La capitale des roses : un cri contre l’oubli

Deux rescapés de la disparition forcée livrent un témoignage poignant.

On se rappelle de la célèbre réponse du Roi Hassan II quand Anne Sinclair, en 1993, lui posa une question sur le bagne de Kalâat Mgouna, lors de l’émission 7/7 sur TF1 : «Kalaât Mgouna est un endroit touristique, madame, c’est la capitale des roses». Le titre de ce livre est tiré de cette phrase. Impossible de sortir indemne après la lecture de cet ouvrage. Un sentiment de dégoût et d’indignation  assaillent le lecteur. Des dizaines d’écrits aussi poignants les uns que les autres sur la disparition forcée ont été commis cette dernière décennie, mais celui-là marquera sûrement date. Mohamed Nadrani et Abderrahmane Kounsi, deux rescapés des bagnes d’Agdz et de Kalaât Mgouna, servent au lecteur, dans  «La Capitale des Roses», l’un des témoignages les mieux réussis. D’abord au niveau de la langue, le livre est magnifiquement écrit. D’ordinaire, quand il s’agit du témoignage, le lecteur le plus exigeant se montre indulgent sur la manière dont le livre est écrit, dans celui-là, il est magistralement servi sur les deux plans.
Le livre raconte l’histoire de cinq jeunes marocains arrêtés le 12 avril 1976, tous des étudiants dans la force de l’âge. Le traitement qu’on leur réserve, pour une raison qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes, est d’une cruauté sans limites. On les interroge et les torture au Complexe de Rabat, traitement qu’ils trouvent somme toute normal auquel aucun opposant politique n’échappait à l’époque. Mais, au bout de 16 mois de détention dans ce commissariat clandestin, au lieu d’être conduits, comme d’autres militants d’Ila Al Amam, au tribunal pour être traduits en justice, on les transfère au bagne d’Agdz, à 60 kilomètres au sud de Ouarzazate, l’un des plus horribles qu’a connus le Maroc. Ce fut le 5 août 1977, un jour qui marqua le début de neuf ans de disparition forcée, et de torture, qui ne prendra fin qu’en décembre 1984, avec leur libération. Les deux auteurs se rappellent de ce 5 août comme un jour d’enterrement. Le convoi qui les emmenait au sinistre bagne, écrivent-ils, traversait les festivités du moussem du Marabout Sidi Ali O’Abdel Wahad que les habitants de la région organisaient en cette période de l’année. «Dans cette épreuve que je subissais comme un délire, j’avais l’impression que notre convoi était prévu d’avance pour la cérémonie. Les habitants du village auraient été mis au courant de notre transfert, et, pour nous accueillir, auraient organisé cette cérémonie (…) On eut dit une fête mortuaire avec ses rituels.» L’ogre les engloutit, pendant trois ans. Octobre 1980, nouveau transfert. Direction : le bagne de Kalaât Mgouna. Aucun changement notable dans le régime d’incarcération. Pire : Nadrani fut séparé de ses quatre camarades et vécut 22 mois de réclusion solitaire pour avoir communiqué clandestinement avec d’autres prisonniers à Agdz. On s’écriera avec rage après la fermeture de la dernière page : quelle cruauté ! Quelle barbarie ! A lire absolument.

* Editions Al Ayyam, 416 pages, 70 DH