La seconde jeunesse des églises du Maroc

Les étudiants et migrants subsahariens ont donné un second souffle à  des églises du Maroc, en mal d’adeptes pendant plusieurs années. Ils ont changé le style de ces lieux de culte chrétien, les rendant nettement plus festifs.

«On est passé d’une église d’Européens colons dans les années d’avant l’indépendance du Maroc, à une église presque vide durant les décennies 80 et 90 du siècle dernier. Les anciens qui sont restés ont disparu l’un après l’autre et leurs enfants ont quitté le Maroc. Au temple, on se retrouvait avec 5 ou 6 personnes au culte», lance d’emblée le pasteur Samuel Amedro qui est à la tête du temple protestant de Casablanca, situé pas loin de la maison Peugeot sur le bd. des FAR. Il était même question de la fermeture de la paroisse. Puis comme par miracle, les fidèles ont repris le chemin du temple, par dizaines, par centaines. Alléluia ! A l’origine de ce regain d’intérêt pour cette bâtisse, symbole de l’église réformée, les milliers d’étudiants subsahariens qui ont choisi le Maroc comme destination pour leurs études universitaires. Comme les écoles et universités marocaines sont parmi les meilleures dans l’univers francophone africain, ces étudiants de l’Afrique subsaharienne investissent universités, écoles d’ingénieurs et de commerce, à la recherche d’un diplôme meilleur que les certificats locaux.  

«Welcome to the show»

De quelque 1 000 étudiants inscrits durant l’année universitaire 1994/95 dans les universités et écoles publiques, le nombre a plus que quadruplé dix ans plus tard, atteignant 4 500 étudiants subsahariens au Maroc. Si la majorité provient des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest, les étudiants anglophones forment une partie non négligeable du contingent. L’enseignement privé attire également ces étudiants dont le nombre se chiffrait en 2004 à plus de 4 000. «L’arrivée de ces étudiants chrétiens protestants a donné un second souffle à notre église. Aujourd’hui, notre paroisse est formée à 80% d’étudiants dont l’âge varie de 18 à 30 ans», explique le pasteur. Les étudiants chrétiens, une fois au Maroc, rejoignent les communautés chrétiennes de leur pays. Ils animent les messes et les cultes des églises de Casablanca et de Rabat. «L’église est non seulement le lieu où les étudiants peuvent exercer leur religion, mais aussi le lieu de rencontre avec les autres membres de la communauté. Aujourd’hui, des étudiants et migrants subsahariens ont même édifié leurs propres églises protestantes africaines comme l’Assemblée chrétienne et la Maison du salut», raconte Alain, un étudiant d’une école de commerce de Casablanca. Aujourd’hui, les temples protestants sont pleins. «Ils sont même devenus trop petits entre les deux cultes, francophone et anglophone», s’enthousiaste le pasteur de la paroisse de Casablanca. Les étudiants subsahariens n’ont pas seulement «sauvé» les lieux de culte chrétiens du Maroc. Ils ont également changé son style. Comme l’église protestante de Casablanca est devenue une église de jeunes, la musique du culte n’est plus la même que celle des vieux pieds-noirs. «On est quasiment passé de la musique classique au concert de rock. Tant le groupe musical que la chorale redoublent d’efforts pour entraîner la foule dans une célébration festive. Le culte est célébré avec des musiciens jouant de la guitare, de la batterie, de la basse et du djembé», raconte le pasteur. Dans le lieu de culte protestant de Casablanca, les étudiants subsahariens portent des tenues africaines. Ils dansent, chantent et applaudissent. «Les textes, ce sont très souvent des anciens chants du XIXe siècle revisités par les Africains. C’est le style musical qui change avec des musiques qui vont du reggae au rap en passant par le jazz, le blues ou la funk», ajoute M. Amedro. Dans cet espace, ils sont sur scène et s’éclatent. «J’essaie quand même de gérer la sono. Je leur répète de faire attention aux décibels afin de ménager les oreilles des anciens», nous informe le prêtre avant de partir dans un grand éclat de rires. L’église protestante du Maroc vient en aide également aux étudiants à travers des bourses afin de leur permettre de finir leurs études. «Notre but, c’est également de les aider à terminer leurs formations et contribuer plus tard à la croissance de leurs pays d’origine. Nous mettons à la disposition des étudiants subsahariens 70 bourses, alors qu’on reçoit entre 350 et 400 dossiers. Ce sont des bourses de 750 DH par mois, une somme équivalente à la bourse que l’Agence marocaine de coopération internationale (AMCI) met à leur disposition», détaille le pasteur. Presque tous des membres de l’église travaillent la journée dans les centres d’appel et suivent des cours du soir. Le reste du temps, ils vont à l’église. «Depuis 4 ou 5 ans, on remarque une évolution dans l’église. Une partie des étudiants qui ont fini leurs études ont trouvé du travail au Maroc. Ils se sont mariés et ont eu des enfants ici au Maroc. Ce sont pour la plupart des cadres avec une formation supérieure et ils sont devenus les piliers de l’église», s’enthousiasme le pasteur Samuel. Parmi eux, on retrouve Nico Nyembele, un jeune Congolais de 30 ans. Marié depuis deux ans avec une concitoyenne, il travaille au Maroc dans un centre d’appel. Il fait aussi partie du Conseil de l’église protestante de Casablanca.
«Cela fait plus de dix ans que je suis au Maroc. Au Congo, on m’appelle le Marocain. J’ai fait mes études à Fès et je fréquentais alors l’église protestante de Fès. Je vis librement ma foi tout en respectant les lois du pays. Au culte, on se retrouve avec 40 nationalités différentes et donc 40 cultures à découvrir. Quant aux chants, il est vrai que les nôtres sont plus animés, alors que pour les Européens c’est plus interne», explique Nico. Du coup, l’église protestante, qui était sur le point de mettre la clé sous le paillasson, est devenue une église de jeunes familles. «Aujourd’hui, on voit revenir les expatriés avec leurs familles, des Français, des Américains, des Allemands et qui ont redécouvert leur foi. Parmi eux, ils sont plusieurs à s’engager dans le travail social de l’église», ajoute le pasteur.

