Les 1815 projets de Harrouchi pour lutter contre l’exclusion

Lancé depuis le
1er décembre, le programme social de proximité est le premier projet de cette envergure qu’ait connu le Maroc.
Plutôt que de s’attaquer à atténuer la pauvreté, les action visent à en supprimer les déterminants.
La répartition des projets n’est pas souvent judicieuse, les régions les plus pauvres ne sont pas les mieux servies.

Le 1er décembre 2004 est une date à marquer d’une pierre blanche: elle scelle la mise sur orbite du programme social de proximité. Certes, l’action sociale de l’Etat a toujours été présente sous une forme ou une autre, mais il s’agit, cette fois-ci, du premier programme formalisé en tant que tel. Ce 1er décembre-là, donc, à la préfecture de Ben M’Sick, à Casablanca, Abderrahim Harrouchi, ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, détailla par le menu les tenants et aboutissants d’une gigantesque opération devant une assistance aussi nombreuse qu’impressionnée. Pas moins de 1 815 projets, répétait le ministre, comme pour marquer les esprits. Ils le seraient à moins. «Il s’agit d’un programme d’une très grande envergure, et de surcroît inhabituel en regard des actions sociales menées jusqu’ici par le gouvernement», commente à notre intention M. Harrouchi, avec une pointe de satisfaction et de fierté absolument légitimes.
Et un sentiment de soulagement. Pour apprêter le programme social de proximité, il a fallu travailler d’arrache-pied pendant six mois, déployer des trésors d’ingéniosité, enchaîner les concertations, se montrer persuasif, vaincre les réticences. Dès sa nomination, en juin dernier, M. Harrouchi s’émut de la dispersion de l’action sociale. Les acteurs étaient nombreux, mais chacun jouait sa scène comme il l’entendait, créant ainsi une cacophonie dommageable. Il importait de mettre de l’ordre dans tout cela. D’où la pertinence du séminaire organisé par le ministère du Développement social, fin juillet, à l’Université Al Akhawayne, à Ifrane. Y furent conviés les multiples intervenants dans le champ social, afin qu’ils déclinent leurs programmes. Cette rencontre fut déterminante, en ce sens qu’elle permit, par la suite, le regroupement des départements impliqués en un pôle social unique. C’est ainsi que le ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, le secrétariat d’Etat à la Famille, à l’Enfance et aux personnes handicapées, l’Agence de développement social, l’Entraide nationale, vont désormais œuvrer, la main dans la main, pour une cause commune : la réussite du programme social de proximité.
Chacun y apporte son écot et son savoir-faire. A cet égard, l’Agence de développement social s’est montrée particulièrement généreuse, en se fendant de quelque 137 MDH et en prenant en charge la bagatelle de 1 044 projets. L’Entraide nationale, elle, contribue avec 121 MDH et coiffe 402 projets. L’un et l’autre distancent nettement le ministère du Développement social, dont la participation s’élève à 44 MDH (183 projets). Enfin, le secrétariat d’Etat à la Famille met 19 MDH (186 projets) dans l’escarcelle du programme social de proximité. En tout, 321 MDH auront été réunis. En réalité, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. La somme représente uniquement la contribution du pôle social, et elle ne couvre que le quart du budget global de l’opération. Le restant sera versé, par les collectivités locales, les associations, les entreprises privées des organismes internationaux tels que la Banque mondiale, l’Unicef, le Pnud et le Fnuap, des pays comme la France, l’Allemagne et l’Espagne.
A prendre connaissance des projets retenus, on s’aperçoit qu’ils se rapportent à domaines divers. D’où une impression d’éclectisme. Cela va des infrastructures de base (794 projets) à l’assistance sociale (3 projets) en passant par l’auto-développement (258 projets) et l’amélioration de la qualité de vie (107 projets). Alors que l’on s’attendait, compte tenu de l’urgence, à une action pensée autour de l’exclusion et de la pauvreté. «Ce n’est pas un programme contre la pauvreté», souligne M. Harrouchi. Mais une action inscrite dans la stratégie du développement, laquelle prend en compte le social, naguère «parent pauvre de l’économie», selon l’expression du ministre. Corriger les déficits sociaux, améliorer le bien-être des citoyens, renforcer le capital social, consolider le tissu associatif, prendre soin des femmes en situation difficile, insérer les handicapés, les personnes âgées et les exclus, telles sont les missions que s’assigne le programme social de proximité.
