Malaise à  la maison 2M

Les voix des mécontents sont de plus en plus nombreuses : le directeur général a fait
le vide autour de lui et concentre tous les pouvoirs.
Les directions ont disparu, celle de l’information fait de la résistance
et échappe au contrôle du DG.
Mostapha Benali, lui, met en avant les réalisations de la chaîne
et affirme que tout va bien.

«L’élément humain doit être mis en valeur, mais il importe aussi de le responsabiliser, de faire en sorte qu’il soit fier de la chaîne». Les propos sont de Mostapha Benali, directeur général de 2M. Il les avait tenus dans un entretien accordé à La Vie éco en janvier 2006. Il faut dire que, dès qu’il a pris en main les destinées de la chaîne en 2003, le successeur de Noureddine Saïl n’a eu de cesse de communiquer sur l’extrême importance de l’élément humain dans la réussite d’une entreprise télévisuelle. Une stratégie payante ? Certainement, si elle avait été réellement mise en pratique, ce qui ne semble pas être le cas. Nombreux sont en effet les journalistes et les techniciens de la chaîne de Aïn Sebaâ – qui compte aujourd’hui un peu plus de 700 salariés – qui parlent d’un malaise au sein de l’entreprise. Les propos qui reviennent le plus souvent ont trait à la concentration progressive des pouvoirs entre les mains du DG de la chaîne, d’un manque de communication et de l’extrême lenteur du processus décisionnel.

Paradoxalement, jamais 2M ne s’est financièrement mieux portée. Entre 2003 et 2006, son chiffre d’affaires publicitaire a augmenté de 69%, pour culminer à 477 MDH, et son bénéfice a frôlé les 80 MDH au titre de l’exercice 2005 (produit de subvention étatique inclus). Avec cela, quelques téléfilms marocains de très bonne facture, des émissions phare et quelques coups d’éclat, comme un concours de psalmodie du Coran et, surtout, la très regardée émission«Studio 2M» qui en est aujourd’hui à sa quatrième saison. Autre réalisation de taille : la chaîne vient de s’offrir un joyau en faisant construire un giga studio offrant un plateau de 1 200 m2 et une hauteur utile sous plafond de 15 mètres. Le plus grand et le mieux équipé d’Afrique, doté d’une régie mobile forte de 14 caméras et d’une infrastructure de production de pointe.

Ces réalisations, tout le monde en convient, même les détracteurs les plus irréductibles du DG. «Mais, une télé, ce n’est pas des coups d’éclat seulement», rétorque-t-on Que reproche-t-on exactement à M. Benali ?

Une direction de la production inoccupée, et d’autres directions qui ont tout simplement disparu
Etonnamment, c’est sur le terrain où la chaîne a réalisé un autre exploit, celui de la production de téléfilms (une moyenne de vingt films réalisés chaque année), que le directeur général est le plus contesté : le 4 mai 2007, Mohamed Abderrahmane Tazi, directeur de la production depuis 2000, lié à la chaîne par un contrat reconduit tacitement chaque année, est viré sans ménagement de son poste. Un responsable de la chaîne, qui, comme les autres, parle sous couvert d’anonymat, explique que M. Tazi a été licencié «de la façon la plus méprisante. La moindre élégance voulait que la direction générale reçoive le concerné dans son bureau, au lieu de lui envoyer un courrier de licenciement comme un bon à rien». La raison de ce licenciement ? «Elle n’a rien à voir avec la qualité du travail effectué par Abderrahman Tazi. Certes, ce dernier n’est pas exempt de reproches, mais son licenciement est une réaction subjective et irréfléchie suite à une prise de bec qu’il a eue avec le chef du département de la communication et du marketing des programmes, une protégée du directeur général», poursuit la même source. Une information que La Vie éco a recoupée auprès d’autres interlocuteurs.

Mais il y a plus grave que ces querelles de personnes. En effet, à trois mois du mois du Ramadan, période où l’audimat atteint son point culminant, la chaîne se trouve à court de directeur de la production. Dans les couloirs de la chaîne, la crainte de voir se répéter la mascarade des sitcoms du Ramadan dernier est grande : Khali Amara et Labas Oualou bas avaient fait fuir les téléspectateurs. Deux mois après, en janvier 2007, la direction de la production de 2M avait envoyé un courrier au directeur général pour exposer sa vision des programmes à produire afin d’améliorer la qualité. «La direction générale fait la sourde oreille. Quand on insiste, la personne est carrément mise sur la touche», tonne un journaliste. Le directeur général, selon des responsables de l’unité de théâtre et des émissions à 2M, passe outre les décisions du comité de validation des projets pour imposer des pièces médiocres.

