Les incivilités se multiplient et dominent nos comportements

L’espace public est inondé d’actes incivils : sur les routes, dans les transports en commun, dans les immeubles en copropriété, dans les écoles… Dans les transports publics, ce sont les femmes qui en sont les plus victimes : harcèlements sexuels, vols, violences, insultes…Les personnes à mobilité réduite aussi.

«Hmar» (âne), «Zindiq» (voyou)…, un flot d’injures fusent de l’intérieur d’une voiture à l’encontre d’un sexagénaire qui a osé faire une remarque, pertinente d’ailleurs, à un conducteur de voiture qui lui a refusé la priorité sur un passage piéton alors qu’il traversait un grand boulevard. Obscénités proférées à tout-va, dites-vous, et entendues à tout bout de champ dans la grande ville de Casablanca? Rien de plus ordinaire ? Certes. Mais si ces comportements grossiers sont hélas monnaie courante, ils ne dénotent pas moins, comme tant d’autres, d’une incivilité inquiétante. Circuler à Casablanca est une épreuve difficile, que ne peuvent réussir que ceux qui ont des nerfs solides. C’est une arène, comme le décrit l’écrivain Habib Mazini dans son livre Le patriote irrévérencieux(*) «que se disputent incivilités, crachats et insultes». Pour tout dire, le conducteur marocain n’a aucun sens du code de la route, et le minimum de civilité requis est de respecter une loi pour une meilleure circulation sur les routes. Il peut ralentir au milieu de la chaussée pour parler dans son portable sans se soucier des autres conducteurs, comme il peut parquer sa voiture sur un trottoir et gêner les piétons. Le conducteur de taxi peut s’arrêter de façon brusque à tout moment, presque au milieu de la chaussée, sans même utiliser son clignotant pour avertir celui qui est derrière. Et celui-là qui appuie sur le klaxon une fraction de seconde après le passage du feu rouge au vert. Et cet autre qui stationne en deuxième position le temps de faire sa prière dans une mosquée, ou acheter du pain d’une boulangerie. Aux dernières nouvelles, d’après M. Mazini, «des conducteurs se font installer de petits écrans DVD pour regarder un film et…conduire. C’est fou l’ingéniosité des Casablancais d’innover dans le négatif». Quand vous leur faites une remarque sur ces comportements inciviques, voire illégaux et dangereux, les plus «cyniques» vous rétorquent que de tels dérapages «sont normaux chez nous» et que le fautif ce n’est pas eux, mais vous qui relevez l’anomalie. Ce n’est là qu’un aperçu très modeste sur l’incivilité qui règne sur les routes marocaines, avec son lot d’accidents meurtriers et de vies brisées.

Dans les moyens de transport en commun, c’est une autre galère, et ce sont les femmes qui sont les plus victimes de ces actes incivils. Qu’elles soient en attente du bus dans les arrêts, à l’intérieur de ce bus, ou dans les grands taxis, elles sont victimes d’agressions physiques et psychologiques, de vols, et d’harcèlements. La Banque mondiale en a fait le constat, en 2013, lors d’une consultation faite auprès de la société civile sur le sujet.

Ne pas payer sa cotisation au syndic est aussi un acte d’incivisme

Les femmes, constate l’étude, utilisent plus que les hommes les transports en commun, et la majorité d’entre elles emprunte les autobus et les grands taxis. 45% parmi celles qui travaillent à l’extérieur de la maison ou font encore leurs études, utilisent l’autobus, et 40% les grands taxis. Une femme sur cinq utilise trois modes de déplacement sur le même trajet pour rejoindre son lieu de travail ou d’études. Et la Banque mondiale, s’appuyant bien entendu sur des sources d’ONG marocaines, de justifier que l’utilisation massive par les femmes du transport en commun est due au fait qu’un grand nombre d’entre elles n’ont pas les moyens d’avoir une voiture. L’institution internationale a même formulé quelques propositions de solutions, dont une relative à l’élaboration d’une réglementation imposant aux taxis d’afficher une «charte des passagers» dans leur voiture, avec un numéro vert pour les réclamations, ainsi que le nom et la photo du conducteur. Une manière de parer à l’incivilité des passagers, à l’insécurité et aux éventuelles agressions.

Mais les scènes d’incivisme n’existent pas que sur les routes. On les trouve aussi dans les écoles de la part d’élèves qui insultent ou agressent leurs enseignants, et dans les immeubles en copropriété.