Notre société n’est plus divisée en classes antagoniques. S’opposent désormais une vaste classe moyenne – ceux qui bénéficient d’un emploi et dont la préoccupation serait de conserver et d’améliorer son bien-être et sa sécurité -, et, de l’autre, le monde disparate de l’exclusion, rassemblement de tous ceux qui, pour des raisons diverses, ne partagent plus les mêmes valeurs, les mêmes normes et les mêmes soucis que les «inclus».
D’après M. Harrouchi, la pauvreté sévit dans 40 communes urbaines et 600 communes rurales. Dans ces zones, le taux de pauvreté est supérieur à 20 %. Par conséquent, une partie importante de la population se trouve dans une situation de flottaison, de précarité, dont la frange extrême donne l’exode ou le banditisme. «La pauvreté périurbaine est plus mal vécue que la pauvreté rurale, à cause des frustractions qui l’accompagnent. De surcroît, elle constitue non seulement un frein au développement et provoque un démaillage du tissu social, mais elle représente aussi une menace sur la stabilité et la sécurité», explique le ministre. A la pauvreté s’ajoute la précarité. Laquelle affecte les personnes qui ne disposent pas de plus de 4 500 DH annuels pour vivre. Elle représenteraient 25 % de la population.
Cela fait beaucoup d’exclus. Or, être exclu, c’est ne compter pour rien, ne pas être considéré comme utile à la société, être écarté de la participation. Jusqu’ici on se débarrassait de ces surnéméraires en leur donnant un coup de main, en les aidant à subsister, en leur faisant la charité. Le pôle social nouvellement créé a compris que l’insertion par le travail valait mieux que l’assistance. C’est ainsi que sur les 1 815 projets, 418 visent l’insertion par le travail. Il s’agit d’une innovation en matière de lutte contre l’exclusion, qui mérite d’être prise en exemple. Encore plus exemplaire la théorie forgée par M. Harrouchi de «l’action intégrée» : «A quoi sert-il d’acheminer, par exemple, l’électricité dans une région si ses habitants sont incapables d’en payer la facture? En toute logique, il faut agir sur l’ensemble des déterminants, si l’on veut sortir une poche de pauvreté de son état. C’est cela qui faisait défaut jusqu’ici. Les programmes étaient très verticaux et l’on ne se souciait pas de les coordonner. Donc, il convient d’intervenir simultanément sur les infrastructures de base, doter les personnes qui se trouvent dans une poche de pauvreté d’une formation professionnelle, et leur procurer des activités génératrices de revenus. Et c’est là que réside la nouveauté de ce programme de lutte contre la pauvreté : une action intégrée».
Toutes les régions profitent du programme social de proximité, mais avec une fortune inégale et sans considération de leur état de fortune. C’est là la seule ombre au tableau. Comment justifier le fait que la région Souss-Massa-Draâ, qui n’est pas particulièrement misérable, s’accapare 231 projets, pendant que le Grand Casablanca, dans lequel se cristallisent les effets désastreux des inégalités sociales, n’a droit qu’à seulement 85 projets ? «Cela paraît aberrant. Je rapporte cette distribution au fait que les régions qui ont le plus profité de ce programme sont celles qui possèdent un tissu associatif dynamique et capable de présenter des projets pertinents. Il faut rappeler que ce sont les associations qui ont proposé les projets et qui vont les mener à terme. Malheureusement, ce n’est pas dans les régions les plus pauvres que se rencontrent les associations actives», soutient M. Harrouhi, qui promet de réctifier le tir, en procédant à une répartition judicieuse des projets, l’année prochaine. Ainsi sera remis sur la bonne voie un train qui siffle l’air émouvant de la solidarité

«Ce n’est pas un programme contre la pauvreté», souligne Abderrahim Harrouchi.
En effet, les projets couvrent des domaines divers qui vont de celui des infrastructures de base à l’assistance sociale en passant par l’auto-développement et l’amélioration de la qualité de vie.

Corriger les déficits sociaux, améliorer le bien-être des citoyens, renforcer le capital social des micro-entreprises, consolider le tissu associatif, prendre soin des femmes en situation difficile, insérer les handicapés, les personnes âgées et les exclus. Des objectifs multiples.

S’attaquer au problème des infrastructures de base sera désormais mené simultanément avec la nécessité de créer une activité génératrice de revenus. C’est ce que l’on appelle de l’action intégrée.