Le Maroc, deuxième pays arabe où les femmes se suicident le plus

Selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé, le Maroc est le deuxième pays arabe après le Soudan et le premier au Maghreb où les femmes se suicident le plus. Le taux de suicide féminin s’élève ainsi à 3,6 pour 100000 habitants. Deux femmes racontent leur tentative et une mère livre sa souffrance après le suicide de sa fille…

Avec du recul, soit trente ans après sa tentative de suicide, Rachida, on l’appellera ainsi, rit de son acte qu’elle qualifie de «stupide et [d]’irréfléchi». Abandonnée par son ami alors qu’elle était enceinte et âgée à peine de 17 ans, Rachida a paniqué et n’avait, raconte-t-elle, «d’autre choix que de mettre fin à ses jours pour éviter la honte dans la famille, dans le quartier Sbata et face à ses camarades de classe. Rentrée chez moi, j’ai avalé dix pilules et j’ai allumé la télévision et je me suis allongée sur mon lit attendant la mort…Un quart d’heure après, j’avais des sueurs, le vertige, mal au ventre et à la poitrine…C’est ma sœur qui m’a trouvée, évanouie…». Rachida sera sauvée, quelques heures plus tard, au service des urgences du CHU de Casablanca. La famille a pu compter sur un voisin, infirmier major dans ce même hôpital ce qui a, souligne Rachida, favorisé une rapide prise en charge. «Le lendemain, j’allais mieux et j’avais perdu le bébé. J’étais soulagée parce que je n’étais plus enceinte, mais j’étais angoissée parce que je devais expliquer mon acte à mes parents à qui notre voisin infirmier n’avait pas parlé de ma grossesse mais l’assistante sociale, elle, a tenu à la leur révéler», dit Rachida. Aujourd’hui encore elle se souvient avec stupéfaction de la réaction de sa maman qui lui dit : «Il fallait me parler de ta relation avec ce garçon, me demander conseil avant d’avoir des relations intimes et surtout me parler de ta grossesse. J’aurai pu t’aider…». Son père, beaucoup moins compréhensif, ne lui adressa plus la parole durant plusieurs mois. Et ce n’est que le jour où elle décrocha son bac qu’il l’a prise dans ses bras pour lui dire que «si tu étais morte de ton acte stupide et h’ram, je m’en serais voulu toute la vie. Ne recommence plus, s’il te plaît!». Les larmes aux yeux, Rachida reconnaît avoir eu la chance que sa tentative de suicide n’ait pas abouti et aussi la chance d’avoir des parents compréhensifs. Mais elle déplore le manque de communication qui a conduit à cet acte malheureux. C’est pourquoi cette jeune soutient aujourd’hui toutes les actions de l’association «Sourire de Réda» et sa campagne «Ana M’3ak» destinée à aider les jeunes pour qu’ils ne se sentent pas seuls et abandonnés face à leurs problèmes.

L’histoire de Rachida relève de la fiction pour Nawal, autre jeune fille ayant tenté de se suicider en 2009. Dans son village de Guisser, non loin de Settat, où les mères de familles restent aujourd’hui encore hermétiques, selon Nawal, aux problèmes de leurs filles. «Elles n’ont pas le temps de discuter, de communiquer et encore moins comprendre les besoins des jeunes et de les aider». Sa mère comme les autres femmes de son village ne peut pas contester ou discuter une décision de son mari. Celui-ci avait «donné sa parole» à un cousin pour marier Nawal à son fils. Une parole qu’il doit tenir en dépit du refus de sa fille et des diverses interventions de certains proches attirant son attention sur la différence d’âge entre les futurs mariés et l’existence d’une première épouse.
L’entêtement du père se solda par une tentative de suicide de Nawal le jour même de ses noces. «Je me suis jetée sous les roues d’un grand taxi sur la grande route du village. Je n’en suis pas morte mais j’ai perdu ma jambe ! Et pire encore j’ai perdu mon père qui ne me parle plus depuis cet incident…Il m’a chassée de la maison et j’ai vécu chez mes grands-parents paternels jusqu’à mon mariage, à Casablanca, en 2012». Communiquer, Nawal en fait un devoir quotidien vis-à-vis de ses deux enfants, Hiba et Hamza. «Tous les deux scolarisés dans le primaire, je leur parle de tout : des personnes étrangères dont il faut se méfier, des bonbons qu’il ne faut pas acheter dans la rue etc. Je veux rester proche de mes enfants pour ne pas avoir, un jour, à revivre les malheurs d’une fugue ou d’un suicide».

