La vie après le bidonville…

A Casablanca, des milliers de familles ont bénéficié d’un programme de relogement comme à  Errahma, Aïn Sebaà¢â€¦ Cette population vit certes dans du dur mais elle souffre de nombreuses difficultés : impossibilité de payer les traites, rareté des moyens de transport, violence, absence de sources de revenu et d’infrastructures de base…

Nous sommes dans le périmètre de la préfecture d’Aïn Sebaâ. Aux quartiers Al Amane et El Wifaq, des milliers de familles y ont élu domicile après avoir quitté leurs bidonvilles. Elles ont bénéficié de l’attribution de logements sociaux à 140 000 DH dans le cadre du programme de relogement. Auparavant, elles vivaient dans ces fameux bidonvilles qui jouxtaient les «chemins de fer», ces baraques visibles pour tous ceux qui prenaient le train de Casa Port à destination de Mohammedia. Ils portaient les noms de kariane Sahrawa, douar Casa, Qamra, Nhaïliya, Larbi Fadli ou encore Hay Adil.

A priori tout va pour le mieux. Mais il suffit de discuter avec ces populations relogées et de voir leurs conditions de vie pour se rendre compte d’une autre réalité. D’abord, les habitants, pour la plupart du moins, se doivent de payer des traites pour rembourser les crédits bancaires contractés à l’occasion du relogement. «Les familles en ont bénéficié facilement parce que le caïd délivrait des attestations de travail, pour la plupart fictives, afin de faciliter leur accès au crédit. Le but principal des autorités était de voir ces bidonvilles disparaître. On n’a fait aucune étude pour voir si ces pauvres gens pouvaient supporter pareil charge. Trois ans après, des dizaines de familles ne peuvent plus payer et sont menacées d’expulsion. Une traite mensuelle de 750 DH qui dure 25 ans, c’est beaucoup pour la plupart des ménages de ce quartier», explique Hassan Ezzissi, lui-même bénéficiaire, militant associatif et président de l’association Al Ikhlass. En fait, sur les 776 familles de ces deux quartiers qui ont choisi de passer du bidonville aux immeubles en béton, 60 sont menacées d’expulsion. D’autres sont depuis plusieurs mois en cessation de paiement.

Dans ce quartier qualifié par ses résidents de «hofra» (gouffre), la précarité des familles, comme celle des bâtisses d’ailleurs, saute aux yeux. Saliha Moumni, la quarantaine, vit avec ses quatre enfants et son mari dans un appartement de 45 m2. Elle ne peut plus payer sa traite pour une raison simple : son mari, peintre en bâtiment, ne travaille que si l’on fait appel à ses services. «Nous sommes des centaines de familles dans cette situation. Avant, dans le bidonville, c’était plus facile. On ne payait pas ni loyer, ni eau, ni électricité. Ce qui fait qu’on s’en sortait avec ce que pouvait ramener mon mari. Pour avoir cet appartement, on s’est endetté. On a également vendu nos biens. Aujourd’hui, nous vivons dans le même dénuement que les villageois pauvres des montagnes de l’Atlas, si ce n’est pire», se lamente Saliha. Ceux qui habitent au rez-de-chaussée ont tous «ouvert» une petite épicerie ou un commerce qui les aide à boucler les fins de mois.

Bâtis il y a seulement quatre ans, les immeubles sont dans un mauvais état. «Les caves sont inondées car ces immeubles ont été construits sur une nappe phréatique. Chaque semaine, on utilise des moteurs électriques pour pomper de l’eau. En plus, à cause de cette eau, on doit cohabiter avec les moustiques tout au long de l’année. Nos enfants ont des problèmes d’allergie», explique Hassan, vendeur ambulant de son état.

Le quartier n’est pas desservi par les bus et les taxis collectifs. On n’y trouve ni dispensaire, ni hammam. Seul un petit marché informel permet aux ménagères de s’approvisionner sur place. «Quand on était dans le bidonville, tout était accessible. Il y avait également une solidarité entre les gens. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi», déplore Saliha. Les jeunes n’ont pas de travail. Ce qui fait que la criminalité sévit, de jour comme de nuit. «On assiste à des agressions, à des vols de portes, de robinets, de linge, bref de tous ce qui peut rapporter le prix d’un cacheton de karkoubi ou d’une bouteille d’eau de vie», raconte M. Ezzissi.
En face des résidences El Aman et El Wifak se dresse le bidonville de Moumnia. Là, des dizaines de familles refusent de quitter leurs baraques, pour ces maisons en béton. «Notre expérience leur a ouvert les yeux. Après avoir vu comment on vivait dans ce quartier, ils préfèrent rester dans leur kariane», conclut M. Ezzissi.
 

Errahma, une cité qui ne porte pas vraiment son nom

Loin d’Aïn Sebaâ et des quartiers El Amane et El Wifaq, en dehors même des limites de la capitale économique, se dresse Errahma. Non pas le cimetière, mais «Madinat Errahma», des groupes d’immeubles situés au milieu de nulle part. Ville en devenir, Madinat Errahma abrite un des projets de recasement les plus importants de ces dernières années. En effet, les habitants d’une vingtaine de douars et de bidonvilles de la commune rurale de Dar Bouazza, en plus des bidonvillois de Bachkou de Casablanca, ont bénéficié de parcelles de terrain dans cette région. Ce sont d’ailleurs les habitants du bidonville de Bachkou qui ont été les derniers à rejoindre la nouvelle cité, troquant leurs baraques pour des habitations en dur. La démolition des baraques de ce kariane a continué jusqu’au mois de janvier dernier. Quelques- unes résistent encore, mais la majeure partie de ce bidonville mythique de Casablanca fait désormais partie du passé.