Le directeur général, qui a refusé dans un premier temps de commenter ce qu’il qualifie de «bruits de couloir», a finalement décidé de réagir. Il convient que Abderrahmane Tazi a fait «un excellent travail» pour 2M. Mais la qualité de la production, pour M. Benali, n’est pas une affaire d’individu : «l’entreprise a une stratégie et un souci, la satisfaction du public. La collaboration de M. Tazi avec la chaîne s’est passée sans le moindre accroc, il était lié à 2M par un contrat qui est tout simplement arrivé à expiration. M. Tazi a assumé la fonction de conseiller en matière de production, l’idée essentielle étant que des talents mûrissent à ses côtés et parviennent à maîtriser la gestion de l’activité.»

La chaîne alterne le bon et le décevant
A la décharge de M. Benali, si les sitcoms du Ramadan dernier ont connu un cuisant échec, d’autres téléfilms comme Lalla R’himou, des feuilletons comme Oujaâ Trab, et des émissions comme Rommana ou Bartal et L’autre horizon avaient sauvé la mise. «Ramadan ou pas, notre souci a toujours été l’amélioration de la qualité. Si le champ de l’audiovisuel marocain accapare 60% de l’audimat, malgré l’existence d’une concurrence féroce des chaînes satellitaires du Moyen-Orient et d’Europe, c’est qu’il y a un travail de qualité qui se fait, malgré les limites de nos moyens par rapport à ceux des chaînes concurrentes», tient à préciser M. Benali.

Il n’empêche, la chaîne a tout de même perdu son éclat en programmant de plus en plus de films étrangers vieillots ou carrément des navets, le dimanche en soirée. «C’est le DG qui décide de tout», se défendent les responsables concernés. Le plus grand problème dont souffre 2M, et qui se répercute sur la qualité de ses programmes, c’est l’absence d’un organigramme clair qui définisse les fonctions de chacun. D’où un manque de communication entre la direction générale, les chefs de départements, et le reste du personnel.

Une direction de l’information qui échappe à l’autorité du DG ?
Rappelons que, du temps de Noureddine Saïl, il existait un comité de direction qui réunissait autour d’une même table, une fois par semaine, tous les directeurs de la chaîne pour évaluer le travail accompli et débattre du travail à venir. Ce comité de directeurs a été supprimé pour être remplacé par des départements et services dont les responsables «n’ont de pouvoir que sur papier», accuse-t-on de toute part. De fait, toutes les décisions tombent du quatrième étage, celui de la direction, et l’on se hasarde volontiers à comparer l’entreprise à une société familiale, gérée de manière archaïque par une seule personne. Et encore, s’insurge un journaliste au service de la chaîne depuis 15 ans, «dans une entreprise privée, pour un meilleur management et une meilleure gouvernance, le patron doit être à l’écoute de collaborateurs crédibles choisis pour leurs compétences, pour le bien de toute la société. 2M, comme son nom l’indique, est une chaîne composée de maillons ; si un seul saute, c’est toute la machine qui déraille.» Les faits donnent raison aux mécontents. En quatre ans, les directions ont été démantelées les unes après les autres. Un comble : avec 700 salariés, la chaîne n’a pas de directeur des ressources humaines ou du personne ! «C’est un scandale !», s’insurge un syndicaliste de la chaîne. Depuis la création de cette dernière, jamais il n’était arrivé que le personnel apprenne dans les couloirs la confection d’un nouvel habillage (l’équivalent d’une nouvelle maquette pour un journal). Or, l’habillage d’une entreprise télévisuelle est hautement significatif pour l’image de cette entreprise.

Deux directions sont encore en place aujourd’hui : la direction financière, et celle de l’information. Si l’on comprend aisément le maintien de la première, la résistance de la deuxième serait plutôt due, selon plusieurs sources, «à la personnalité de Samira Sitaïl et à son réseau qui font que M. Benali ne peut la déboulonner». Ce qui fait dire que «la direction de l’information a toujours, et depuis que la chaîne est passée dans le giron de l’Etat en 1996, joui d’un statut spécial qui la place au même niveau, sinon plus haut, que la direction générale». Officiellement, affirme-t-on, c’est une direction comme une autre, qui dépend hiérarchiquement de la direction générale, mais «dans les faits, cette direction est un véritable Etat dans l’Etat». Une affirmation, facile à recouper : il est notoire que, depuis longtemps, les relations entre la directrice de l’information et le DG sont tendues. Contactée à maintes reprises, Samira Sitaïl a refusé de se prononcer sur le sujet.

