Maroc, le nouvel eldorado du lifting et de la liposuccion

La chirurgie esthétique s’est développée très tôt au Maroc. Elle a d’abord concerné les blessés de la Seconde Guerre mondiale, puis les transsexuels.

Elle connaît aujourd’hui un boom du fait d’un engouement nouveau pour le «paraître».

Les hommes constituent 10 à  20% de la clientèle.

Une quarantaine de chirurgiens, essentiellement sur l’axe Casa-Rabat, se livrent une rude concurrence.

Khadija, l’assistante du docteur B., à  Rabat, ne cesse de répondre au téléphone. «Parfois, on passe par des périodes calmes mais là , on n’a pas le temps de se gratter la tête». L’agenda du docteur s’annonce bien rempli, au moins pour les trois prochains mois. Au programme : des consultations mais également des liposuccions (aspiration de la graisse), des implants mammaires (augmentation de la taille des seins) et des rhinoplasties (remodelage du nez). Entre autres. Car la chirurgie esthétique au Maroc se porte bien. Et même très bien.

A au moins 10 000 DH l’intervention, c’est un luxe, que de plus en plus de Marocains s’offrent, quitte à  se priver de choses nécessaires. Et ils sont de plus en plus nombreux à  sauter le pas pour se sentir mieux dans leur peau. L’évolution de ces dernières années a été remarquable. Le Dr Mohamed Guessous, qui exerce à  Casablanca, n’a pas peur des mots. Pour lui, c’est un véritable boom. «C’est un boom qui dure, et on ne voit pas encore de ralentissement ou de déclin», dit-il.

A au moins 10 000 DH l’intervention, un luxe que de plus en plus de Marocains s’offrent
Mais si l’essor n’a commencé que ces dernières années, le Maroc a toujours eu une tradition de chirurgie esthétique, avec des médecins compétents, français puis marocains. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, déjà , c’était la «chirurgie des gueules cassées». Il s’agissait d’une chirurgie esthétique réparatrice destinée aux blessés de guerre. «A l’époque, on faisait surtout une réparation du revêtement cutané, surtout au niveau du visage», explique le Dr Guessous.

Le Maroc était une destination privilégiée pour ce qui est de la chirurgie esthétique mais également pour le changement de sexe (voir encadré en page suivante). Des centaines de transsexuels qui sont passés par le Maroc ont donné au Royaume une réputation de pays avant-gardiste.

Aujourd’hui, on n’a rien à  envier aux pays les plus développés en matière de praticiens et de techniques. «Au Maroc, on vit au diapason de ce qui se passe ailleurs. C’est l’effet de la mondialisation. La télévision et internet y ont énormément contribué», commente le Dr Guessous. Mais si les médias sont souvent synonymes d’effet de mode, les plasticiens sont unanimes sur la prise de conscience, chez les Marocains, de l’importance du paraà®tre, que ce soit au sein de la famille ou de l’entreprise. On ne se contente plus d’être riche. On veut aussi le corps qui va avec.

«Je veux le nez de Ahlam !»
Pour accompagner cette clientèle, parfois de luxe, les cabinets rivalisent d’ambiances feutrées et accueils personnalisés, au lieu des atmosphères froides et impersonnelles. La discrétion est également de mise. «Un bon chirurgien plasticien est d’abord quelqu’un qui sait mettre ses patients à  l’aise», indique le Dr Tarek Hassan Fahmy. Le Dr Fahmy a pris part à  l’aventure d’une clinique spécialisée dans la chirurgie esthétique, à  Rabat. Pour lui, les patients misent d’abord sur le médecin, dont la réputation doit être irréprochable. Les patients sont les meilleures publicités pour les plasticiens, lorsqu’ils ne se laissent pas aller au snobisme. L’anecdote, racontée par ce médecin, est révélatrice : «J’avais réussi un superbe lifting sur une de mes patientes. Invités à  dà®ner par des amis communs, elle répondit, à  ses amis extasiés devant la qualité de son lifting : je l’ai fait faire aux Etats-Unis !».

Mais qu’importe. Grâce au développement des procédures et à  l’amélioration des résultats, les ratages se font plus rares et les gens n’hésitent plus à  se faire opérer. Surtout que la plupart des opérations ne nécessitent plus d’anesthésie générale. De plus, les techniques sont aujourd’hui plus variées, alors qu’il y avait un seul modèle de nez pour tout le monde. «Avant, il y avait des stéréotypes, une technique pour tous. Aujourd’hui, on a personnalisé, en tenant compte de la psychologie, du désir du patient», explique le Dr Guessous. Une patiente était même venue un jour lui «commander» le même nez que la chanteuse du Golfe Ahlam, dont il n’avait jamais entendu parler.