De leurs tentatives de suicide, ces deux jeunes femmes, rencontrées grâce à l’assistante sociale d’un centre d’écoute à Sidi Moumen, ont tiré une leçon qu’elles qualifient de «mouhimma bezzaf» ou très importante : c’est le poids des pressions sociales et le manque de communication qui poussent, en particulier les jeunes filles, à passer à l’acte. Elles ajoutent également que le suicide demeure aujourd’hui un tabou en raison du regard des autres et de la religion.

Qui tente de se suicider ?

Pour ces deux raisons, nombreuses sont les familles qui n’osent pas parler des suicides de leurs proches et encore moins de les déclarer. Khadija, âgée de 70 ans, raconte comment elle a dû enterrer sa fille seule avec son mari et ses deux fils. «Personne de la famille n’est venue nous voir, à l’exception d’une voisine qui nous a préparé à manger durant trois jours. Même le fqih du village n’a pas voulu accompagner mon mari et mes fils au cimetière». La fille de Khadija était instable et souffrait d’une maladie mentale, mais les gens de son village, Had Hrara, dans la région de Safi, n’ont pas compris son acte et ont, indique la mère, «raconté beaucoup de choses sur ma fille disant qu’elle avait perdu sa virginité, qu’elle était enceinte et certains sont même allés jusqu’à dire que l’un de ses frères abusait d’elle…». Plusieurs versions donc pour justifier un suicide dû à une dépression. Khadija et sa famille, avant de quitter définitivement leur village natal, ont tenu à ramener un certificat de chez le médecin qui suivait leur fille et une ordonnance attestant de sa maladie mentale. «J’ai remis ces papiers à l’unique voisine qui nous a soutenus durant cette épreuve. Pour nous, c’était important, il nous fallait laver l’honneur de notre fille et de préserver la réputation de la famille». Le suicide, Khadija dit ne le souhaiter à personne, «même pas à mon pire ennemi. Car au-delà de la perte de mon enfant, j’ai aussi perdu confiance en ma famille qui nous a lâchés et en la vie tout simplement. Car un acte irréfléchi peut à tout moment tout faire basculer. Depuis 2010, je suis sous antidépresseur, je n’arrive plus à dormir, mon mari a eu un diabète et mes fils craignent de tomber malades comme leur sœur !».

Si un lien étroit existe entre suicide et troubles mentaux (en particulier la dépression), un suicide peut également avoir lieu de manière impulsive dans un moment de crise ou de souffrance face aux vicissitudes et au stress de la vie, en raison de problèmes financiers, d’un divorce, de conflits conjugaux, d’une maladie grave ou d’un décès d’un proche.

Par ailleurs, on peut noter que le suicide est souvent dû à des causes psychologiques, notamment le désespoir accompagné de solitude ou d’isolement social, et souvent un trouble mental tel que le trouble bipolaire, la schizophrénie, l’alcoolisme ou l’abus de substances.

Plusieurs thèses de doctorat traitant du sujet retiennent que les suicidaires sont généralement des jeunes ayant autour de 30 ans, les jeunes filles désespérées suite à une grossesse non désirée ou un viol, les chômeurs, les célibataires et enfin des patients souffrant de problèmes psychiatriques. Par ailleurs, une étude réalisée en 2010 par le ministère de la santé et le Centre hospitalier universitaire de Casablanca et citée par de nombreux psychiatres, révèle que 40 à 70% de cas de suicide émanent de personnes qui présentent un syndrome dépressif. Les conclusions de ce travail soulignent aussi que le taux de récidive est important : une personne sur quatre va faire une seconde tentative. Autre conclusion à retenir: les tentatives ont souvent lieu l’après-midi ou le soir, et à domicile.

