Jusqu’à  quand la «hchouma» servira-t-elle de paravent aux pédophiles ?

La pédophilie n’est pas un phénomène nouveau au Maroc, mais, aujourd’hui, elle est aussi le fait de réseaux.
Avec l’aide des associations et des médias, le tabou commence à  être
levé.
Les associations veulent une application exemplaire de la loi.
«Touche pas à  mon enfant» prépare une campagne nationale
et internationale de prévention.

La pédophilie devient un fléau inquiétant au Maroc, si l’on en croit les témoignages des victimes et de leurs familles. Phénomène nouveau ? Rien n’est moins sûr. L’abus sexuel sur les enfants mineurs a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est que la société marocaine, les médias, les associations de défense des droits de l’homme et de l’enfant ont brisé le tabou de la hchouma, pour révéler au grand jour l’ignominie jusque-là  vécue dans le silence.

Les familles osent enfin parler…
2M, la chaà®ne publique marocaine, lui a même consacré au mois d’avril dernier une émission de deux heures, dans le magazine Grand Angle. Mais il a fallu que la chaà®ne française M6 s’empare du thème, quelques semaines auparavant, en diffusant un reportage difficilement supportable sur la prostitution et la pédophilie à  Agadir et à  Marrakech, pour que les Marocains regardent enfin, comme dans un miroir, cette réalité de leur pays : la prolifération des réseaux de prostitution de mineurs et d’exploitation sexuelle, au mépris de toutes les conventions internationales et des lois nationales. Des caméras cachées montrent les témoignages d’enfants de 8 ans, livrés sans scrupules par des proxénètes à  des touristes pervers : le Maroc, dit le commentateur, aura remplacé la Thaà¯lande, victime du Tsunami, en se livrant au commerce florissant du tourisme sexuel. De la «pédocriminalité», comme ont choisi de la qualifier les associations des droits de l’enfant, dont «Touche pas à  mon enfant» qui a pris à  bras-le-corps la défense des victimes de ces amateurs de «chair impubère».

Plusieurs scandales d’abus sexuels sur des mineurs par des touristes étrangers ont en effet défrayé la chronique ces dernières années.
8 mois de prison pour complicité dans une affaire de pédophilie…
A Marrakech, notamment, dont l’affaire du Français Hervé Le Gloannec, révélée en 2005, et de son complice marocain, le proxénète Mustafa Belsami. On a découvert chez eux, lors d’une perquisition, des dizaines de milliers d’enregistrements à  caractère pédophile o๠sont concernés une cinquantaine d’enfants. Le Gloannec écopa de quatre ans de prison, mais sa peine a été réduite à  deux ans devant la Cour d’appel, avant que l’inculpé ne bénéficie d’une autre réduction d’un an en décembre dernier. Quant à  son acolyte, il aurait été acquitté sans la vigilance de la société civile, dont l’association «Touche pas à  mon enfant» (TPAME) et la section régionale de l’AMDH de Marrakech, dont l’avocat Mustapha Errachidi s’est porté partie civile.

Aniko Boehler, la coordinatrice nationale de TPAME, revient sur cette affaire une année et demie après qu’elle ait éclaté pour s’indigner des peines indulgentes données aux accusés : «Nous n’étions pas partie civile dans l’affaire d’Hervé Le Gloannec, TPAME n’ayant démarré son activité à  Marrakech qu’en juillet 2005. Nous nous sommes engagés dans cette affaire car nous étions révoltés par la clémence dont a bénéficié le principal accusé. Après enquête, nous avons appris qu’il y avait eu subordination de témoins et corruption. Nous avons porté plainte contre son complice, le proxénète Mustapaha Belsami et sa femme Hayat, qui ont écopé respectivement de 12 et 10 mois en première instance et 8 et 6 mois en appel…».

Mais les affaires de pédophilie connaissent-elles réellement une recrudescence ces dernières années ? Il n’y a pas de statistiques pour étayer cette hypothèse. Mais chaque jour apporte son lot d’affaires de pédophiles passant à  l’acte, dont plusieurs pris en flagrant délit. Najat Anouar, présidente de «Touche pas à  mon enfant», nous communique toutefois le nombre de cas traités par son association, deux ans après sa création. Celle-ci, nous dit-elle, s’est portée partie civile dans plus de 28 affaires. Elle a également assuré le suivi de plusieurs familles de victimes d’actes pédophiles. «Depuis 2004 (date de la création de l’association), le nombre de cas qui sortent de l’ombre ne cesse d’augmenter», convient-elle. Mais cela, ajoute-t-elle, ne veut pas dire qu’il y a nécessairement plus de pédophilie qu’auparavant, «mais plutôt que le travail des autorités est de plus en plus efficace, et que les familles osent maintenant plus qu’avant porter plainte, sachant que nous les soutiendrons. Concernant le pédo-tourisme (ou tourisme sexuel), certains ont affirmé qu’il y avait eu, depuis le tsunami de l’année dernière en Asie du Sud-Est, une recrudescence des actes de pédophilie au Maroc, suite au fait que les pédophiles se rendaient moins en Asie et plus au Maroc. Mais nous ne disposons pas, pour l’instant, de chiffres permettant de le vérifier.»