Pour les chirurgiens, il ne s’agit pas d’une exécution automatique. L’opération, si légère soit-elle, doit être précédée d’une évaluation de la motivation du patient.«Il nous arrive de modérer des demandes excessives, et même de dissuader une patiente non convaincue ou dont nous considérons les demandes comme irréalistes», dit-il. Les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de célébrités, surtout les stars libanaises. Les chirurgiens sont obligés de suivre !

La liposuccion pour le ventre, les cuisses et les «poignées d’amour» (bourrelets au- dessus et à  l’arrière des hanches) restent les opérations les plus demandées. Le lifting du visage est demandé parfois dès 40 ans. Les plus jeunes veulent surtout des implants mammaires alors que d’autres s’empressent de corriger des oreilles décollées ou des lèvres trop fines. Depuis quatre ou cinq ans, c’est aussi la folie du Botox, ce médicament utilisé en injections afin de réduire les rides d’expression du visage et que les femmes préfèrent aux chirurgies lourdes. Les hommes, qui constituent entre 10 et 20% de la clientèle, sont de plus en plus nombreux à  se faire faire des lipoaspirations ou des liftings, mais surtout des greffes de cheveux.

Les spécialistes sont chapeautés par le Conseil de l’Ordre des chirurgiens plasticiens
«Notre but est de satisfaire le patient, qu’il se sente mieux dans son corps. Car il ne faut pas oublier qu’à  l’origine, la décision de se faire opérer part d’une souffrance psychologique», dit le Dr Guessous. Réelle souffrance ou simple caprice, les raisons varient. Telle patiente essaie les implants mammaires sous son chemisier, pour «voir ce que ça donne». Telle autre se prête au jeu des photos, excitée à  l’idée de voir l’«avant-après». Une dernière explique au médecin vouloir une augmentation mammaire parce que son mari fantasme sur les grosses poitrines.

La Marocaine elle-même fantasmerait sur des corps plats et bouderait les rondeurs méditerranéennes. «Les Marocaines ont surtout des culottes de cheval assez développées dont elles veulent se débarrasser», explique ce chirurgien esthétique opérant dans la capitale.

Les Françaises, elles, viennent au Maroc se faire des liftings, des mini-lifts et des liposuccions, alors que les plus jeunes viennent pour des augmentations de la poitrine.

Le Dr Guessous a même lancé des packages destinés aux patientes étrangères, o๠il combine opérations et séjours de détente. Elles viennent au Maroc, se font opérer et profitent des espaces de thalassothérapie, de détente et de loisirs. Elles y gagnent en prix. Au Maroc, si le tabou est tombé en matière de chirurgie plastique, les médecins refusent généralement de se prononcer sur les tarifs de leurs opérations, prétextant des différences importantes d’un corps à  l’autre et d’une clinique à  l’autre.

Beaucoup de patients sacrifient la qualité au profit du prix. Mais, souvent, petit prix correspond à  grand ratage. Ainsi, un plasticien explique qu’une patiente qui voulait se faire étirer les paupières a préféré aller chez un confrère qui pratiquait l’opération à  moitié prix. Six mois plus tard, les traits tirés, elle revient chez le premier médecin pour rectifier le tir.

Mais plusieurs chirurgiens esthétiques parlent d’une guerre des prix. «Certains cassent les prix pour travailler. Certains dermatologues trichent en affirmant pouvoir faire de l’esthétique. Mais il ne suffit pas d’être médecin. Il y a un besoin de contrôle», dénonce, sous anonymat, ce chirurgien plasticien opérant depuis une vingtaine d’années.

A ce jour, il existe une quarantaine de chirurgiens, principalement concentrés sur l’axe Rabat-Casablanca. La seule autorité qui les chapeaute est le Conseil de l’Ordre des chirurgiens plasticiens, qui sélectionne les médecins qui ont le droit d’opérer dans le secteur.

Cette même sélection, sans laquelle on ne peut exercer, offre une certaine garantie aux patients en matière d’éthique et de déontologie. De même, la création de cliniques spécialisées est régie par des normes strictes.

Résultat : à  côté des Françaises, des Belges, des Suissesses, des patientes viennent aujourd’hui d’Algérie et même d’Afrique noire. Un marché énorme en perspective. Le boom de la chirurgie esthétique n’est pas près de s’arrêter.