Prévenir et lutter contre l’addiction aux drogues : les moyens font défaut

Environ 4% de la population marocaine de plus de 15 ans consomme de la drogue, dont 2,8% souffre de dépendance. Le cannabis est le plus consommé mais les drogues de synthèse comme l’ecstasy ont de plus en plus d’adeptes. Création de nouveaux centres d’addictologie, formation des ressources humaines et gratuité de soins sont autant de pistes d’amélioration de la prise en charge.

Environ 800 000 usagers de drogues au Maroc. Une estimation qui date de plus de 10 ans et qui ne correspond plus du tout à la réalité, assure Dr Wafaa Anwar, docteur en biochimie cellulaire et moléculaire et professeur à la Faculté Hassan II de médecine de Casablanca. «Le nombre des usagers des drogues diverses a connu une forte augmentation durant ces dernières années. C’est aujourd’hui une problématique qui entraîne des perturbations de la société dans sa globalité et en particulier la cellule familiale. Le Maroc n’est bien évidemment pas un cas isolé, puisque cette problématique se pose également au niveau mondial», observe-t-elle.

La prévalence de l’usage des drogues, à l’exception du tabac (13,7%), chez la population marocaine de plus de 15 ans est de 4,1% dont 2,8% souffrent de dépendance à diverses substances. L’état des lieux révèle, selon Dr Asmaa Debbagh, présidente de l’Association Croissant Vert de lutte contre toutes les sortes d’addictions, que «la jeunesse marocaine actuellement consomme, et de plus en plus tôt, du cannabis, mais aussi de l’alcool, de l’ecstasy et nouvelles drogues de synthèse». Ce qui appelle, poursuit-elle, à la nécessité de mettre en place une politique nationale de prévention et de lutte contre l’usage des drogues. L’appel à une réactivité institutionnelle est justifié estime Dr. Anwar, «dans la mesure où aujourd’hui les actions de prévention proviennent essentiellement de la société civile, soit des actions unilatérales qui gagnerait à être unifier dans le cadre d’un plan national qui impliquerait toutes les parties concernées, notamment les ministères de l’enseignement national, de la santé, de la jeunesse et des sports et de l’intérieur». Et d’ajouter: «Le Maroc étant, de par sa situation géographique, un carrefour du trafic des drogues puisque celles-ci proviennent aussi bien du Sud du pays, du Nord que de l’Oriental, il est difficile d’éradiquer ce phénomène mais il faut commencer par organiser la lutte contre les drogues et surtout faire un état des lieux pour avoir des statistiques précises sur le nombre des usagers».

Le Pr Wafaa Anwar recommande donc la création d’un centre d’études épidémiologiques des addictions. Soit considéré l’addiction comme une maladie afin de pouvoir agir et mettre en place une prise en charge adaptée. L’addiction est définie comme étant un processus dans lequel est réalisé un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer du plaisir et de soulager un malaise intérieur et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance en dépit des conséquences négatives. Ce qui implique, selon le professeur, la mise en place d’un réseau de prise en charge complète allant des médecins généralistes aux médecins spécialistes, notamment des psychiatres, des psychologues, des addictologues et également des compétences paramédicales spécialisées. Et ceci afin d’accompagner une population spécifique, vulnérable et de plus en plus jeune.
Quel est le profil du consommateur de drogues ? Quels produits sont les plus utilisés ?

95% des usagers de drogues sont accros au cannabis…

Lors du premier Congrès international sur les addictions, organisé début mai, par l’Association Croissant Vert en collaboration avec l’équipe de recherche biochimie, nutrition et pathologie cellulaire de la Faculté de médecine de Casablanca, il a été établi le constat suivant : le consommateur de drogues est de plus en plus jeune au Maroc et consomme essentiellement du cannabis. «Selon une enquête menée en 2017 dans trois écoles primaires à Casablanca, les résultats ont montré que la vente des drogues est de plus en plus courante dans ces établissements, ce qui explique que la consommation commence de plus en plus tôt. Soit dès l’âge de 7-8 ans. Ce qui est dramatique et nous a poussés à faire des actions préventives dans ces écoles afin de sensibiliser l’enfant qui risque, une fois au collège, de plonger davantage, puisqu’au collège et au lycée la situation est encore plus grave !», dit le Pr. Anwar qui tient à souligner que «l’organisation du congrès se justifie par la gravité de la situation et l’évolution alarmante du nombre d’usagers». L’objectif de ce congrès est, selon ses organisateurs, d’apporter un nouvel éclairage sur cette problématique car «il y a aujourd’hui des solutions de prévention, de réduction des risques ou de soins. Le deuxième objectif est de mobiliser l’ensemble des parties concernées, d’être en cohérence avec n’importe quel citoyen mais aussi avec n’importe quelle politique qui prend une décision dans ce champ des addictions».

