Mères célibataires, un livre choc pour briser les tabous

A la fois étude sociologique et témoignage grand public, «Grossesses de la honte» s’appuie sur une enquête qui a duré trois ans.
Le phénomène concerne aussi bien la campagne que la ville.
Précarité économique, violence familiale, absence de protection des mineurs, viols, incestes… sont les ingrédients qui favorisent la survenue de grossesses illégitimes.

L’ouvrage Grossesses de la honte est le fruit d’une enquête qui a duré trois ans sur ces mères célibataires, appelées aussi «filles- mères», qui se retrouvent un jour avec un bébé sur les bras, conçu en dehors du cadre du mariage. Il traite aussi des fruits de ces grossesses illégitimes, ces enfants souvent abandonnés et reniés par leurs pères. Edité chez Le Fennec et publié avec le concours de la Fondation Heinrich Böll, il est signé par deux auteurs, Soumaya Naâmane Guessous et son conjoint, Chakib Guessous. La première, sociologue et professeur universitaire, a, depuis vingt ans, fait de la défense des droits de la femme marocaine une préoccupation essentielle dans son action et ses recherches. Elle signe, en 1988, aux éditions Eddif, Au-delà de toute pudeur, un best-seller, thèse de doctorat à l’origine, qui traite du problème épineux de la sexualité au Maroc. Douze ans plus tard, en 2000, elle publie, chez le même éditeur, Printemps et automnes sexuels, un essai sur la ménopause et l’andropause dans la société marocaine.Chakib Guessous, son époux, est médecin radiologue, mais il s’intéresse aussi à l’anthropologie. Les droits des enfants sont son thème de prédilection, il leur consacre un livre, L’exploitation de l’innocence, publié en 2002. Les recettes des ventes de Grossesses de la honte iront à l’association Solidarité féminine.
Entretien avec les deux auteurs.

La Vie éco : Est-ce Aïcha Ech-Channa, présidente de l’Association Solidarité féminine, qui vous a «choisis» pour effectuer ce travail de recherche?
Certes. C’est cette femme, figure emblématique de la lutte contre l’exclusion sociale des filles mères et de leurs enfants, qui nous a sollicités, et qui nous a pratiquement harcelés pendant trois ans pour sortir ce livre. Pourquoi ? Pour sensibiliser les Marocains au sort abominable de ces enfants morts, abandonnés aux poubelles et aux chiens, à «la détresse insupportable des bébés orphelins, sans nom, ni mémoire», comme elle le dit elle-même. Elle qui a eu le courage, avec d’autres femmes, de créer Solidarité féminine, un espace où sont hébergés, aidés et sauvés du désespoir ces femmes et leurs bébés, indésirables et délaissés par la société. Mais, de par nos recherches et nos voyages à travers le Maroc, nous avons, nous aussi, touché de très près la détresse de ces filles mères, ce qui a fait mûrir notre projet. Ce thème a été depuis toujours enveloppé d’un épais mutisme. Le dévoiler au grand public est une façon d’attirer l’attention de l’opinion publique, la société civile et l’Etat sur un phénomène qui est loin d’être marginal, pour le traiter avec plus de sérénité.

Vous insistez sur les grandes villes comme Casablanca et Agadir, alors que le phénomène n’est pas uniquement lié à l’environnement urbain …
Le phénomène des grossesses illégitimes existe partout au Maroc. Les filles que nous avons rencontrées et dont nous avons écouté les témoignages poignants, appartiennent à plusieurs régions : Agadir, Casablanca, Azrou… Les grossesses illégitimes sont certes plus fréquentes en ville que dans le monde rural. Il y a cette catégorie de femmes qui fuient la misère de la campagne pour venir travailler dans les usines. Les occasions de rencontrer des hommes, loin du contrôle de la famille, y sont plus fréquentes. La ville accueille aussi ces jeunes filles célibataires de la campagne, tombées enceintes et qui viennent s’y réfugier pour chercher l’anonymat jusqu’à leur accouchement, si entretemps elles n’ont pu se faire avorter.

