Marocains à  l’étranger : qui connaît cette Moudawana qui a six ans déjà  ?

Des Marocaines sont encore mariées en Europe avec lecture de la Fatiha et répudiées par leurs maris sur un coup de tête.
D’autres ont peur de rentrer au pays et de se voir réclamer l’obéissance conjugale alors qu’elles ont le droit de demander le divorce.
Livrés à  l’influence extrémiste, peu d’entre eux connaissent les dispositions du nouveau Code de la famille et les autorités consulaires ne font pas d’efforts en ce sens.

Six ans après son entrée en vigueur, le nouveau code de la famille peine à trouver le chemin de son application parmi la communauté des Marocains de l’étranger. Plus que cela, la nouvelle loi censée protéger la famille, et particulièrement les femmes, qu’elles soient au Maroc ou à l’étranger, est méconnue dans un pays comme la France où vivent plus d’un million de Marocains.
15 octobre 2010. On est à Mantes-La-Jolie, plus exactement à Val Fourré, célèbre quartier de la ville. Ce jour-là se tient l’un des plus grands marchés de France, dans cette ville des Yvelines connue par une population majoritairement issue de l’immigration. Marocains, Algériens, Egyptiens, Pakistanais, Turcs, Africains subsahariens… s’affairent, en ce matin automnal, à vider leurs camionnettes et à remplir les étals de leurs produits : fruits et légumes, épices, poissons, viandes, habits…
Ali, la trentaine, aligne activement sur son étal bracelets et montres. Connaît-il la nouvelle Moudawana ? «C’est quoi ce truc ?», lance-t-il. Le jeune homme est un Soussi d’origine qui a vu le jour à Mantes- La-Jolie. En 2006, comme beaucoup de ses semblables, et comme le veut la coutume, il est entré au Maroc pour choisir une fille du bled et convoler en justes noces. La mariée avait 16 ans, il l’a fait venir en France. Bien sûr, il ne savait pas que l’âge du mariage est fixé à 18 ans dans le nouveau code. Les adouls, pour sceller l’acte, avaient exigé de lui une dérogation du juge. Comme il a la nationalité française, il n’a pu officialiser son mariage à la mairie qu’une fois son épouse devenue majeure. Cette dernière ne travaille pas et ne connaît pas un traître mot de l’arabe…, sa vie se limite à son foyer et ses deux enfants. Si le mariage d’Ali, issu de la nouvelle génération d’immigrés ayant la double nationalité ne souffre d’aucun vice, ce n’est pas le cas pour d’autres. En France, pour des dizaines de milliers de Marocains, la pratique des coutumes du bled reste intacte, et en matière de mariage, certains continue d’entériner cet acte sacré par la Fatiha. Abdallah, 62 ans, est dans cette ville depuis 1970. Lui, non plus, ne connaît du nouveau code que l’article du partage des biens. «Le mariage par la seule Fatiha est courant parmi les Marocains influencés par les idées salafistes, témoigne-t-il. Le fquih, à qui ils s’adressent pour demander conseil, au lieu de les orienter vers le consulat, leur lit la Fatiha et les déclare maris et femmes». La mairie de Mantes-La-Jolie «menace de prison ceux qui le font s’ils n’officialisent pas leur mariage à la mairie», poursuit Abdallah.

En cas de mariage par la Fatiha, les femmes n’ont droit à aucun recours, ni en France ni au Maroc

