Les rupins ou l’art de claquer du fric sans être pris pour un parvenu

Nos riches ne font pas de folies. A la Rolls, ils préféreront une bonne Peugeot 607. Côté bouffe,
ils font plutôt dans l’hypocalorique.
Des petites faiblesses : Rollex, chaussures sur mesure ou chemise à monogramme.
Ils n’hésitent pas à investir dans les toiles de maître
et collectionnent objets d’art, meubles rares ou bibelot introuvable.

Demandez à n’importe lequel des milliers de joueurs de Loto qui encombrent les bureaux de tabac au point, certains matins, d’agacer les fumeurs en manque, ce qu’il ferait de son pactole s’il gagnait. Réponse immuable : «Si je touche le gros lot, je rends mon tablier, je prends ma retraite et j’occupe mon temps à voyager en Europe…». Après l’aveu, le rêve déferle. Il est question, en vrac, de remplacer les baignades à Dar Bouazza par celles de Marina Smir, l’harmonica en plastique du petit par un saxophone, la Uno cabossée par une Mercedes dernier cri, l’étriqué trois-pièces par une vaste villa avec un grand jardin, et… la vieille épouse par un tendron. Rien d’affolant, en somme.

Si le joueur de Loto se fend hebdomadairement de quelques dirhams pour avoir le cœur en déroute lors de la diffusion du tirage sur le petit écran, il sait pourtant qu’il n’ira pas au bout de ses rêves avec 5 ou 10 millions de dirhams. Ses espoirs démesurés ne l’empêchent pas de savoir compter, et de se rendre compte que le gros lot n’est pas suffisant pour atteindre les couches raréfiées de la stratosphère où s’ébattent les vrais hyperriches.

Faire de l’argent, tel est le plaisir essentiel des riches
Comment donc vivent ces oiseaux rares qui n’établissent généralement aucun rapport entre ce qu’ils gagnent et ce qu’ils dépensent ? Ceux qui disposent déjà, au centuple, de tout ce qui nous manque ? Ceux dont le romancier américain Scott Fitzgerald, dans Gatsby le magnifique, remarquait «l’aisance de mouvement et la position assurée des pieds sur la pelouse» ? Faire de l’argent semble être leur unique plaisir. «N’importe quel imbécile peut s’amuser avec son chéquier et claquer une fortune. Mais les sensations qu’il éprouvera n’ont rien à voir avec la formidable satisfaction d’avoir conclu une bonne affaire», affirme un des gros calibres. Bref, il convient de laisser aux joueurs de Loto l’usage du diction américain : «Dieu a créé l’argent pour qu’il soit dépensé. On ne peut l’emporter dans la tombe».
Côté dépenses, la folie, en effet, n’est pas de mise. Nos rupins vivent, certes, dans un confort enviable – tapis épais, fauteuils profonds, tableaux de maîtres – mais ils ne mènent pas une vie de nabab. Les Rolls et les Ferrari ne roulent pas des mécaniques dans les rues huppées. Quant aux jets privés, seuls les riches dont l’empire s’étend au-delà des frontières en possèdent, et ils s’en servent exclusivement pour affaires.

Beaucoup sont atteints de collectionnite aiguë
A vrai dire, pas de quoi faire rêver ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Chez nous, pas de sultan de Brunei, qui éleva, il y a vingt-cinq ans, un palais de 1 788 pièces (avec un garage de 800 places) couronné par deux coupoles d’or. Pas d’hommes d’affaires américains transportant le pont de Londres en plein désert d’Arizona ou se construisant une maison-palais réplique des pyramides. Pas de milliardaire australien ayant transformé son ranch en royaume indépendant battant monnaie. Pas de PDG tel que le Français Bernard Arnault qui, le 17 septembre 2005, avait invité, pour la noce de sa fille, 650 personnes, dont quelques patrons, une poignée d’hommes politiques, Bernadette Chirac en personne, et une palanquée de têtes couronnées. En somme, les fortunes marocaines semblent se contenter des avantages repérés par le sociologue Wright Mills : «Ne jamais regarder la colonne de droite des menus, ne jamais recevoir d’ordres, ne jamais s’imposer une tâche désagréable». L’excentricité n’est pas leur tasse de thé. Faut-il se réjouir de la «sagesse» de nos milliardaires ou déplorer qu’ils ne s’éclatent qu’en présence d’une belle colonne de chiffres ?

