Mission française : baisse inquiétante du niveau des élèves en arabe !

Le niveau en arabe a toujours été faible mais il a considérablement baissé ces dernières années. Pour certains, cela est dû aux manuels et au profil des professeurs. Pour d’autres, il s’agit beaucoup plus d’une mauvaise perception de la langue par les élèves et leurs familles…

Les familles ayant opté pour la scolarisation de leur progéniture dans les écoles françaises regrettent-elles leur choix ? La réponse à cette interrogation n’est pas tranchée. Si les parents sont satisfaits de la pédagogie et de la formation dont ont bénéficié leurs enfants, ils sont, en revanche, mécontents de leur niveau en langue arabe. Aujourd’hui, selon les associations des parents d’élèves, de plus en plus de jeunes marocains scolarisés à la Mission française ne maîtrisent pas leur langue maternelle. Ce qui leur pose de sérieux problèmes dans leurs études supérieures et de plus en plus dans leur vie active. «Actuellement, la langue arabe est demandée par les entreprises et surtout par certaines multinationales. Ne pas la maîtriser est un handicap pour les enfants !», explique un parent d’élèves scolarisés dans l’un des établissements de l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger (AEFE).

Ce constat n’est pas nouveau. Il est certain que les élèves du système français ont toujours eu une faible maîtrise de la langue arabe. Seulement aujourd’hui, selon les associations, «le niveau a considérablement baissé et c’est même dramatique pour certains qui ne savent pas aligner deux mots dans leur langue maternelle !». Comment expliquer cette baisse de niveau ?

Pour Younès Elhimdy, administrateur et coordinateur pour le Maroc de la FAPEE Paris (Fédération des associations de parents d’élèves de l’enseignement français à l’étranger), «il ne faut incriminer personne car aussi bien le système que les parents ont une part de responsabilité dans l’actuelle situation». Et notre source citera deux facteurs à l’origine du niveau des élèves en arabe. D’abord, l’accord, signé en 2003 par le Maroc et la France, qui régit l’enseignement de la langue arabe. Il doit être, selon M.Elhimdy, réformé parce qu’il comporte plusieurs contraintes à l’évolution et l’attractivité  de cette langue dans le système français. Parmi les contraintes, l’administrateur de la FAPEE Paris retient principalement l’affectation du nombre d’heures d’arabe enseignées et le recrutement des enseignants de cette matière.

On veut l’arabe, mais on ne l’aime pas…

Dans les écoles françaises, les cours d’arabe sont de cinq heures dans les classes primaires et de 3 heures dans le collège-lycée. «Une répartition qui est quelque part aberrante car elle ne tient pas compte du niveau des élèves. Parfois, certains élèves marocains, venus de France par exemple, se voient infliger 5 heures d’arabe alors qu’ils n’ont pas le niveau requis pour suivre ces cours», explique Younès Elhimdy. Par ailleurs, les associations de parents d’élèves estiment qu’il y aussi une mauvaise qualité de l’enseignement. Et là c’est aux manuels qu’il est fait référence. «Les manuels sont anciens, ils sont conçus par le Centre d’études arabes, rattaché à l’ambassade de France, et ne permettent pas d’avoir des bases solides en arabe», dit un parent d’élève membre de l’APEI. Ces manuels devraient être révisés, selon cette source qui ne manque pas de signaler qu’il y a trente ans, les écoles françaises utilisaient les manuels de l’école publique : «Je suis sûr que plusieurs parents, ayant fait ce système, se souviennent du célèbre manuel Noussous Adabia d’Errabiaa que nous avions en terminale et qui nous a permis de découvrir El Aakad, Abou Kassim El Chabi ou encore Ilia Abou Madi…Nos enfants ne connaissent rien de tout cela aujourd’hui, eux qui ont commencé l’apprentissage de la langue avec jouKy ou encore Maticha !».

Concernant les enseignants recrutés, autrement dit la deuxième contrainte soulevée par le coordinateur de la FAPEE Paris, «les professeurs détachés du ministère de l’éducation nationale ne sont pas intégrés dans le système français et n’ont pas le profil requis». Là-dessus, un ancien de Lyautey et patron d’une entreprise agroalimentaire de la place, n’est pas d’accord: «De mon temps, les profs d’arabe venaient tous du MEN et certains d’entre eux étaient agrégés en littérature arabe. Ils nous ont appris l’arabe, fait aimé la langue et étaient, pour certains d’entre eux, amis avec les élèves et très bien intégrés ! On ne peut pas maintenant reprocher le manque d’intégration ou critiquer le profil alors que ces mêmes familles font appel à des profs à domicile et ce sont généralement des enseignants de l’école publique!». Pour cet ancien élève du système français, le problème aujourd’hui réside ailleurs et il ne mâche pas ses mots lorsqu’il avance que «la mentalité des familles est à l’origine de ce problème : cela fait bien de parler le français à la maison ou dans la rue pour montrer que l’on est branché et que les enfants sont dans le système français. Les parents sont quelque part schizophrènes dans la mesure où ils veulent un bon niveau en arabe alors qu’ils ne valorisent pas du tout cette langue auprès de leurs enfants. Il faut savoir ce que l’on veut et surtout y mettre les moyens».