Vous évoquez quelques statistiques d’associations comme Solidarité féminine, Insaf et Darna. Quelle est en réalité l’ampleur du phénomène, et quelles en sont les causes ?
Impossible de mesurer l’ampleur du phénomène sans risque d’erreur. Une chose est certaine, les recherches commencées à partir des années 1990 nous révèlent que de plus en plus de filles célibataires tombent enceintes au Maroc. Précarité économique, violence au sein de la famille, travail des enfants, absence de protection des mineurs, manque d’éducation sexuelle, viol, inceste, il y a tous les ingrédients pour que des grossesses illégitimes se produisent. Les investigations menées auprès des associations qui accueillent ces filles, les visites que nous avons effectuées dans certains bidonvilles, les qablas que nous avons rencontrées, et les chiffres des maternités des hôpitaux où certaines de ces filles ont accouché, prouvent que le phénomène va en s’accentuant.

Pour quelles raisons ?
En tout cas, la prostitution ne constitue pas la première cause. Les prostituées professionnelles ne tombent que rarement enceintes et savent se protéger contre une grossesse. C’est plutôt le contraire qui se produit. Une fille célibataire qui tombe enceinte est souvent méprisée, haïe, rejetée comme une pestiférée par la société et la famille et jetée à la rue. Elle est, par conséquent, une proie pour tous les vices qui rongent cette rue : l’errance, la drogue et la prostitution. D’après notre enquête, et la typologie qui s’en dégage, les célibataires qui tombent enceintes appartiennent dans leur écrasante majorité à des milieux défavorisés, elles sont peu ou pas du tout scolarisées. Une partie d’entre elles est constituée par les bonnes. Il s’agit généralement de filles qui n’ont joui d’aucune tendresse au sein de leurs familles pendant leur enfance et qui se jettent dans les bras du premier venu, qui abuse d’elles en leur promettant le mariage. Ce sont des filles qui n’ont aucune notion, ou très peu, du processus de la conception, ignorantes des choses du sexe puisqu’elles n’ont jamais reçu d’éducation sexuelle. Ces filles ne relient pas la relation sexuelle à la grossesse et ce n’est qu’à un stade avancé de leur grossesse qu’elles s’en aperçoivent.
Il y a une autre catégorie de filles célibataires, des ouvrières, qui viennent de la campagne à la ville, qui louent une chambre à trois ou à quatre et qui cherchent un partenaire affectueux, une âme sœur, qui les épaule dans la vie, qui soit un repère pour elles. Elles se donnent en échange d’une promesse de mariage.

Est-ce à dire que les filles de familles aisées ne risquent pas de connaître des grossesses illégitimes ?
C’est rarissime. Elles sont d’abord plus cultivées et prennent des précautions pour éviter la grossesse. Si malgré tout elles tombent enceintes, elles ont les moyens de se faire avorter. Leurs parents ont assez de force, de moyens et d’influence pour intervenir et faire endosser la responsabilité au père biologique. En tout cas, leurs filles ne vivent pas le calvaire des filles des classes déshéritées, qui souffrent le martyre avant et après l’accouchement.

Plusieurs pages sont consacrées à la violence : le cas de Nadia est poignant…
Oui, voilà l’histoire apocalyptique d’une personne qui a subi une violence inouïe : un corps brisé, entaillé. Une fille qui a travaillé comme bonne de 5 à 13 ans et qui a été la cible de plusieurs tentatives de viol de la part des enfants de ses maîtres. Peut-on relier pour autant la violence aux grossesses illégitimes ? Notre enquête nous a révélé une étroite relation entre la violence dans le foyer, sur les lieux de travail, à l’école, et ces grossesses. Les victimes sont des personnes complètement détruites sur le plan psycho-affectif, elles sont tellement perturbées qu’elles deviennent vulnérables. On sent que leur enfance et leur adolescence leur ont été volées, qu’elles ont été mises devant des responsabilités pour lesquelles elles étaient trop jeunes. Il y a aussi une recherche éperdue de tendresse chez ces filles, qui fait qu’elles succombent aux promesses du premier venu. Violence, viol, grossesses illégitimes sont intimement liés.