Des Libanais, des Egyptiens, des Philippins…

Qu’en est-il des migrants subsahariens chrétiens, de ces sans-papiers qui sont bloqués au Maroc et qui rêvent de l’eldorado européen ? «Les étudiants, les jeunes familles, les expatriés, c’est la partie visible de l’iceberg. Parce qu’à côté, il y a les migrants. On en reçoit beaucoup à l’église», relate le pasteur. Pour les avoir longtemps côtoyés, l’homme parle d’eux avec compassion. Compassion pour ces hommes et ces femmes qui ont parcouru des milliers de kilomètres dans des conditions dramatiques, parfois même à pied, pour se retrouver démunis au Maroc. Et personne pour s’occuper d’eux. «L’Europe essaye d’obliger le Maroc à jouer à sa place le rôle de gendarme et à faire le sale travail qu’elle refuse de faire elle-même en bloquant ses frontières. C’est à mes yeux et aux yeux de beaucoup parfaitement inhumain, injuste et inacceptable», déplore M. Samuel Amedro. L’église évangélique consacre plus de la moitié de son budget (environ 2,5 millions de DH) pour aider les migrants subsahariens qui n’ont rien et dont personne ne veut. «Nous avons des bureaux locaux d’entraide dans nos paroisses à Oujda, Fès, Rabat, Casablanca, Marrakech afin de donner de la nourriture, des médicaments, des vêtements aux migrants qui sont dans une situation de très grande précarité, de misère, de souffrance, de maladie et de violence», conclut le pasteur. L’africanisation des lieux de culte chrétien, l’église catholique de Casablanca le connaît également. A l’église Notre-Dame de Lourdes, la plus grande de Casablanca et situé rond-point d’Europe, les étudiants subsahariens forment le plus gros du contingent des fidèles.
Parmi eux, Lisha, une jeune Congolaise en fin de formation à Casablanca. «En venant au Maroc, je m’interrogeais sur la manière dont je vivrais ma foi chrétienne dans un pays musulman. Grande était ma joie de rencontrer à mon arrivée une communauté chrétienne engagée et prête à tout mettre en œuvre pour son épanouissement. Je n’ai pas de problème à vivre ma foi dans ce pays. J’entretiens ma relation avec Dieu par la prière et la méditation de Sa parole. A l’église, nous nous retrouvons, en dehors du dimanche, autour de concerts en général. Ce sont des moments qui nous permettent de nous réjouir entre chrétiens, venant parfois de différentes villes du Royaume», raconte-t-elle. Et cela concerne aussi bien les six églises catholiques de Casablanca, l’église anglicane, d’ailleurs la paroisse la plus ancienne du pays et, bien sûr, l’église protestante.
Le père Daniel Nourissat, le prêtre à l’église Notre-Dame de Lourdes et secrétaire général de la Conférence des évêques de la région Nord de l’Afrique (CERNA), est bien placé pour parler de la renaissance des églises du Maroc. «Ils sont là dans tout le Maroc. Ce qui a poussé l’église catholique à rouvrir des paroisses dans plusieurs petites villes comme Settat, Khouribga et Béni-Mellal afin de se rapprocher d’eux et de leur offrir des lieux de culte. Les étudiants subsahariens sont des chrétiens fervents. Ils ont besoin d’une famille pour se soutenir d’autant que les billets d’avion sont prohibitifs. Ils passent parfois quatre années d’études au Maroc avant de retourner chez eux», explique le père Nourissat. L’église catholique de Casablanca compte également d’autres communautés chrétiennes, des Libanais, des Syriens, des Egyptiens en plus des Philippins, qui travaillent majoritairement comme domestiques chez des familles aisées. «Le dimanche soir, on dispense une messe pour les catholiques des Philippines en anglais. Ils aiment chanter leur foi. C’est sûr que certains vivent des conditions difficiles. Ils n’ont pas de statut et travaillent clandestinement. Puis, il n’y a personne pour défendre leurs intérêts puisque la plus proche représentation consulaire des Philippines est en Espagne», témoigne le père Nourissat.
Comme pour l’église protestante, ce sont les Africains qui ont la cote pour les messes et les chorales. «Ils chantent bien et soutiennent de belle manière la prière. Quand on célèbre un mariage ici, souvent on fait appel à une chorale africaine parce que c’est festif», ajoute M. Nourissat. En prenant les couleurs musicales de l’Afrique, les messes, cultes et chorales attirent de plus en plus de frères et de sœurs. Et ce n’est pas  demain que les églises du Maroc fermeront leurs portes.