Réviser les supports pédagogiques…

Et d’ajouter : «Il faut déjà qu’à la maison il y ait un équilibre entre les deux langues. Aujourd’hui, dans certaines familles on s’exprime plus en français qu’en arabe. Cette dernière n’est utilisée que lorsque l’on doit s’adresser au  personnel domestique ! Un comportement que je n’arrive pas à comprendre. Dans ma famille, même si ma mère est française, on a toujours parlé en arabe entre nous. Ma mère avait engagé un professeur pour apprendre la langue et la pratique couramment avec mes tantes et autres femmes de la famille ne maîtrisant pas le français. Et elle avait même fait venir un fqih à la maison pour nous apprendre, ma sœur et moi, le Coran»

Donc, si pour certains la qualité de l’enseignement est au cœur du problème, pour d’autres, notamment des observateurs et même des parents d’élèves, l’explication est à trouver du côté de la perception de l’arabe dans les familles et chez les élèves. «La grande majorité des élèves n’accordent aucune importance à l’arabe et le cours est souvent synonyme de récréation. Ce qui perturbe les séances d’apprentissage et explique le niveau qu’ils ont. Sans compter que pour les parents aussi, cette matière est secondaire», explique une enseignante d’arabe dans un établissement français. Et de poursuivre avec une pointe d’humour : «Lorsqu’il y a les rencontres parents-professeurs, très peu de parents viennent voir les enseignants d’arabe et ceux qui viennent demandent que l’on simplifie l’enseignement de la matière et que l’on soit moins exigeant avec leurs enfants. Alors qu’avec les enseignants des autres matières, ils sont prêts à trouver des solutions pour améliorer les notes…». Et cette professeure d’inviter les parents à valoriser la langue maternelle de leurs enfants et de les pousser à plus d’intérêt pour cette matière. Et elle ne manque pas l’occasion de signaler que «les familles recrutent des nounous étrangères pour l’apprentissage de l’anglais par exemple, ne devraient-elles pas parler d’abord en arabe avec leurs enfants ou bien recruter des jeunes nounous pour le faire!».

Au-delà des susceptibilités des uns et des autres, on retiendra que l’apprentissage de la langue arabe pose réellement problème. Il est même, selon des observateurs, compliqué et difficile. Le Centre d’études arabes, chargé de l’élaboration des manuels, en est conscient. C’est pourquoi, selon les associations de parents d’élèves, il y a la volonté d’améliorer la situation. Pour preuve, plusieurs réunions de travail et de réflexion sont tenues avec les associations pour débattre de l’enseignement de l’arabe dans le système. Cependant, il n’y a pour l’heure aucune visibilité sur les changements souhaités par les familles.

Le cœur du problème réside dans la mauvaise perception qu’ont les parents du professeur d’arabe. Il est souvent critiqué parce qu’il ne parle pas bien le français, qu’il n’est pas intégré. Doit-il nécessairement très bien maîtriser le français pour être un bon prof d’arabe? J’en doute. Les parents ont un rôle déterminant : respecter et apprendre aux enfants à respecter le professeur d’arabe car c’est le premier pas pour aimer la matière et améliorer son niveau. Le respect est obligatoire car, pour reprendre le poète arabe Ahmed Chawki, «Kif lilmou3alimi wa wafihi tabjila, Kada Al mou3alimou an Yakouna Rassoula». J’ai fait mes études dans le lycée français et comme tous les élèves j’ai eu des cours de soutien en arabe. Ce qui m’a permis d’avoir un bon niveau. Mais, ce n’est qu’en 1989, après mon bac, que j’ai pu découvrir la langue arabe grâce à un éminent professeur syrien qui nous dispensait un cours d’arabe au Lycée Louis Le Grand. J’ai approfondi mes connaissances et j’ai découvert des poètes et des écrivains arabes que j’ignorais totalement. Ce professeur m’a fait aimer la poésie. J’ai fais mes études en France et aux USA, je maîtrise l’arabe et dans ma vie professionnelle cela m’a beaucoup aidé. Je suis père de trois enfants scolarisés dans le système français et l’enseignement de l’arabe me tient à cœur. Mes enfants doivent avoir un bon niveau, maîtriser leur langue maternelle car au milieu de la mondialisation ils doivent avoir une identité : ils sont marocains, arabes, musulmans et africains… Pour cette identité il faut qu’ils maîtrisent l’arabe…