Les retraités se prennent en main pour mener leur vie plus sereinement

Les retraités vivent plus longtemps et la solidarité familiale s’effrite de plus en plus. Ils se réunissent dans des associations pour éviter la solitude et l’ennui. Beaucoup d’entre eux sont affectés par la modicité de leurs moyens financiers.

La retraite est une seconde vie. C’est pourquoi l’Association nationale El Ouifak des retraités du Maroc, créée en 2010, s’est fixé comme objectif de les accompagner durant cette tranche de leur vie. «L’association est ouverte aux retraités de tous les secteurs et de toutes les régions du Maroc. Il n’y a pas d’adhérent ni de cotisation. C’est ouvert à tous pour faire sortir les retraités de la solitude et du désœuvrement en leur organisant des sorties, des voyages et surtout les sensibiliser à faire face aux problèmes du troisième âge», explique-t-on à l’association qui organise, sur toute l’année, des voyages aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, notamment des Omras ou encore des séjours dans des pays européens et autres. L’image des vieux retraités pliant sous le poids des années de travail, seuls, désœuvrés et vivant avec le sentiment de ne plus servir à grand-chose, voire à rien, est à bannir, selon l’association qui estime «que les retraités ont besoin d’un accompagnement social pour bien vivre l’après-retraite, sachant qu’un retraité de 60 ans a encore en moyenne 25 années de vie devant lui». En effet, le vieillissement de la population marocaine se confirme. L’espérance de vie à la naissance se situe à 76,1 ans. Selon les indicateurs sociaux de 2018 du Maroc, publiés en janvier 2019 par le Haut Commissariat au Plan, les personnes âgées de plus de 60 ans représentent 10,2% de la population. La population du troisième âge (60 ans et plus) a donc augmenté par rapport à 1971 quand elle représentait 7,1% de la population globale.
Selon des gériatres, on peut distinguer deux types de personnes âgées : il y a ceux appelés «jeunes vieux», dont l’âge est de 60 à 75 ans, qui restent plus ou moins dynamiques et qui sont aussi autonomes financièrement, et les «grands vieux» dépassant 75 ans, inactifs et malades. Haj Mohamed, ancien professeur de français, est un retraité du premier groupe qui, précise-t-il malicieusement, «refuse de vieillir. C’est dans la tête que cela se passe. Depuis mon arrêt de travail, il y a douze ans, je ne me suis pas ennuyé une seule fois. Le matin après mon café et avoir écouté les infos à la radio, j’accompagne ma femme au marché tous les jours car nous avons arrêté de faire les courses pour la semaine, parce que nous ne voulons plus avoir ce genre de contraintes organisationnelles. Après le déjeuner, la sieste s’impose, ensuite après la prière d’El Asr, je prends le thé avec ma femme, elle aussi retraitée, depuis neuf ans, et je vais au café du quartier pour une heure avant de me rendre, avec deux de mes amis et anciens collègues, à la mosquée pour la prière d’El Maghrib. Tout de suite après, je retourne à la maison parce que mes deux enfants reviennent du travail. On se raconte notre journée et on regarde la télévision. Coucher à minuit et jamais plus tard. Il faut faire attention et se maintenir en bonne santé». Cette journée-type de Haj Mohamed connaît des changements pendant Ramadan, parce qu’il se rend, chaque année à El Omra et aussi durant l’été car il prend des vacances en famille à El Jadida avec ses frères et sœurs. Lui, dit-il, n’a pas besoin d’une association pour vivre son après-retraite : il s’est organisé et ne s’ennuie pas, sachant qu’il offre par ailleurs aux uns et autres, familles, amis et voisins, ses services de bricolage et de prestations administratives. Toutefois, il salue l’initiative des associations qui, comme El Ouifak, se soucient des retraités car, selon lui, «un grand nombre d’entre eux sont seuls parce que la famille aujourd’hui est de plus en plus atomisée. Les enfants vont travailler dans d’autres villes ou bien se marient. L’éloignement et le manque de temps expliquent souvent la solitude des parents retraités ! De plus, les actions de ces associations suppléées aux maisons de vieux qui sont, au Maroc, il faut le dire, de vrais mouroirs».

