pour toujours», se souvient-il.
A cette époque-là, l’Espagne était en plein décollage économique, et beaucoup d’investisseurs espagnols venaient faire fructifier leur argent au Maroc. Ils fréquentaient la Casa de Espana de Casablanca, de Rabat, de Tanger, de Tétouan ou de Larache. Se comptant par dizaines de milliers tout au long des années soixante, la communauté espagnole rétrécissait comme une peau de chagrin au fil du temps. Sa plus grande concentration, se rappellent encore les Casablancais, élisait domicile au quartier Maârif. «A cause de l’école Juan Ramon Jimenez, sur le boulevard d’Anfa, à quelques encablures de ce quartier», nous explique M. Nieto. «Mais, à l’heure actuelle, cette communauté ne dépasse pas les deux mille familles», ajoute-t-il.
Comme pour beaucoup d’Espagnols en proie au mal du pays, hommes d’affaires, cadres d’entreprises ou simplement chauffeurs de camions de passage dans la ville blanche, la Casa de la rue Faidi Khalifa (ex-Lafayette) est devenue, pour M. Nieto un point de chute obligé. Il y venait tous les soirs se ressourcer, boire de la bière, déguster des tapas, jouer au yam, au rami, au bingo, à la pétanque tout en se délectant de la voie sensuelle des chanteuses de flamenco. Tant et si bien qu’il entra au comité du club et en devint président à partir de 1999.

La maison accueillait alors Marocains et Espagnols et le bingo était roi

La Casa n’était pas une maison réservée aux seuls Espagnols. Elle était aussi ouverte aux Marocains qui s’y rendaient en nombre. Même les non adhérents y trouvaient place. La maison était accueillante, et, sur la sécurité de tout ce beau monde, aucune menace ne pesait. Avant le 16 mai tragique, la maison espagnole vivait au rythme de ses joueurs de bingo, tous les vendredis, et personne n’aurait imaginé un seul instant qu’elle allait basculer un jour dans l’horreur. Le filtre, à l’entrée, se réduisait à un seul vigile, «el haj», le portier que les terroristes ont égorgé avant d’aller se faire exploser dans la cour. A elle seule, nous explique M. Nieto, et c’est comme ça qu’il la voulait, «la Casa de Espana est l’incarnation d’une profonde amitié entre Espagnols et Marocains. On ne la conçoit pas comme un lieu exclusivement réservé aux Espagnols. C’est comme le reflet d’une histoire commune séculaire entre deux peuples géographiquement et historiquement très proches l’un de l’autre, sans parler des huit siècles de la présence arabe en Andalousie. J’ai toujours l’impression que j’ai un peu de sang marocain dans les veines.»
Déjà très mal en point financièrement au moment où le terrorisme a frappé – on dit que les gérants étaient près de mettre la clé sous le paillasson -, le comité du club n’avait pas le moindre sou pour entamer la réfection de son établissement. Quand bien même il l’aurait pu, le cœur n’y était pas. Il n’y avait plus qu’un seul choix : chercher un investisseur qui pût financer les travaux nécessaires à la rénovation des lieux endommagés, acheter un nouveau mobilier, engager du personnel et assurer de bout en bout la gestion du club.
C’est à Ahmed Mada et à Ibrahim Yahia qu’échoit la lourde tâche de prendre l’affaire en main, en gérance libre, pour une période de dix ans, à leurs risques et périls. Les deux hommes n’ont pas de passé probant dans le domaine de la restauration, mais ils ont une solide formation puisqu’ils ont fait leurs premières armes au sein d’un groupe florissant, spécialisé en produits pétroliers. Les travaux sont menés d’arrache-pied pendant deux mois. Tous les fidèles à la cause de la Casa, les habitués de l’établissement, résidents espagnols, présidents d’autres Casas dans d’autres villes, familles des victimes, unanimement, souhaitaient voir coïncider la réouverture du club avec le 16 mai, date commémorant le premier anniversaire de l’acte barbare. «Ça nous a coûté une enveloppe d’un million et demi de dirhams. Côté sécurité, nous avons recruté deux agents professionnels, et nous allons installé plusieurs caméras, à l’entrée de la Casa et à l’intérieur», nous assure M. Mada.

Dans la deuxième cour, un autel à la mémoire des disparus

Le dispositif de sécurité est effectivement sérieusement renforcé. En plus d’une première porte en bois massif, le visiteur se heurte à un deuxième barrage : une porte métallique qu’on vient d’installer. Le filtrage des entrées est assigné à un agent de sécurité, Wahid, un ex-officier de la police judiciaire. Un autel à la mémoire des disparus est dressé dans la première cour, les murs du bar sont ornés des photos de l’ancien joueur du club footballistique du Raja et du Wydad, Beggar, l’un des habitués de la Casa, mort dans la tragédie. Des 16 membres du personnel que compte actuellement l’établissement, dix sont des anciens reconduits dans leur poste, dont Mohamed Mahboub.
Comme ceux de M. Albiac, homme d’affaires et vice-président du club, de Domingo, chauffeur de camion, de Juan, ancien président du comité catalan à Casablanca, Paco, membre du comité du club, tous morts ce vendredi noir, le nom de Mohamed Mahboub, un rescapé celui-là, est associé à l’histoire de la maison espagnole. Gérant avant le 16 mai 2003, reconduit dans sa fonction en mai 2004, l’homme conserve des stigmates physiques et psychologiques indélébiles de cette soirée funeste. Et il revient effectivement de loin car le jour de l’attentat, il était aux premières loges pour être déchiqueté par l’explosion. Il s’en est tiré vivant, mais avec la mâchoire fracturée, soudée maintenant par une chaîne métallique, une fracture au niveau de la hanche gauche, réduite à l’aide de deux prothèses métalliques, une perforation des tympans, d’où une quasi-surdité. A son actif, une expérience de dix ans dans la restauration et l’hôtellerie, à Torremolinos, où il avait fait ses études. Il était le vrai manager de l’établissement et il est très actif comme vice-président de l’Association des victimes et familles des victimes du 16 mai.

Rien ne sera plus comme avant

Deux jours après sa réouverture, la maison retrouve tant bien que mal une nouvelle santé, les anciens adhérents, dont quelques rescapés, commencent à retourner à leur club fétiche et à retrouver leurs vieilles habitudes. Mais la sensation du «rien n’est plus comme avant» plane comme une obsession sur les visages, transparaît dans les regards, émaille les commentaires. Le 16 mai de la tragédie est une date encore sur toutes les lèvres, associée à jamais au destin de la Casa de Espana

Le dispositif de sécurité est sérieusement renforcé. En plus d’une première porte en bois massif, le visiteur se heurte à un deuxième barrage : une porte métallique qu’on vient d’installer. Le filtrage des entrées est assigné à un agent de sécurité, ex-officier de la police judiciaire.

La communauté espagnole au Maroc est aujourd’hui réduite. Qu’à cela ne tienne, la Casa de Espana est ouverte aux nombreux Marocains amoureux de son ambiance détendue et de ses tapas. Pour le président du club, elle est l’incarnation de l’amitié maroco-espagnole.

C’est à Ahmed Mada et Ibrahim Yahia qu’échoit la lourde tâche de prendre l’affaire en main, en gérance libre, pour une période de dix ans, à leurs risques et périls. Les travaux sont menés d’arrache-pied pendant deux mois car tous les fidèlesà la cause de la Casa souhaitaient voir coïncider la réouverture du club avec le 16 mai.