Mécaniciens de dents : Questions à  Dr Mourad Gamani , Président de la Fédération nationale des syndicats des médecins dentistes du secteur libéral

«Au Maroc, la santé bucco-dentaire est très en retard»

La Vie éco : Quels sont les dégâts et complications occasionnés par l’exercice illégal de la médecine dentaire ?

Les complications sont multiples : le décès de patients à risque comme les cardiopathies par exemple ou encore le risque de transmission de maladies graves comme le sida, l’hépatite C, B… Mais, il y a d’autres conséquences. A cause de la mauvaise image du pays à l’étranger suite au charlatanisme, plusieurs pays européens demandent à leurs ressortissants en voyage de ne pas aller chez le dentiste au Maroc vu la confusion et l’anarchie dans ce secteur. A terme, les facultés de médecine dentaire fermeront car il est inconcevable que des familles fassent des sacrifices et poussent leurs enfants à décrocher le bac avec 17 de moyenne pour accéder aux facultés de médecine dentaire, faire de longues études de 6 à 11 ans en cas de spécialisation, attendre des mois l’autorisation d’exercer, prendre de lourds crédits pour installer leurs cabinets, pour ensuite retrouver un charlatan comme vis-à-vis exerçant anarchiquement la médecine dentaire en toute impunité.

Pouvez-vous nous citer des chiffres quantifiant ce phénomène de charlatanisme ? Avez-vous effectué des études là-dessus ? L’exercice illégal de la médecine dentaire sévit-il dans le milieu rural seulement ou concerne-t-il également les villes ?

Nous estimons aujourd’hui  les pratiquants illégitimes à 10 000 entre les sanii al assnane estimés à un peu plus de 3 000 par le ministère de l’intérieur (sans autorisations de la part du Secrétariat général du gouvernement) et les prothésistes diplômés. Les deux outrepassent largement leurs prérogatives. La majorité écrasante travaille dans les villes.

Pensez-vous que les responsables politiques (élus, autorités locales…) sont conscients des dangers réels de ce phénomène ? Selon vous, l’Etat fait-il le nécessaire pour lutter contre l’exercice illégal de la médecine dentaire ?

La plupart des Marocains, toutes tranches sociales confondues, méconnaissent beaucoup la médecine dentaire qui est une spécialité médicale à part entière dont découlent plusieurs autres spécialités. Les autorités, responsables et élus, ne sont pas suffisamment conscientes des risques sanitaires qu’encourent les populations ni de l’impact des différentes complications occasionnées sur les caisses de l’Etat, sinon comment expliquer ce laxisme ? Le traitement d’une personne malade d’hépatite dépasse les 120 000 DH/an ! Le ministère de la santé endosse une responsabilité historique vu qu’il dénigre cette spécialité et la classe au dernier plan, faisant fi des recommandations de l’OMS et des données actuelles de la science. Nous attendons toujours que le ministère de tutelle fasse des campagnes de sensibilisation sur la prévention bucco-dentaire, l’importance de la médecine dentaire dans la santé générale et contre l’exercice illégitime de cette dernière. Au Maroc, la santé bucco-dentaire est très en retard. Nous sommes classés à l’avant-dernier rang derrière des pays comme la Mauritanie, la Libye, la Tunisie ou l’Algérie…

Que répondez-vous à ceux qui justifient ce type de charlatanisme par l’utilité sociale vu que les prix pratiqués par les charlatans sont inférieurs à ceux des médecins dentistes qualifiés ? D’autre part, la mauvaise répartition géographique de ceux-ci sur le territoire national expliquerait-elle le succès rencontré par ces charlatans chez les Marocains?

La vraie approche sociale à prendre en considération est celle de la lourde facture payée en termes de santé par les populations à cause de ce fléau. L’affaire du prix est un mythe car les prix pratiqués sont en deçà de la tarification nationale pour la majorité des actes pratiqués. Le Marocain de par sa culture ne consulte le médecin qu’en dernier recours, quand son état s’aggrave. Par conséquent, il est normal que le coût des soins devienne plus onéreux. Il est utile de signaler que le médecin dentiste de par sa formation et sa vocation cherche toujours à préserver et soigner le système dentaire et ne propose la prothèse qu’en dernier recours. Cette dernière étant systématiquement plus onéreuse. Vous comprendrez donc qu’un prothésiste qui exerce illégitimement la médecine dentaire fera absolument le contraire. Les charlatans sont concentrés dans les villes et surtout là où les médecins dentistes sont suffisamment présents. Certaines zones sont desservies à l’instar d’autres spécialités médicales et la question qui se pose est la suivante : pourquoi ces dernières ne connaissent pas cette anarchie qui sévit dans notre secteur ?

L’absence d’une réglementation du métier de prothésiste dentaire pose-t-elle également problème ?

Exactement, il est urgent de règlementer le métier de prothésiste dentaire et d’actualiser les textes réglementant la médecine dentaire. Le ministère de la santé a récemment déposé un projet de loi réglementant le métier de prothésiste dentaire auprès du Secrétariat général du gouvernement. Nous espérons que ce dernier l’adressera dans les plus brefs délais au Parlement.

Y a-t-il un problème avec le circuit de distribution des équipements dentaires et donc avec les entreprises spécialisées en matériel médical ?

Le circuit de distribution des équipements, dispositifs et produits médicaux dont l’anesthésie et autres produits toxiques réputés dangereux est hors contrôle et les produits sont vendus librement. L’informel coûte très cher à l’Etat.