Le calvaire des enseignantes dans le monde rural

Exercer le métier d’institutrice dans le monde rural est une entreprise bien risquée. Des femmes habitent dans une chambre à l’école, sans eau, ni électricité, ni toilettes. J.B, institutrice depuis 2005, raconte son histoire. Elle se réveille à 5 heures du matin pour être à 8 h à l’école.

On a souvent décrit l’école dans le monde rural comme le talon d’Achille de l’enseignement au Maroc, mais comment cette école pourrait-elle réellement réussir le défi de retenir ses enfants et les acheminer vers la réussite scolaire si l’on ne crée pas les conditions pour que l’enseignant fasse bien son travail? Exercer le métier d’instituteur aux fins fonds d’une campagne marocaine, à plus forte raison quand il s’agit d’une jeune femme, est une entreprise bien risquée. Ne la réussissent que les braves. Et par expérience, les femmes se sont révélées plus coriaces que les hommes dans ce domaine. Nous savons, de par les rapports officiels et non officiels, que dans les contrées les plus reculées de la campagne marocaine, les écoles n’ont ni l’eau ni l’électricité et sont démunies d’infrastructures de base (classes et toilettes). Pour rejoindre leur école, les élèves doivent parcourir chaque jour à pied de longues distances. Les enseignants aussi, quand ils ne résident pas sur place dans des douars isolés. Le témoignage que nous livrons ici en dit long sur les conditions de travail dans les écoles rurales.

J.B, 32 ans, est une institutrice dans le rural depuis dix ans. Elle a enseigné dans plusieurs écoles primaires, satellites et écoles mères, au milieu de douars et de patelins perdus, à des dizaines de kilomètres des centres urbains. L’histoire de cette jeune femme a un commencement. On est en 2002, à Sidi Bennour, dans la région de Doukkala-Abda, à 70 km d’El-Jadida et 120 km de Marrakech. Notre témoin a à peine 18 ans lorsqu’ellle réussit son bac section sciences expérimentales. Elle émigre à Marrakech, qui héberge l’université la plus proche de sa ville, pour s’inscrire à l’Institut de technologie appliquée. Elle était la seule fille parmi 25 garçons de sa promotion, et s’en sortait mieux que tous. Elle quitte au bout d’une année pour aller s’inscrire au Centre de formation d’instituteurs dans la même ville. Une formation bilingue, arabe et français, avec un cadrage sur toutes les matières devant être enseignées dans un établissement primaire, dont les maths.

Loin de ses parents, elle habite sur place, en colocation. Deux ans après, elle devient institutrice, prête à exercer un métier d’une noblesse dont elle ne doute guère, mais dont le chemin est semé d’embûches, comme elle va s’en apercevoir le jour où on l’a affectée dans une école primaire en rase campagne, à 150 km d’Essaouira, relevant de l’Académie régionale d’éducation et de formation (AREF) de Marrakech-Tensift-El Haouz. Le village le plus proche, Bouzemmour, est à 15 km. L’école était donc si loin de la ville qu’elle devait y élire domicile, en compagnie d’une autre collègue enseignante dans le même établissement.

Pas d’infrastructures dignes de ce nom pour héberger un enseignant

Il n’y a aucune infrastructure digne de ce nom pour héberger un enseignant. On est en 2005-2006. La chambre où les deux demoiselles ont séjourné manquait de tout. Ni eau courante ni électricité, même les WC se trouvaient à l’extérieur, et il était impossible pour elles de s’aventurer la nuit pour s’y rendre. «Le plus dur pour moi n’était pas d’être enseignante, mais de pratiquer ce métier dans ces conditions terribles. Même pour communiquer par nos GSM avec le monde extérieur, il fallait souffrir avant de tomber sur le réseau. Ma mère m’a accompagnée, au début, pendant la première année de mon affectation, mais elle n’a pas pu supporter, elle a fui 15 jours après», raconte-t-elle. Ce n’est pas fini. Un soir, au moment où les deux filles allaient dormir, des inconnus tapaient à la porte. «On ne savait pas qui c’était ni ce qu’ils voulaient, mais nous subodorions leur sale intention. J’avais tellement peur et j’étais tellement choquée et angoissée durant les deux années que j’avais passées dans cette première école que je m’enfermais dans le mutisme après avoir quitté les classes», se rappelle notre interlocutrice, et les larmes embuaient ses yeux.