Comme le cas de ce citoyen, qui habite un luxueux appartement à Casablanca, et qui refuse de payer sa cotisation mensuelle au syndic. Ce refus de s’acquitter de ces charges de copropriété, pourtant exigées par la loi, remonte à plus de trois ans, alors qu’il roule dans une voiture aussi luxueuse que son appart de 225 m². Et il profite en plus de tous les avantages que met à sa disposition ce syndic: ascenseur en marche, propreté des escaliers, conciergerie… Motif invoqué de ce refus ? «Il n’y en a pas, à vrai dire. Il n’assiste jamais aux réunions des copropriétaires, et la seule fois où il a assisté, c’est pour nous faire remarquer que les escaliers sont sales et que le parking n’est pas assez éclairé», s’étonne, révulsé, le président de ce syndic. Ignorance de la loi ? «Plutôt incivisme. Le copropriétaire récalcitrant est un expert comptable et il connaît très bien la loi sur la copropriété», répond le responsable du syndic. L’incivisme est légion dans les habitations en copropriété, il n’est certes pas quantifiable par des enquêtes sur le terrain, mais il est visible à l’œil nu : ne pas payer sa cotisation, ne pas se référer au syndic en cas de transformations qui touchent les parties communes de l’immeuble, étaler son linge dans des balcons qui donnent sur le boulevard, étaler son tapis et envoyer toutes ses saletés chez le copropriétaire d’en bas, jeter ses ordures ménagères dans un coin du parking au lieu de les mettre dans le bac à côté…Des copropriétaires ne se disent même pas bonjour en se croisant sur le palier ou dans l’ascenseur. Quasiment tous les syndics se plaignent du non-paiement des frais inhérents aux parties communes, ces dernières ne les concernent pas car elles sont, selon leur vision, hors de leur habitation. Une espèce «d’incompréhension mentale ou culturelle, produit d’une extension du concept de la terre. Chacun s’occupe de la sienne», commente avec sarcasme M. Mazini dans son dictionnaire sur les comportements des Marocains. D’autres copropriétaires, poursuit-il, refusent de s’acquitter de leurs dettes à cause de leur «mentalité belliqueuse, parfaitement initiés sur la copropriété mais rétifs à tout paiement. Ils tablent, en majorité, sur la lenteur des procédures ou leur réduction par prescription».

Si impolis, intolérants et dépourvus de tout sens du vivre-ensemble les Marocains d’aujourd’hui ? Loin de toute généralisation, il faut dire que vivre en copropriété n’est pas le fort du Marocain, ni conduire correctement un véhicule, ni préserver l’environnement, qui appartient à toute la communauté, des bruits et de la saleté. Les sociologues imputent ce comportement à un état d’esprit qui, tout en s’étant «modernisé» (habit signé, voiture, chauffeur pour accompagner les enfants à l’école…), reste «traditionnel». Il n’aura pas encore assimilé «le vivre en commun» dans l’espace public, qui impose des comportements moins égoïstes. Chez le Marocain, analyse Abdessamad Dialmy, sociologue, «on est plutôt en présence de l’exacerbation d’un égoïsme qui tranche avec l’esprit de partage traditionnel. Il y a un état d’esprit antinomique avec l’esprit de cohabitation au sein d’un immeuble, qui ne peut être compris indépendamment du comportement général des Marocains. Si on se comporte mal au travail, dans la rue, dans sa voiture, à l’école, avec sa femme et ses enfants, comment pourrait-on se comporter bien avec le voisinage?». Tout est, à vrai dire, question de civisme.

L’incivisme, un état d’esprit dominant

Il y a bien entendu les femmes qui, selon l’étude de la Banque mondiale sur les transports en commun, sont les plus exposées dans l’espace urbain aux actes incivils, mais il y a aussi les personnes à mobilité réduite qui n’ont pas droit de cité sur cet espace. Mais, là, les autorités et le gouvernement en sont aussi responsables, car ils ne donnent pas l’exemple en se refusant à construire des trottoirs accessibles, à aménager des accès adaptés dans les différentes administrations et entreprises, publiques et privées, pour les personnes handicapées. Et à part le tramway, les autres transports en commun ne sont pas faits pour eux. Ce n’est pas un hasard si la Banque mondiale, dans la même étude sur les transports en commun, avait formulé une proposition pour adapter les trottoirs aux personnes à mobilité réduite, et avait recommandé à donner la parole à cette catégorie et à d’autres groupes marginalisés pour s’exprimer sur les politiques et la planification des transports publics. Ce cri d’alarme d’une citoyenne handicapée sur son compte facebook en dit long du marasme que vit cette catégorie: «Je viens de rentrer du Megamall de Rabat…, ils font des travaux au parking. Et devinez où ils entreposent les briques ? A l’emplacement du stationnement pour handicapés… C’est grave… Je me sens ‘‘ma7gora fbladi’’ à cause de mon handicap. C’est qui le ou les responsables ? Les trottoirs trop hauts, les passages inadaptés aux chaises roulantes, et ne parlons pas des transports en commun…».