Il n’empêche qu’ils sont plusieurs à squatter encore les lieux. D’autres travaillent dans les quartiers mitoyens de Polo et de l’Oasis. Miloud, la cinquantaine, traîne une charrette dans les rues de l’Oasis. Il gagne sa vie à faisant du  jardinage dans les villas de l’Oasis. Il a certes été bénéficiaire d’un lot de 70 m2 à Errahma 2, mais il vit lui et sa famille dans une chambre à Derb Ghallef. «Je me suis associé à un entrepreneur afin de construire l’immeuble. En échange, je lui cède le rez-de-chaussée. En attendant, je dois bien vivre quelque part», explique Miloud, ce père de trois enfants. En fait, l’Etat a conclu un deal avec les habitants de Bachkou. En échange de la baraque, un terrain de 70 m2 dans la ville d’Errahma est offert à deux familles. Ces dernières doivent s’acquitter de 15 000 DH chacune, hors taxes et frais d’enregistrement. Un tiers associé est généralement appelé pour construire le R+3, en contrepartie d’un étage et du magasin.

Les opérations de destruction des baraques par la force publique n’ont pas été de tout repos. Les habitants reprochent aux autorités la manière avec laquelle les lots de terrain de compensation ont été distribués. «Des familles ont bénéficié de lots sans pour autant résider à Bachkou alors que d’autres habitants qui ont vu le jour dans le bidonville ont été privés de compensation», déplore Rachid, marié, qui vivait avec son père à Bachkou et qui n’a pas bénéficié d’un lotissement.

Ce bidonville était situé au cœur de deux quartiers, parmi les plus chics de la capitale économique, l’Oasis et Polo, pas loin du quartier California. «Il y avait toujours un moyen de gagner sa journée. Derb Ghallef n’est pas loin, puis il y a le marché de l’Oasis, les villas… On vivait dans un bidonville, mais il y avait des écoles, des mosquées, une pharmacie…», ajoute Rachid.
Madinat Errahma est à une bonne heure de route du centre-ville de Casablanca. Pour y arriver, il faut traverser le quartier Oulfa et emprunter la route qui mène vers la commune rurale de Dar Bouaâzza. «Cette route, on l’appelle le sentier de la mort. A la tombée de la nuit et en l’absence de l’éclairage, cette route devient dangereuse à cause des accidents et des agressions», lance d’emblée Mohamed, la trentaine, originaire de Bachkou et habitant à Errahma depuis deux ans. Mohamed travaille comme réparateur de téléphones et PC portables à Derb Ghallef. Lui aussi regrette le bidonville. «Aujourd’hui, on vit dans du dur, mais nous sommes loin de toute activité économique. Pour aller travailler en ville, cela nous coûte cher. Il n’y a aucune activité dans ce bled perdu, à part aller “récupérer” des ossements dans les tombes afin de les vendre aux sorciers !», ajoute-t-il. Le cimetière attire les délinquants. Certains y vivent même. «On a débarqué à Errahma avec une réputation de bagarreurs. Là bas, on nous attendait de pied ferme. Pas un jour ne passe sans qu’une bataille rangée n’oppose nos jeunes originaires de Bachkou à ceux des douars de la région, les fameux Mekred», explique Hicham, un des «recasés» de Bachkou. C’est que cette ville naissante abrite deux populations au background différent.
 

Bachkou versus Mekred

Il y a d’une part les habitants de Bachkou, qui ont vécu au milieu des quartiers huppés de Casablanca et, d’autre part, les familles des douars de Dar Bouaâzza, à côté de l’Océan ou du cimetière. «Nos voisins, ce sont les mendiants, fquihs, vendeurs de fleurs et d’eau de rose, fossoyeurs et porteurs d’eau que l’on voit dans le cimetière Errahma. C’est impossible d’avoir des rapports civilisés avec ces gens», ajoute Hicham, dépité.

La guerre opposant les jeunes de Bachkou à ceux de Mekred se voit dans les graffitis d’appel à la guerre que l’on peut lire sur les murs de l’école. «On nous a envoyé dans une autre contrée, une autre ville. Moi, sur ma carte nationale, il y avait un numéro casablancais et une adresse près de l’Oasis. Aujourd’hui, je vis dans une localité où l’ordre est assuré par les gendarmes», lance Ali, qui travaille au marché de l’Oasis. Mohamed pointe du doigt l’absence d’accompagnement social pour contourner l’insécurité qui règne dans Errahma ainsi que l’attitude des gendarmes qui «semblent dépassés par les problèmes».
Les opérations de recasement des bidonvillois continuent dans la région avec les constructions naissantes d’Errahma 2. Les personnes avec lesquelles nous avons parlé espèrent que des solutions vont être apportées pour faire de Madinat Errahma une véritable ville. «Tout ce qu’on veut, c’est vivre dans un espace sécurisé qui assure un minimum de dignité aux habitants et à leurs enfants. Errahma est peut-être composée d’immeubles, mais le bidonville est encore là avec son lot d’exclusions», avertit Mohamed. Les opérations de recasement ou de relogement impliquent automatiquement un changement de voisinage, de mode de vie… A Aïn Sebaâ comme à Errahma, les familles déplorent l’absence d’accompagnement social afin de faire du passage de la berraka à la bâtisse en dur, un changement positif pour ces ménages en quête d’une vie meilleure…