Une fois par semaine, le mercredi, jour du souk, les deux enseignantes chargeaient les gens du douar le plus proche de leur acheter les vivres. Elles mijotaient leur tagine dans un coin de la chambre aménagé en cuisine. Elles buvaient de l’eau de pluie qu’elles conservaient dans un trou, près de la chambre, quand elles étaient à court d’eau minérale. Une fois par mois et pendant les vacances, elles parcouraient la quinzaine de km de piste à pied, traversant collines et oueds, pour se rendre au village le plus proche. De là, elles empruntent un transport de fortune, «souvent une camionnette qui transportait aussi du bétail, pour se rendre à un village, Aït Daoud, puis prendre un autre moyen de transport pour aller à Essaouira ou chez mes parents à Sidi Bennour». Détail important : aucun salaire n’est perçu pendant la première année passée dans ce patelin (dans la fonction publique, il faut attendre des mois pour toucher son salaire), ce sont leurs parents qui subvenaient à leurs besoins. Ce qui a encore compliqué l’existence des deux enseignantes dans ce coin perdu, raconte encore Jihad, «c’est que dans la région de Haha, la population ne parle que l’amazigh, alors que nous ne parlons que l’arabe ou le français, nous communiquons donc seulement avec les gestes. Même chose en classe. Il fallait d’abord apprendre à communiquer avec les élèves, par tous les moyens possibles, pour qu’ils comprennent la leçon. La tâche était d’autant plus rude que dans la même classe il y avait plusieurs niveaux, et il fallait se concentrer avec chacun d’eux dans la même séance». Question: Pourquoi ne pas affecter des enseignants qui maîtrisent la langue amazighe dans cette région pour le bien des élèves et le leur? Cette question est à adresser au ministère, martèle cet inspecteur dans l’enseignement primaire. «Il faut que la tutelle commence d’abord par ce point sensible relatif à la communication, et celui de l’habitat pour les enseignants dans le rural», ajoute-t-il.

C’est dans ces conditions que s’était déroulée la première année d’enseignement pour cette jeune femme. Elle changera d’école à la fin de l’année scolaire, pour aller exercer dans une autre école, dans la même région de Haha. Elle aura encore à galérer deux années et dans les mêmes conditions. Un seul changement, à la fin du mois elle se rend à Essaouira pour chercher ses 3 200 DH de salaire. On est en 2008-2009, elle demande sa mutation, qui fut acceptée. De la région de Haha elle passa à celle de Chiadma, pour être affectée dans une autre école, dans un douar aussi perdu que le premier, à 70 km d’Essaouira en allant vers Marrakech. Deux changements importants pour elle, la population y parle l’arabe, et le village était raccordé au réseau d’électricité. Elle occupe cette fois-ci encore une chambre à l’école, partagée avec trois autres enseignantes. Lors de sa deuxième année dans ce nouveau village, elle loue une chambre. Mais cette chambre «jouxtait un cimetière, et à quelques mètres il y avait un mausolée. Quand je m’enfermais le soir dans ma chambre, j’étais assaillie de cauchemars. J’imaginais le pire», se rappelle-t-elle. Mais elle ne manque pas de courage, notre enseignante. Tout en assurant ses cours, elle s’inscrit à la Faculté de lettres à Marrakech pour préparer une licence en «Etudes françaises». Elle obtient son diplôme en 2012, achète un appartement à crédit dans la même ville. Elle change d’école et d’Académie.