La méconnaissance des droits de ces femmes est source d’injustices et de drames. Celles mariées avec lecture de la Fatiha n’ont aucun recours, ni en France ni au Maroc, en cas de séparation.
Lakbira, 51 ans, que nous avons rencontrée dans ce souk, a vécu un drame d’une autre nature. Elle s’est mariée à l’âge de 17 ans. Qu’à cela ne tienne, la loi l’autorisait à l’époque. Elle rejoint son mari, qui travaillait dans les usines Simca, à Mantes-La-Jolie, et a de lui quatre enfants. Elle a travaillé comme femme de ménage dans une entreprise de nettoyage. Au bout de 15 ans de mariage, elle apprend que son homme s’est remarié lors d’un de ses déplacements au Maroc à une jeunette de 20 ans. Une autre mauvaise surprise l’attend : la maison qu’ils ont achetée au Maroc en 1990 est inscrite au nom de son mari et donc elle n’a aucun droit sur le bien. «Je lui ai donné tout l’argent que j’ai épargné durant ces années et tous mes bijoux pour acquérir en commun ce bien… Comme récompense, il me quitte et me laisse sur la paille», se plaint Lakbira, les larmes aux yeux. Elle demande le divorce, elle ne l’obtient qu’après avoir renoncé au droit à la pension alimentaire. Des milliers d’hommes ont fait ce coup à leurs femmes tout en refusant de leur accorder le divorce. Pire, qu’ils aient divorcé ou non, ils les menacent d’être sous le coup de la loi si elles rentrent un jour au pays, arguant l’obligation d’obéissance (haq taâ) qu’elles leur doivent. Par exemple, «en Italie, 1 500 femmes n’osent plus rentrer au pays par peur d’être forcées de rejoindre le domicile conjugal. Elles ne savent pas encore qu’elles ont le droit de divorcer par «chiqaq» au même titre que le mari, selon le nouveau code de la famille. Les Marocains de l’étranger sont dans ce domaine nettement plus en retard par rapport à ceux de l’intérieur, constituant des cibles faciles pour l’intégrisme», explique Najat Ikhich, présidente de la fondation Ytto. C’est cette femme battante qui a eu le mérite de souffler l’idée d’une caravane de sensibilisation auprès des Marocains de l’étranger au ministère chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger. Prenant le nom de «la Caravane de l’égalité et la citoyenneté», elle sillonnera la France, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique, d’octobre à décembre 2010. Première étape : Mantes-La-Jolie, en France. Le ministère du développement social, de la famille et de la solidarité est de la partie, mais également des ONG marocaines et étrangères, des juristes et des militants de la société civile. Pendant deux jours (les 14 et 15 octobre), la population marocaine de Mantes-La-jolie, estimée à 10 000 personnes (20% des habitants de la ville), a eu droit à une attention inhabituelle des autorités marocaines. «Les autorités consulaires font peu d’efforts. Quand un jour, elles rassemblent les Marocains pour leur expliquer leurs droits, les femmes ne sont jamais là», se plaint ce journaliste ayant travaillé dans une radio à Amsterdam depuis 12 ans, et aujourd’hui faisant partie de l’équipe en tournée. Et de poursuivre : «La femme marocaine en Hollande n’a pas droit au chapitre, elle est reléguée à la maison. Les hommes sont ignorants des évolutions que connaît leur pays, et sont souvent séduits par les courants obscurantistes, ils ne se montrent jamais avec leurs épouses dans la rue. Pour eux, se marier sur simple lecture de la Fatiha est chose normale».
Les consulats eux-mêmes sont en retard. Il leur arrive de n’être informés d’une loi que plusieurs années plus tard. Celui de Mantes-La-Jolie, par exemple, dit cette militante associative, n’a été informé que la femme célibataire marocaine peut transmettre son nom à son enfant que cette année, alors que cette loi remonte à plus de 5 ans. Les autorités consulaires, quand bien même connaîtraient-elles ces nouvelles dispositions, elles ne font aucun effort pour les diffuser, selon les militants associatifs.

La formation des agents consulaires et des acteurs associatifs s’impose

Comme l’explique si bien Amina Enneceiri, membre du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (grand absent de cette caravane), et secrétaire général adjointe du Haut conseil de l’intégration, il y a encore des femmes vivant en France ou mariées à des MRE «qui continuent d’être répudiées, même si elles sont convoquées aux deux audiences de conciliation prévues par le nouveau code. Sans oublier qu’il y a encore des jeunes filles, même si elles ont atteint l’âge de 18 ans, qui sont mariées “de force” ou “sous influence” lors d’un séjour au Maroc durant les vacances». (Voir entretien). Au cours de cette étape de la caravane à Mantes-La-Jolie, les militants associatifs de la fondation Ytto ont fait un beau travail de proximité : en plus des ateliers d’explication tenus au centre de conférences de la mairie, et des visites au marché où l’affluence des Marocains est très grande, ils ont été jusqu’à faire du porte-à-porte. Du jamais vu. Et on a découvert l’indicible. Les témoignages de femmes abandonnées et humiliées par leurs maris, d’enfants en prison ou ayant des problèmes avec la justice, succombant à la drogue et à la délinquance. «Ce porte-à-porte a fait un grand bien à ces familles, les yeux des femmes et des jeunes ont brillé d’espoir. Il faut un travail de fond auprès de ces familles à problèmes», conseille Fatima Mouhajir, responsable de l’approche genre au ministère de la communauté marocaine de l’étranger. Les juges de liaison, les agents consulaires, les juristes, les assistantes sociales et les acteurs associatifs ont aussi besoin d’un recyclage, «pour suivre l’évolution que connaît le Maroc, et les empêcher de véhiculer encore une vision surannée du Maroc», conclut Najat Ikhich.