Un bémol toutefois dans ce panorama incivique : des citoyens se mobilisent dans leurs villes ou dans leurs quartiers, et sur les réseaux sociaux, pour sensibiliser sur ces actes incivils. Il y a l’initiative de quelques habitants du quartier Béni Makada à Tanger, qui se sont rassemblés pour embellir leur lieu de vie, la veille d’Aïd al-Adha, en septembre dernier. Des jeunes du quartier ont en effet nettoyé les rues et les ont décorées pour les mettre en valeur. Ils ont installé des tables dans les rues pour permettre aux habitants du quartier de se partager un repas. Publiée au lendemain de l’Aïd, une vidéo sur ces civilités et de cette atmosphère conviviale a été visionnée par plus de 210000 internautes. Ces derniers avaient unanimement sympathisé avec les habitants du quartier à l’origine de cette initiative. Et il y a ensuite cette page facebook créée en septembre dernier par des jeunes Casablancais appelée  «Incivilité Maroc», avec comme mot d’ordre  «Stop aux incivilités». Manière de rappeler que l’espace public appartient à tout le monde et il a besoin de plus de respect de la part de ses utilisateurs. Sur Twitter, même chose en ce début 2016. Sous le hashtag «#Alerte7mar», une nouvelle campagne de sensibilisation sur l’incivisme est menée. «Vous ne respectez pas le code de la route ? Vous avez mal stationné au Mcdo du quartier? Vous doublez toute une file de voitures en plein embouteillage? Alarme : les internautes vous dénoncent», alerte l’un des activistes de ce mouvement. Preuve que la société marocaine a quand même une conscience et qu’il existe des citoyens qui tiennent à lutter contre l’incivisme.

Décidément, Casablanca, la plus grande ville du Maroc avec ses 4 millions d’habitants, son parc automobile estimé à 1,5 million de véhicules, et la diversité sociologique de ses habitants, serait le terreau le plus fertile aux comportements inciviques qui règnent au Maroc. Ce n’est pas un hasard si les autorités de la ville ont estimé nécessaire d’installer une police des incivilités et une autre pour le respect de l’environnement. Le 26 novembre dernier, le wali de Casablanca, Khalid Safir, lors d’une conférence à la Chambre française de commerce et d’industrie (CFCIM), avait annoncé la création d’une police municipale destinée à contrer les incivilités qui règnent à Casablanca. Il y a bien une police chargée de l’ordre public, de la circulation, et de la lutte contre la criminalité et la délinquance, avait-il déclaré, mais elle «n’a pas le temps de s’occuper des actes d’incivilité, dont personne ne s’occupe». C’est un nouveau système donc, avec ses règles, qui va s’installer pour faire face aux actes incivils. Encore faudra-t-il, pour être conforme à la loi, préciser quelles infractions d’ordre incivique il s’agit et quelles peines infliger aux contrevenants. Dans la même rencontre, le wali avait annoncé que le projet du Grand stade de Casablanca n’est pas abandonné. Et pour cause, celui actuellement encore en fonction (stade Mohammed V) est situé sur un point névralgique de la ville et est source, les jours des matchs, d’actes incivils, voire criminels, à l’égard des populations limitrophes. Pour sa protection, la DGSN avait annoncé en 2013 la création d’une police de l’environnement dans tout le Maroc pour suivre les infractions commises à l’égard de l’environnement et présenter les contrevenants devant la justice. L’environnement souffre en effet de tous les maux : dépôt de détritus et lavage de voitures sur la voie publique, sans parler de déchets industriels et médicaux et la pollution des eaux. Rappelons que ce dispositif s’ajoute aux 500 caméras installées ou en train de l’être dans les grandes artères de la ville blanche depuis 2014. Car outre les actes inciviles et la pollution de l’environnement dont souffrent la ville, l’insécurité y sévit aussi et ces caméras ont pour rôle de renforcer la sécurité et contrôler les accidents de la route.

Les actes incivils sont difficilement quantifiables. Les délits sont consignés dans un code pénal, alors que pour les actes incivils il n’y a pas de code de conduite écrit et imposable à la communauté, avec des sanctions en cas d’infraction, quand bien même nombre d’actes incivils sont aussi des actes délictuels (insultes, vols, refus de payer le syndic, harcèlement sexuel…). D’où la difficulté des sociologues de se prononcer sur le sujet, des enquêtes et des études académiques en la matière font défaut. La seule qui existe à nos jours est, à note connaissance, l’œuvre de AFAK, l’Association marocaine pour le civisme et le développement. Elle a révélé en 2009 les résultats d’un sondage mené auprès de 980 personnes dans 14 villes, toutes catégories socioprofessionnelles confondues. 66,32% des sondés ont considéré que le phénomène de l’incivisme a progressé de façon importante ; 72% étaient d’accord pour affirmer que l’environnement connaît une dégradation visible. Et 53% parmi les sondés ont affirmé que le Maroc vit une progression du fanatisme et de l’intolérance, sans parler du phénomène de l’insécurité dont 61% des personnes interrogées estiment qu’il croît sans cesse.

*Editions La Croisée des chemins, 334 pages, 85 DH.