«Tisser des liens d’amitié entre les retraités…»

Aujourd’hui, vie moderne oblige, le système de solidarité s’effrite, et les personnes âgées en seraient probablement les plus affectées. C’est pour cela que l’Amicale des cadres retraités de l’OCP, créée en 1991, tient, explique Nezha Mouhafid, sa présidente, «à tisser des liens d’amitié entre les retraités» et cela via des actions caritatives, des sorties et voyages ainsi que le soutien des personnes malades ou rencontrant des difficultés. Contrairement à l’Association El Ouifak, l’Amicale des cadres retraités de l’OCP est basée sur un système d’adhésion qui permet aux cadres hommes et femmes d’y adhérer moyennant une cotisation annuelle de 200 DH. Structurée, l’amicale, qui compte 550 membres, tient son assemblée générale chaque année et dispose d’un comité de direction qui élabore et valide les plans d’action annuels, prévoyant les actions et événements à organiser. Sont alors organisés des excursions à l’intérieur du Maroc dont les destinations sont arrêtées selon un sondage des membres ainsi que des voyages à l’étranger, notamment une Omra par an durant le mois de Châabane et, depuis 2018, un voyage à l’étranger, notamment à Istanbul et en 2019 il est prévu un séjour à Lisbonne. Dans le souci d’une accessibilité des prix, l’amicale a transposé, indique sa présidente, «le modèle de l’OCP. Ainsi, pour les voyages nous lançons un appel d’offres, les plis sont ouverts par une commission qui sélectionne l’offre intéressante. Nous établissons alors un contrat avec l’agence et nous obtenons des tarifs préférentiels ainsi que des gratuités. Ainsi, par exemple, pour El Omra, nous proposons un produit de luxe à 16 300 DH dans un hôtel 5 étoiles. Au niveau interne, une excursion de cinq jours coûte 1 000 DH tout compris. Il est à noter que l’amicale, bénéficiant d’une subvention annuelle de l’OCP, contribue également à ces frais de voyages». En général, ces séjours comptent 100 personnes. Par ailleurs, l’amicale s’est également ouverte aux veuves des cadres qui se retrouvent parfois seules après le décès de l’époux et le départ des enfants. Au-delà des voyages et autres sorties, l’association organise des tournois de pétanque avec les anciens cadres français de l’OCP qui contribuent aussi aux actions caritatives de l’amicale, notamment des dons en nature à des maisons de retraite. Cela permet, selon Mme Mouhafid, de se sentir utile et d’aider autrui. L’amicale, sur le registre de la sensibilisation, organisait des conférences avec des médecins pour informer et communiquer sur des sujets de santé. Mais ces actions ont été abandonnées à la demande des adhérents qui ne veulent pas parler de problèmes de santé mais préfèrent se focaliser sur d’autres choses. Une façon positive de vivre leur retraite. Il est à noter qu’au-delà de l’amicale ouverte à l’ensemble des cadres retraités de l’OCP, il y a des associations pour les autres employés retraités du groupe. «On en compte une vingtaine à peu près à travers toutes les villes où se situent les sites de l’OCP», souligne Nezha Mouhafid.

Tous les retraités du Maroc n’ont pas la chance d’être soutenus et accompagnés par des associations. Haj Brahim, ancien coursier d’une entreprise privée, ignore tout de ces associations. «Depuis mon départ à la retraite, en 2009, je vis entre la maison, la mosquée et le café de mon quartier. Le vendredi est le seul jour où je vois des membres de la famille parce que je fais le tour, allant chez ma mère pour le couscous du midi, chez mes sœurs pour un thé l’après-midi et le soir avec ma femme nous dînons chez ma fille. Mon fils, n’habitant pas à Casablanca, nous rend visite à l’occasion des fêtes et envoie ses enfants chez nous pendant les vacances scolaires de fin d’année et du printemps», souligne Haj Brahim qui ajoute que «pendant l’été, je ne voyage pas avec mes enfants pour ne pas les gêner et je ne peux pas voyager seul parce que je n’en ai pas les moyens !». Haj Brahim avoue s’ennuyer de ses enfants et petits-enfants mais avec les autres retraités de son quartier, ils essaient d’organiser des petites sorties à Ain Diab ou encore à Tamaris pour manger des grillades. «Mais cela ne peut se faire qu’une fois ou deux lorsque nous touchons nos pensions (rires !), on ne peut se permettre davantage», dit ce retraité qui refuse de demander de l’argent à ses enfants. «Je ne tends jamais la main à mes trois enfants. Je refuse leur argent mais parfois ils m’achètent, et à leur mère aussi, des vêtements. A la maman, ils donnent de l’argent lorsqu’elle est invitée pour acheter des cadeaux, etc.». Pour Khadija, ancienne employée dans une commune, la vie est plus dure. «J’ai une pension de 900 DH, mon mari est décédé et ma fille unique vit en France avec son mari et ses enfants. Je vivote dans un deux-pièces donné par mon frère et ma sœur m’aide pour mes soins. Je suis diabétique et hypertendue…». Elle estime que «la solidarité familiale joue encore dans quelques familles, mais elle est en voie de disparition et il faut qu’elle soit remplacée par des aides sociales aux personnes retraitées, âgées et souvent malades. Dans mon quartier il y a un groupe de jeunes étudiants qui aident des personnes âgées. Ils les accompagnent à l’hôpital, aux administrations pour des besoins administratifs, font leurs courses et les accompagnent même au hammam. Ce n’est pas une association mais ils sont très serviables et disponibles. Mais cela relève de l’Etat qui doit mettre en place des services spécialisés». Même si elle pense que les pouvoirs publics sont responsables de la précarité dans laquelle vivent de nombreux retraités, elle estime que ceux-ci sont également responsables dans la mesure où ils ne préparent pas du tout l’après-retraite. Un point de vue qui fait sourire Haj Brahim : «Que peut-on préparer lorsque l’on a travaillé avec un petit salaire et parfois même pas le salaire légal ?!». Il ne s’avoue pas désespéré mais avance «qu’il faut se contenter de ce que l’on a car il est trop tard maintenant pour des personnes âgées comme nous. Je ne pense pas à la mort, je ne veux pas y penser mais je vis ma retraite comme je peux et comme c’est mektoub !». Et les retraités sont nombreux à se résigner et acceptent leur quotidien ennuyeux pour certains et différent pour d’autres comme Hamid, nouveau retraité : «Je suis à la retraite depuis décembre 2018. Mes journées sont différentes des journées de travail dans la mesure où je n’ai plus d’horaire. D’ailleurs, je n’ai pas avancé ma montre d’une heure puisque je ne travaille plus. Et je suis sûr que Ramadan cette année sera plus facile, puisque je vais dormir plus longtemps (rires) mais pour le budget, ce sera serré !».