Pour autant, nos Crésus ne sont pas des Harpagon. Ils ne passent pas le plus clair de leur temps à grossir leur «cassette», ils en dépensent une partie. Mais, pour eux, pas question de jeter de la poudre aux yeux au risque de ne réussir qu’à se faire taper le porte-monnaie, il convient de dépenser «intelligent». D’abord, en investissant dans la pierre, afin d’accroître le patrimoine. L’ «hôtel particulier» à Casablanca, le chalet à Ifrane, la villa à Cabo Negro ou le cabanon à Kabila, le duplex à Paris ou à Londres, parfois la villégiature à Marbella, voilà le genre de pieds-à-terre que s’offrent les riches. Pour l’évasion hebdomadaire, l’indispensable riad à Marrakech (jusqu’à 70 MDH). Banal, direz-vous. Seulement, ce Marrakech-là, celui des «résidents en or massif», est loin d’être tonitruant. Peu de sorties, quelques dîners entre pairs en fortune, auxquels sont conviés des artistes et vedettes de haut vol. Ce Marrakech-là honnit le tapage, le clinquant, l’ostentation. Pour y échapper, les vrais riches s’isolent. Pour s’isoler, ils revendent leurs riads et s’installent de plus en plus loin de Marrakech, quitte à en payer le prix fort.

On choisit des couleurs passe-partout pour ne pas se faire remarquer
Dans le souci d’acquérir des biens patrimoniaux tout en se faisant plaisir, les riches banquent pour l’art. Car ils sont capables de passions et, comme ils disposent, par définition, des moyens nécessaires pour les assouvir, ils ne s’en privent pas. Du moins, si l’on en juge par l’intérieur des cinq d’entre eux qui ont daigné nous recevoir. Tous avouent être définitivement atteints de collectionnite, traquant les toiles de valeur (essentiellement peintes par des orientalistes comme Majorelle, Edouard Edy-Legrand ou Henri Pontoy, des figuratifs marocains tel que Hassan El Glaoui ou des ténors de l’abstrait comme Farid Belkahia, Jillali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui…), sélectionnant, accumulant et thésaurisant l’objet d’art, le meuble rare et le bibelot introuvable. Feu Omar Benjelloun possédait une collection de costumes anciens, de bijoux, de manuscrits, de monnaies, de céramiques et de peintures. Il tenait à en faire profiter le commun des mortels. C’est pourquoi il bâtit un musée-fondation à Marrakech. Certains voulaient déceler dans cet acte un «désir d’immortalité». Psychanalyse de bazar. L’art, depuis toujours, hante les riches. Il est le stade suprême de la richesse : acquérir des biens patrimonaux qui ne sont pas (forcément) des actifs de rapport.

Pour le reste, les riches veillent scrupuleusement à ne pas se faire remarquer, ne pas s’exhiber. Pas de Rolls (trop voyante). Le 4×4 Porsche (1,2 MDH), le Hummer (1,6 MDH) ou la Ferrari, c’est pour les enfants et l’épouse. Les grands patrons roulent surtout en 607 Peugeot ou en BMW (2 MDH pour la mieux équipée). Bleu marine, grise ou noire, couleurs passe-muraille. Discrétion oblige.
Pour autant, les riches ne passent pas tout leur temps à se dérober au regard du vulgum pecus. On peut les croiser, exceptionnellement, au Cabestan, Ma Bretagne ou La Mer, à Casablanca, ou dans les restaurants renommés de Marrakech (Dar Marjana, Dar Yacout, Le Tobsil). Mais, en général, ils évitent les agapes, par souci de leur ligne. Aussi, disposent-ils, le plus souvent, d’un maître-queux à domicile, grassement payé (de 20 000 à 30 000 DH). Cela fait cher le repas frugal. Mais pour surveiller les graisses et le cholestérol, ainsi que pour paraître à leur avantage, les riches ne regardent pas à la dépense. Ils s’habillent et se chaussent sur mesure. Lanvin, Dior, Zegna, Hermès, Armani pour le costard (50 000 DH), John Loeb pour les pompes (de 6 500 à 9 000 dirhams la paire en prêt-à-porter et beaucoup plus pour du sur mesure), Charvet pour la chemise à monogramme. Cher et plutôt «triste», le bleu et le gris ayant la préférence des riches. Lesquels se toquent des belles montres (Rollex, Vacheron, Constantin, Bréguet, de 50 000 à 100 000 dirhams).

Quoi qu’ils en fassent, l’argent n’est plus le vrai problème des riches. Ce qui les préoccupe davantage, c’est la transmission héréditaire.