Le Maroc est orphelin de Mama Assia

Assia El Ouadie nous a quittés, à  l’aube du vendredi 2 novembre. Mama Assia, comme on l’appelait affectueusement, a marqué son temps. Par son courage et son abnégation, elle est devenue la voix des sans-voix.

Les funérailles de «Mama Assia» étaient à son image : un moment de rassemblement. En plus des officiels qui ont tenu à l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, des militants associatifs et des personnalités politiques de gauche comme de droite, il y avait surtout les «petites gens» : quelques anciens détenus de la «Islahiya» d’Oukacha, des mamans d’ex-prisonniers et des gardiens de prison. Ce sont ces personnes-là qui déploraient tout particulièrement la perte d’Assia El Ouadie. «Assia est une femme d’exception. Elle était très sincère et allait toujours jusqu’au bout de ses actions. Elle a aimé les pauvres, les détenus plus que tout. Elle a été une mère pour eux. Elle était animée par une foi immense dans l’humanité, particulièrement chez ces jeunes détenus, qu’il fallait leur donner une seconde chance. Le Maroc ne connaîtra plus une autre Assia El Ouadie», témoigne, encore émue, Hanane El Hachimi, journaliste et amie de la défunte.

Une famille de militants

Assia avait de qui tenir : une famille militante de gauche. Son père, Mohamed, était une figure de la Résistance et un opposant politique. Sa mère, Touria Sekkat, militante également, était une féministe avant l’heure. Assia était l’aînée d’une fratrie de onze enfants. Elle a vu le jour à Safi en 1949. Après avoir décroché sa licence en droit à la Faculté de droit de Casablanca en 1970, elle travaille comme magistrate au parquet du tribunal de première instance de 1971 à 1980. «Assia est une des premières femmes procureurs du pays. Avec l’emprisonnement de ses deux frères, Salah et Aziz, elle s’oriente vers le métier d’avocat. C’est d’ailleurs son père qui l’a incitée à prendre cette voie», raconte Siham Bouhlal, poète et nièce d’Assia El Ouadie. Assia intègre le barreau de Settat de 1981 à 1984 après un stage à l’Ecole nationale de la magistrature à Paris. Elle s’installe par la suite à Casablanca et exerce son métier d’avocate jusqu’en 2000, date à laquelle elle est nommée magistrate au sein de l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion afin de s’y occuper des Centres de réforme et de rééducation pour jeunes mineurs, à Casablanca, Settat et Salé. «Avocate, elle défendait la cause des démunis et n’hésitaient jamais à prodiguer des conseils à tous ceux qui en avaient besoin. C’était une femme que l’on ne peut pas dissocier des causes qu’elle a défendues et qu’elle a fini par incarner», ajoute Mme Bouhlal.

Et des causes, elle en a beaucoup défendu. D’abord, les droits humains. Elle a été membre fondateur de l’Organisation marocaine des droits humains en 1988. Ensuite, les droits des femmes. «Elle a été un membre actif de la Coordination pour le changement de la Moudawana en 1992, puis également de la Marche nationale des femmes marocaine en 2000. Elle faisait partie des grandes femmes de ce pays», se souvient Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto. En 1999, elle va participer à la création de l’Observatoire marocain des prisons (OMP), une instance indépendante qui milite pour les droits des détenus. «C’est Assia qui a eu l’idée de créer l’observatoire. Les réunions préparatoires se sont tenues dans son domicile. Elle ne voulait pas être présidente. Le plus important pour elle, c’est que la dignité des prisonniers soit préservée», se souvient Ahmed Habchi, membre fondateur de l’OMP. Assia va être de tous les combats pour une prison marocaine plus digne et plus respectueuse des droits des détenus. «Son téléphone était à la disposition des détenus. Elle était respectée par tous les prisonniers y compris ceux de la Salafiya. Elle a joué à maintes reprises au pompier, parvenant à résoudre de graves confrontations qui ont opposé détenus islamistes et administration pénitentiaire et parvenant maintes fois à arrêter des grèves de la faim. Elle jouissait du respect de tous», explique M. Habchi.

Le travail sur les prisons va lui prendre tout son temps. «Le temps ne fonctionnait pas de la même manière chez Assia. Elle n’avait pas d’horaires de travail. Son temps, c’est le temps des autres, de ceux qui ont besoin d’elle. C’est une fonceuse, quel que soit le prix à payer. Il n’y avait que la mort qui pouvait l’arrêter», affirme Siham Bouhlal. Membre de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, de l’Association des amis des centres de réforme, du Conseil consultatif des droits de l’homme, Assia multiplie les actions afin de rendre la prison marocaine un endroit où les droits des détenus sont préservés. «Son travail sur l’humanisation des prisons ne vient pas de rien. C’est une sorte de revanche sur les années de prison volées à sa vie, à celles de ses frères et de ses parents», rappelle le journaliste Abderrahim Tafnout, lui-même ancien détenu.

Assia a attaqué le dossier de la prison marocaine, «avec un mélange de tendresse et de rationalité», comme le décrit si bien Aziz El Ouadie, frère de la défunte. Mais la mort l’a empêchée de compléter son œuvre. «Assia tenait à ce que l’association des amis des centres de réformes des prisons continue son travail d’humanisation de la prison. Une des thématiques qui lui tenait également à cœur, c’est la mise en œuvre par la justice des peines alternatives, dans le cas de délits mineurs», ajoute M. El Ouadie. Elle avait également un autre projet en marche : la construction d’un centre d’accueil pour les familles de détenus à Casablanca. «Une semaine avant qu’elle sombre dans le coma, elle était en train de travailler sur la faisabilité du projet. C’était important pour Assia que les parents des détenus soient traités avec dignité. Ce centre qui devrait permettre aux parents des détenus d’avoir la possibilité d’être encadrés, conseillés et d’avoir accès à un service d’intermédiation avec l’administration pénitentiaire. Un centre disposant d’une cafétéria et d’un endroit pour passer la nuit pour ceux et celles qui viennent de loin visiter les leurs», indique Ahmed Habchi.
Assia avait de grands projets pour son pays. La meilleure façon de lui rendre hommage est de les réaliser…