Si le Maroc est une bonne destination pour les retraités étrangers qui sont motivés, outre le climat et la géographie, par les incitations fiscales et le coût de la vie, pour ces retraités les choses ne sont pas faciles. En 2050, le pays comptera prés de 10 millions de personnes âgées. Selon une étude réalisée en 2017 par l’Observatoire de Wafasalaf, prés de 52% des retraités aujourd’hui comptent sur le soutien de la famille suite à la baisse des revenus après le départ à la retraite. L’enquête révèle aussi que 83% des retraités sondés ont des difficultés financières et 80% ont une protection médicale insuffisante. Ils sont aussi nombreux à avoir encore des crédits à la consommation et crédits immobiliers. Consciente des nombreux problèmes des retraités et que ces derniers ne sont pas concernés par le dialogue social, la Fédération des associations nationales des retraités au Maroc a fait des propositions qu’elle a déposées, à la veille des Assises fiscales, aux deux Chambres du Parlement, aux syndicats ainsi qu’au CESE. Objectif : introduire plus de justice dans le traitement des retraités et donc améliorer leurs conditions de vie.

La fédération demande le relèvement de la marge du revenu non imposable au profit des catégories ayant un revenu bas et au profit des veuves. Elle demande aussi l’application de la retraite minimale (1 500 DH) pour les veuves et la généralisation de cette retraite (1 500 DH) à l’ensemble des caisses de retraites. Aujourd’hui, cette dernière ne s’applique que par la Caisse marocaine des retraites (CMR) et par le Régime collectif des allocations de retraite (RCAR). La fédération, qui rappelle que 75% des retraités de la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS) perçoivent une pension de moins de 2 000 DH, demande également au gouvernement de relever les montants dérisoires des retraites en les mettant au niveau du salaire minimum. Par ailleurs, pour les retraités de la classe moyenne, les propositions de la Fédération des associations nationales des retraités au Maroc portent sur la suppression du prélèvement sur la retraite (avant le calcul de l’impôt sur le revenu) et le relèvement du plafond annuel des 168 000 DH appliqué actuellement pour le porter à 250 000DH. Et pour l’ensemble des retraités et veuves, la fédération demande une réévaluation annuelle des pensions basée sur le taux d’inflation enregistré au niveau national et sur la moyenne annuelle de l’évolution des salaires. Il est aussi question de permettre aux retraités assujettis aux déclarations de bénéficier d’une exonération fiscale sur les années dues avant l’instauration en 2018 de la déclaration cumulative. À cela s’ajoutent la demande d’élaboration d’un régime dédié aux retraités et la révision des lois relatives au calcul de la pension au niveau de la CNSS. Sur ce volet, la fédération propose la surpression du plafond de 6 000 DH. Pour le régime collectif des allocations de retraites (RCAR), la fédération propose le changement de la base de calcul appliquée actuellement, lequel se réfère à la moyenne des salaires enregistrée durant la période de travail (période d’activité). Quant à la Caisse marocaine des retraites (CMR), la proposition de la fédération porte sur l’harmonisation entre l’article 12 de la loi relative aux pensions civiles et l’article 60 du Code général des impôts, qui prévoit la ponction de 40 à 55% du revenu global de la retraite.