Selon le récent rapport de l’OMS, 800 000 personnes mettent fin à leurs jours chaque année dans le monde, soit un suicide toutes les 40 secondes. Qu’en est-il au Maroc ? Toujours selon les conclusions livrées par l’OMS, le taux de suicide au Maroc est de 5,3 pour 100 000 personnes. Avec 2,5 cas de décès par suicide pour 100000 habitants, le Maroc a le plus faible taux de suicide dans le monde arabe, selon une cartographie de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cependant, au niveau du Maghreb, le Royaume est au premier rang des pays maghrébins où les femmes se suicident plus que les hommes : sur les 1 014 cas de suicide enregistrés en 2016, année de référence du rapport, 613 ont concerné des femmes. Alors qu’en Algérie, ce sont 339 femmes qui se sont suicidées contre 960 hommes et en Tunisie, 132 femmes se sont donné la mort contre 250 hommes.

Par ailleurs, le rapport de l’Organisation mondiale de la santé note que c’est au Soudan, au Maroc, au Bengladesh, en Chine, au Lesotho que les femmes se suicident plus que les hommes. Cette organisation indique également que le suicide est la deuxième cause de décès, au Maroc, chez les jeunes âgés de 15 à 29 ans. On retiendra aussi que les personnes âgées de 15 à 34 ans font partie des catégories les plus fragiles.

Pour nombre de psychiatres, ces chiffres sont alarmants et nécessitent une prise en charge régulière des personnes à risque et un suivi au niveau du milieu familial. Un suicide est précédé, selon les praticiens, par plusieurs tentatives devant alerter les proches qui doivent être vigilants car la majorité des suicides ont lieu à la maison. Les thèses de doctorat traitant du suicide ont recensé divers moyens de suicide. On retiendra, en premier lieu, les intoxications médicamenteuses, notamment des psychotropes ou bien des antibiotiques. Et ce sont les femmes qui recourent le plus à ces produits. Tout comme elles recourent également à des produits naturels pour un usage externe. Il y a ensuite les produits utilisés pour l’agriculture, les insecticides, les raticides; l’ingestion des produits ménagers comme l’eau de javel ou l’acide. Parmi les moyens de suicide, il y a également les chutes de hauteurs élevées ainsi que la défenestration. Durant ces dix dernières années, on notera que l’utilisation des armes à feu et l’immolation sont de plus en plus fréquentes.

Pour l’Organisation mondiale de la santé, le suicide est une priorité de santé publique. C’est pourquoi dans son programme d’action pour la santé mentale 2013-2020, les États membres de l’OMS se sont engagés pour la réduction de 10% du taux de suicide dans les pays d’ici 2020. Selon les indicateurs communiqués, le taux mondial est de 10,5 pour 100 000 habitants et il varie d’un pays à l’autre, allant de 5 à 30 décès pour 100000 habitants.
Ce plan d’action doit aussi encourager les pays à mettre en place ou à renforcer des stratégies nationales de prévention du suicide. Aujourd’hui, l’organisation constate que 38 pays seulement déclarent s’être dotés d’une stratégie nationale de prévention du suicide. Et pour cela, il faut commencer par l’amélioration du traitement et procéder à l’actualisation des données sur le suicide. Les experts préconisent la mise en place des registres nationaux des tentatives de suicide, l’enregistrement des données d’état civil pour le suicide et la réalisation d’enquêtes nationales sur les tentatives de suicide. Ce qui n’est pas chose aisée, puisque la forte stigmatisation du suicide empêche les personnes concernées à parler de leur mal-être, à se faire aider et donc à parler de leurs tentatives.
Outre ces mesures, il faut également agir au niveau des populations concernées et en particulier les jeunes en adoptant des politiques de lutte contre l’alcoolisme et l’usage des drogues, de sensibilisation en milieu scolaire et de renforcement du dépistage et de la prise en charge des maladies mentales. Par ailleurs, il faut réglementer, en vue d’une limitation, l’accès à certains produits dangereux comme par exemple les pesticides. Enfin, il est préconisé de mener des campagnes régulières au niveau des médias sur le suicide…