Cinq kilomètres à pied, tous les jours, aller et retour…

De celle de Marrakech-Tensift-El Haouz, elle passe à celle de Doukkala-Abda, pour enseigner dans une école située à Oulad Amrane, à 35 km de Sidi Bennour. Un ouf de soulagement ! Bien qu’elle fasse tous les jours la navette pour se rendre à l’école, elle a cette fois-ci au moins l’avantage d’habiter chez ses parents. Cela a duré deux ans. Mais elle ne voit pas encore le bout du tunnel. Notre institutrice a maintenant plus de 30 ans, elle est encore célibataire, mais se réveille tous les jours à 5h30 du matin pour être à l’école à 8 heures. L’école relève cette fois-ci (depuis l’année 2013-2014) de la délégation de Youssoufia (AREF Doukkala-Abda), à plus de quarante kilomètres de Marrakech en allant vers la ville de Safi. A 7 heures elle descend du bus, dans le village le plus proche du douar (centre 44), pour prendre un deuxième moyen de transport public, le fameux grand taxi, qui la dépose carrément au bord de la route, seule, alors que pendant l’hiver il fait encore noir le matin. Pour y arriver, notre jeune enseignante doit parcourir à pied cinq kilomètres, aller et retour, la peur dans le ventre, sur l’une des pistes de la région où il n’y a pas âme qui vive. Elle est, enfin, à 8 heures, en classe, devant une trentaine d’élèves, garçons et filles, de différents niveaux, qui, pour la plupart, parcourent plusieurs kilomètres pour se rendre à l’école. «A 8 heures, après 2 heures et demie de trajet, la fatigue commence déjà à me gagner. Ce qui me rassure, c’est ma détermination de gagner honnêtement ma vie et aller de l’avant. Mes parents m’ont appris cette hargne à me battre, quelle que soit la situation», lance-t-elle, pleine de défi, le sourire en coin.

Cela fait deux ans que notre institutrice est dans cette école, et elle ne sait pas encore combien de temps elle y restera. Mais déjà, par rapport aux premières années qu’elle a passées dans ce métier, on peut dire qu’elle revient de loin.

Pour quand une attention particulière de l’Etat à cette catégorie d’enseignants exerçant dans le monde rural ? Force est de constater que du Programme d’urgence (2009-2012) à la Vision stratégique 2015-2030 du Conseil supérieur d’éducation et de formation préparée en 2014, pour ne parler que de la dernière décennie, on est devant le même schéma, sur papier: droit à l’école publique et égalité des chances pour tous les enfants marocains, en ville et dans la campagne. Sauf que ce droit ne peut être assuré sans amélioration des conditions des enseignants. Comme le dit cet autre enseignant, une école rurale, c’est «un tableau noir, de la craie et quelques ouvrages. Mais rien pour développer l’esprit de l’élève et lui permettre de s’épanouir. Et si certains apprenants arrivent à dépasser le stade de l’enseignement primaire, cela relève de leur volonté, de celle de leurs familles ou d’un simple coup de chance. Les conditions de travail sont précaires».

Du 13 au 15 janvier 2012, sur l’initiative du Syndicat national de l’enseignement (SNE-FDT), eut lieu à Marrakech le 1er Forum des enseignantes et des enseignants exerçant dans le milieu rural où se sont réunis quelque 250 enseignants venus de toutes les régions du Maroc. Les participants avaient d’abord souligné dans leurs travaux l’échec du ministère de l’éducation nationale d’alléger «les souffrances qu’endurent les enseignantes et les enseignants en milieu rural». Le constat a été établi que l’évolution de l’école publique marocaine est tributaire de l’amélioration des conditions des enseignants, sans laquelle il n’y aura point d’égalité des chances. Entre autres revendications, ces enseignants avaient demandé la résolution du problème du transport et celui de l’habitat dans les zones rurales. Comme dans la plupart des pays en voie de développement, les participants à ce forum ont souligné que les services publics dans le milieu rural marocain sont médiocres, et l’école rurale n’échappe pas à la règle. Les solutions existent, avaient martelé les enseignants dans ce forum, si tant est que l’Etat prenne les choses en main. Réformer en profondeur l’enseignement en milieu rural, construire des classes, des cantines, des internats, des routes pour y accéder, nécessite non seulement l’engagement du ministère de l’éducation, mais aussi celui des ministères des transports, de l’équipement, de l’habitat, et de la jeunesse. «Le gouvernement doit avoir la véritable volonté politique de transformer son école rurale», avaient souligné les participants. Présente à cette manifestation, Agnès Bréda, la représentante de «l’Education internationale» (EI), une coopérative de services de développement et d’échanges en éducation, avait martelé : «Vous voulez que l’éducation pour les élèves des campagnes atteigne la même qualité que l’éducation dispensée dans les écoles des villes, et que les conditions professionnelles pour les enseignants soient au moins à la même hauteur que celles des enseignants des villes… C’est la moindre des choses. Cette recherche de l’égalité en matière d’éducation pour tous les élèves est une vraie démarche démocratique».