L’usage des drogues touche principalement les jeunes et les jeunes adultes. Et les statistiques livrées en 2015 par l’Observatoire national des drogues et des addictions établissent que 95% des usagers de drogue consomment du cannabis. On retiendra aussi qu’un lycéen sur 5 a déjà fumé une cigarette et 1sur 10 a touché au cannabis. Ce qui n’a rien d’étonnant, avance le Pr. Wafaa Anwar, «car le cannabis est l’une des plantes de culture et d’usage les plus anciennement connues à travers le monde et au Maroc. Il est, depuis toujours, largement utilisé par les Marocains, ce qui a contribué à sa banalisation. Cependant, il faut souligner que le cannabis utilisé il y a quelques années n’est pas celui qui est utilisé actuellement dans la mesure où la plante marocaine a été modifiée génétiquement par hybridation, ce qui a augmenté le taux de THC et donc le taux de toxicité qui est passé de 1% en 1960 à 38% actuellement. Ce qui confirme les dégâts que sa consommation peut entraîner chez une personne et en particulier un jeune». Outre la toxicité, le Pr Anwar signale que le cannabis est source de grands risques de pathologies graves pour les usagers dans la mesure où elle est souvent mélangée à des substances dangereuses telles que le mercure, les crottes de poulet ou encore l’huile de vidange.

Si le congrès s’est penché sur les addictions, les politiques publiques et les actions de la société civile, les discussions ont également porté sur la prise en charge de l’addict. Au Maroc, on compte quinze centres d’addictologie implantés dans les grandes villes, notamment à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger…

Selon les chiffres communiqués, près de 1,5 million de personnes transitent par ces centres. Mais qu’en est-il des usagers des drogues qui ne résident pas dans les grandes villes et qui n’ont pas accès aux soins ?

Créer de nouveaux centres et former des ressources humaines qualifiées

Aucune prise en charge n’est possible dans ces cas. Les usagers sont livrés à eux-mêmes et les familles sont désemparées, signale le professeur Wafaa Anwar qui déplore l’insuffisance et la répartition inéquitable des centres de prise en charge. Aussi, elle avance que «pour une ville comme Casablanca, qui compte un très grand nombre d’addicts, il faut créer un centre par préfecture afin de permettre aux personnes concernées de bénéficier d’une prise en charge de qualité. De plus, il faut les doter des moyens humains qualifiés pour assurer un accompagnement de qualité. Car le suivi d’une personne dépendante exige des qualifications, notamment d’écoute, de conseil, sans compter les compétences médicales». Ce qui rend nécessaire la mise en place d’une prise en charge multidisciplinaire coordonnée impliquant des soins médicaux psychologiques mais il faut également une physiothérapie, une nutrition adaptée aux addicts et leur réhabilitation.

Outre leur nombre réduit, les centres ne permettent qu’un accès limité, étant donné qu’ils sont payants. La consultation est facturée 100DH ainsi que les contrôles de suivi qui se font tous les quinze jours. Sans compter les traitements médicamenteux qui sont à la charge des patients et qui sont non remboursés. Non remboursés puisque l’addiction n’est toujours pas considérée comme une maladie.

Par ailleurs, à l’Association Croissant Vert, on souligne que «les méthodes adoptées au Maroc sont des copies de ce qui, à peu prés, se fait en France alors que les deux sociétés sont différentes et ont leurs particularités». Et «pour avoir une stratégie efficace, il faut encourager la recherche scientifique dans le domaine des drogues, ce qui permettra de concevoir de nouvelles méthodes de prise en charge et de sensibilisation à la fois des usagers, des familles et des enseignants. Partant de là, les pouvoirs publics pourraient élaborer une politique nationale de lutte contre l’usage des drogues». Et le professeur Wafaa Anwar de conclure qu’«il faut impérativement commencer par le milieu scolaire aussi bien les niveaux primaire et secondaire mais aussi dans les universités. Aujourd’hui, il y a un phénomène d’abandon universitaire en raison de l’usage de drogues. La création de centres d’écoute pour les étudiants serait un premier pas dans la prévention et la prise en charge…».

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