Votre enquête relève plu-sieurs cas de grossesses résultant de relations incestueuses…
Effectivement. Et les conséquences psychologiques de ces grossesses illégitimes sur la fille-mère sont catastrophiques. Il n’y a pas pire violence, de pire abjection, qu’un père qui viole sa fille, ou un frère sa sœur, et de voir ces filles proches de leur agresseur tomber enceintes. Or, dans notre enquête, nous avons relevé un nombre important de cas d’inceste par rapport à la moyenne. A telle enseigne qu’en rédigeant ce livre, nous nous sommes demandé s’il n’était pas judicieux d’écrire un livre à part sur les grossesses illégitimes dues à des relations incestueuses. Car ce sont les grossesses les plus dramatiques, où tous les repères sont perdus : une fille qui porte dans son ventre un bébé de son propre père, de son oncle ou de son frère, c’est plus qu’un traumatisme. La victime est irrécupérable sur le plan psycho-affectif. La grossesse survient dans un milieu où la jeune fille est supposée être protégée : sa maison, auprès de ses parents et de ses frères.

En lisant ce livre, on pourrait penser que vous défendez la liberté sexuelle et tout ce qui va avec : droit à l’interruption volontaire de grossesse, concubinage, reconnaissance des enfants nés hors mariage. Le Maroc est-il, à votre avis, prêt pour cette mue ?
Ça n’est absolument pas l’objet de ce livre. Liberté sexuelle, jamais. Education sexuelle, oui. Notre pays doit se doter de garde-fous et d’une juridiction efficace qui protège les mineurs. L’Etat, la société, les parents, le système éducatif doivent s’investir pour protéger les mineurs afin d’éviter ces drames. Il faut que l’enfant aille à l’école jusqu’à l’âge de seize ans, il faut apprendre à la fille (et au garçon) comment protéger leur corps des abus. Les textes juridiques sanctionnent, certes, aussi bien le garçon que la fille en cas de grossesse illégitime, mais les mentalités restent figées et font toujours endosser la responsabilité aux femmes. Ce sont les filles qui subissent l’anathème de la société. On pourra pardonner à un homme de «forniquer», d’«engrosser», jamais à une femme. Or, sans hommes, il ne peut y avoir de grossesse, et ce sont les femmes, au regard de la société, qui sont les coupables. La défense des filles mineures est le souci majeur de cet ouvrage et il ne saurait y avoir de protection sans prévention. L’école a un grand rôle à jouer dans l’apprentissage de la sexualité aux jeunes Marocains. Et pour apprendre, il faut d’abord aller à l’école. Quant à l’avortement, il est temps de le libérer, surtout quand la grossesse survient à la suite d’un viol ou d’un inceste. Ce qui suppose un débat franc et ouvert. Il y a une fuite de la responsabilité du fait que l’on refuse d’admettre l’existence de rapports sexuels pré-maritaux, de viol et surtout d’inceste. Il faut lutter contre cette hypocrisie et permettre les avortements en milieu médical sécurisé au lieu des conditions lamentables dans lesquelles ils se déroulent aujourd’hui.

Pourtant, les nouveaux textes juridiques instituent la «kafala» et le droit d’inscription d’un enfant illégitime à l’état civil : ces textes seraient-ils en avance sur les mentalités ?
Ces réformes juridiques sont incontournables, elles sont un jalon et aideront à faire bouger les choses. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Il serait illusoire d’espérer, une année seulement après l’adoption du nouveau code de la famille, pour ne prendre que cet exemple, que les mentalités vont suivre.