Le directeur général, pour sa part, est catégorique sur le plan de l’organigramme : bien sûr qu’il en existe un, dit-il. Un organigramme qui va de la direction générale aux simples employés, chacun avec sa fiche de fonction exacte (cadre, caméraman, script…). Et chacun, dans cet organigramme, sait ce qu’il doit faire, connaît sa hiérarchie, le système d’évaluation…«Les réunions entre chefs de départements et direction générale sont presque quotidiennes, je ne suis pas enfermé dans mon bureau, je suis avec eux sur le terrain, tous les jours. Je suis à l’écoute en continu avec le personnel, il n’y a aucune cloison entre nous, tout le monde peut voir le DG à tout moment. Il m’arrive d’écouter des doléances particulières, comme il m’arrive d’en écouter d’autres, liées à l’activité du personnel», se défend M. Benali. Pourtant, ils sont nombreux à affirmer que ce dernier est constamment dans sa tour d’ivoire. Et pour la direction de l’information ? M. Benali (voir entretien en page 69) rejette cette «dichotomie» supposée.

En tout état de cause, les réalisations de la direction de l’information sont plutôt positives, avec un service des sports performant et des émissions qui forcent le respect telles «Moukhtafoune», «Grand Angle», «Eclairages». Bémol de taille, cependant : la qualité des JT, que l’on trouve trop convenus, faisant souvent l’impasse sur des sujets importants. Dernier exemple en date, celui des récents attentats de Casablanca où le sujet n’a été abordé… qu’après les élections en Mauritanie. D’ailleurs, la direction de l’information, rappelons-le, a connu une crise à la fin de l’année 2004, lorsque des journalistes avaient rendu leur tablier. La raison ? Les journalistes des JT réclamaient une ligne éditoriale claire et une charte déontologique qui les valorise en tant que professionnels de l’information.

Des ressources étrangères trop payées
Autre tare fréquemment évoquée dans la gestion de la chaîne : le recours à des collaborateurs de pays étrangers, notamment des réalisateurs, pour réaliser des émissions qui peuvent très bien l’être par des compétences nationales, et à un moindre coût. On cite à cet effet, l’exemple de «Abouabou Al Madina» et de «Studio 2M», pour lesquelles la chaîne engage de gros moyens au détriment d’autres émissions. Il arrive à des journalistes et techniciens d’être à court de caméra pour accomplir leur travail. A la limite, se plaint un ancien, qui travaille pour la chaîne depuis sa création, en 1989, «de telles émissions allèchent à coup sûr les annonceurs et sont sources de revenus conséquentes pour la chaîne, mais à quel prix ? Et pour quels résultats ? On fait appel à des réalisateurs étrangers, dont la collaboration coûte entre 3 000 et 4 000 euros par jour». Si, en plus, l’animateur de l’émission est jugé mauvais… C’est le cas de «Studio 2M» cette année. «Meriem Saïd crie plus qu’elle n’anime» jugent, dépités, des professionnels.

Sur ce point aussi, celui des réalisateurs étrangers, le directeur de la chaîne de Aïn Sebaâ est catégorique. L’entreprise selon lui ne fait pas appel, plus que de raison, à des compétences étrangères au détriment des ressources internes. L’essentiel se fait avec ces dernières. Mais, pour des besoins de formation, si la chaîne, dit M. Benali, «fait appel à un grand nom de la réalisation pour réaliser une émission, comme celle de ‘‘Studio 2M’’, c’est pour avoir un produit au diapason de ce qui se fait au niveau international, et pour que ce grand nom de la réalisation (comme celui de la “Star Academy” en France), puisse travailler avec un réalisateur maison pour un transfert du savoir-faire. D’ailleurs, les prix que nous payons ne sont pas exorbitants ou excessifs, nous sommes soucieux de nos moyens et ne sommes pas disposés à payer des coûts faramineux».

En définitive, le bilan de Mostapha Benali à la direction générale de 2 M est-il si médiocre ? Ce serait aller vite en besogne que de l’affirmer. L’homme n’est certes pas issu du monde du journalisme, et n’est pas non plus un communicateur, mais c’est un technicien reconnu puisqu’il avait fait ses premières armes au sein de 2M en tant que directeur d’antenne. A son actif, il faut également citer la création d’une douzaine de bureaux régionaux dans les principales villes du Maroc, de Tanger à Laâyoune et de gros investissements dans la numérisation de la chaîne pour améliorer la qualité du son et de l’image. Six stations de transmission mobile ont été créées et la chaîne a réussi à toucher un large public à l’étranger. Pour autant, le malaise existe bel et bien. Il y a trop de voix pour dénoncer les décisions non concertées, les projets en attente et les interférences des protégés du DG dans des domaines qui ne relèvent pas de leurs compétences. Suffisamment de voix, en tout cas, pour que l’on écarte l’idée que ce sont simplement des aigris.