Vous rendez un hommage particulier aux associations, comme Solidarité féminine ou Insaf, qui ont pris en charge ces mères célibataires en dé-tresse. Quel est le rôle de l’Etat dans tout cela ?
Nous estimons qu’il faut d’abord faire tout pour éviter une grossesse illégitime. Il faut prévenir, traiter du problème en amont. Comment ? L’école a son rôle à jouer, en matière de sensibilisation et d’apprentissage. Mais sans un niveau de vie décent, il est illusoire de penser pouvoir contenir le phénomène. Il faut aussi donner à l’enfant la dose d’affection et de tendresse qu’il mérite, ce qui donne des personnalités plus équilibrées, moins exposées, plus solides face aux aléas d’une société et de mentalités qui cultivent la haine, la violence et l’exclusion. Le plus révoltant, depuis qu’on s’est penché sur ce thème, est l’attitude de certains parents. Sous couvert de l’islam, ils mettent à la rue et sans pitié leurs filles qui portent un enfant illégitime. Ils les jettent ainsi dans la gueule du loup. L’islam ne dit pas cela. Au regard de la loi et du nouveau code de la famille, un enfant, même fautif, a droit à la protection de ses parents. Le pire est que les parents que nous avons écoutés n’ont, à aucun moment, parlé de h’ram (prohibé) quant à ces grossesses illégitimes, mais de h’chouma (la honte), d’humiliation. Il n’y a pas chez eux de culpabilité vis-à-vis de Dieu : c’est le regard des autres qui compte le plus.

soumaya naâmane guessous Sociologue et professeur universitaire
Ces filles, issues de milieux défavorisés, n’ont jamais reçu d’éducation sexuelle et ne relient pas la relation sexuelle à la grossesse.

chakib guessous Médecin, anthropologue
Les grossesses les plus dramatiques sont celles qui résultent de l’inceste.

Le calvaire de Fatna, violée par son cousin
«Fatna fait partie des 9 femmes rurales sur 10 qui n’ont jamais été à l’école ou très peu. Analphabète, elle a été élevée dans l’indigence, privée de toute réussite sociale (…). Fatna grandit avec sa mère chez l’oncle maternel. Sa vie va basculer lorsque sa mère meurt. “Un soir, j’étais couchée. J’ai entendu quelqu’un s’approcher de moi. Je ne voyais pas son visage. Je n’ai pas eu le temps d’allumer la bougie. Il est resté sur moi. Il a mis un coussin sur ma bouche. J’ai eu très mal. C’était le fils de mon oncle”. Fatna ne dit rien. La honte l’empêche de parler. Le cousin revient la violer à deux reprises. “J’ai commencé à avoir des nausées. Ma tante m’a dit que je devais aller vivre chez mon père pour être mieux surveillée. Mon père m’a reprise”. Viol camouflé, complicité de la mère du coupable. Fatna est un objet entre les mains de sa famille. On la donne, on la viole, on la chasse… Quand son ventre devient visible, elle continue à vivre chez son père et sa belle-mère sans que jamais personne n’y fasse allusion.
Un soi, des douleurs insupportables. Fatna gémit. Sa belle-mère l’approche dans l’obscurité. Elle lui demande de pousser. Elle pousse. Elle sent une masse glisser entre ses cuisses. Des pas s’éloignent de la chambre. Terrassée, elle s’endort. Elle ne saura jamais ce qui a glissé entre ses cuisses. Elle ne connaîtra jamais quel sort a été réservé au fruit de ses entrailles. Quelques jours plus tard, la belle-mère lui dit que le père ne veut plus d’elle. Fatna est récupérée par son grand frère (…) Elle vit deux ans chez son frère. Recluse, elle n’a pas le droit de sortir, ni de rencontrer les gens qui rendent visite à son frère et à sa belle sœur. La famille nie jusqu’à son existence. Une honte à cacher aux yeux de tous»