Dernière affaire de pédocriminalité, ou d’exploitation sexuelle à  des fins commerciales (ESEC), commise par des étrangers au Maroc, celle de J. S., homme de spectacles français, écroué en ce mois de mai. Selon des militants des droits de l’homme à  Marrakech, il y a aussi dans l’affaire un rabatteur de 27 ans et une victime de 16 ans. Du matériel et des photos pornographiques ont été saisis chez l’inculpé, dans la région de Marrakech. L’enquête, apprend-on, suit son cours. D’autres affaires de pédophilie ont été recensées et sont suivies par la section régionale de l’AMDH à  Marrakech. Dans son rapport de 2003, et suite aux plaintes qu’elle a reçues, cette section a recensé pour cette année plus de 40 cas d’enfants dont on a abusé sexuellement, aussi bien par des touristes que par des nationaux. L’âge des victimes, note le rapport, va de 4 à  15 ans. Ils sont en majorité issus de couches populaires et pauvres. Cette section, à  l’occasion d’une visite du Centre de protection des enfants relevant du ministère de la Justice, a par ailleurs constaté, après les avoir interrogés, que, parmi les 700 mineurs hébergés, «un grand nombre avaient auparavant été victimes d’abus sexuels», révèle Rachid El Idrissi, président de la section.

Certains riads, difficiles à  contrôler, sont des hauts lieux de la pédophilie
Son association dénonce par ailleurs les riads comme étant des lieux de pratique massive de la pédophilie. Or, tonne ce militant, «le statut juridique de ces lieux n’est pas clair, comme celui des hôtels ou des maisons d’hôtes, ce qui empêche les autorités de la ville d’y exercer, comme dans les autres lieux touristiques, un contrôle vigilant».

Une chose est sûre : la pédophilie n’est pas le fait des seuls touristes, mais il y a aussi une pédophilie locale (avec des cas d’inceste, d’attouchements, de viols…). Najat Anouar considère qu’à  l’heure actuelle, «la pédophilie nationale est bien plus importante, en nombre de cas traités, que le pédo-tourisme qui se nourrit surtout de la pauvreté». Parmi les affaires très connues de pédophilie «locale», celle du viol et de l’assassinat, en 2002, de Loubna, une petite fille de 4 ans, à  Oujda. De même, le viol d’un petit garçon par un gardien de crèche, à  Rabat. Najia Adib, la mère de ce dernier, a, depuis, fait de la lutte conte la pédophilie son cheval de bataille. Le traumatisme subi par l’enfant est tel que ce dernier est toujours sous suivi médical.

D’autres cas très récents sont entre les mains de la justice : celle du pédophile de Marrakech qui a fait quatre victimes âgées de 3 à  13 ans, dont deux sourds-muets. Celle également d’un enseignant de Casablanca, en mars dernier, qui a abusé d’un enfant de quatre ans et demi. La mère de ce dernier, munie d’un certificat médical attestant d’une perforation anale subie par l’enfant, porte plainte contre l’individu reconnu par celui-ci. L’enseignant nie les faits, et, couvert par l’administration de l’école, est encore libre. Sa mère, que nous avons contactée, et qui requiert l’anonymat, demande une seule chose, «que le coupable soit arrêté et traduit en justice». Or la loi est claire. «Est puni d’un emprisonnement de deux à  cinq ans, dit le code pénal marocain, tout attentat à  la pudeur consommé ou tenté sans violences sur la personne d’un mineur de moins de 18 ans, d’un incapable, d’un handicapé ou d’une personne connue pour ses capacités mentales faibles, de l’un ou de l’autre sexe.» La peine va jusqu’à  dix ans si le criminel use de violence.

Faut-il modifier cette loi dans le sens de peines plus sévères? Cette loi, il faut l’appliquer d’abord, et sans complaisance, répètent inlassablement les associations des droits de l’homme. Aussi bien contre les Marocains que contre les étrangers coupables d’actes sexuels contre des mineurs. «Pas de complaisance pour les étrangers, notamment les réseaux organisés qui attirent avec préméditation dans leurs filets des adolescents pour quelques dizaines de dirhams. Il s’agit de crimes organisés et la loi doit être ferme contre leurs auteurs. C’est toute la réputation du pays qui est mise en cause», tonne Hamid El Madhoun, membre du bureau de l’AMDH, porté partie civile dans plusieurs affaires d’abus sexuels sur des mineurs. «Zéro tolérance pour les pédocriminels», crie de toutes ses forces Aniko Boehler. Punir sévèrement, oui. Mais il faut aussi prévenir, éduquer et améliorer les conditions sociales des populations parmi lesquelles on dénombre le plus grand nombre de victimes. En matière d’éducation, ajoute Aniko Boehler, «il faut inclure dans le cursus l’éducation civique: la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant doit être enseignée à  l’école. Et évidemment, l’élaboration d’un programme national d’éducation sexuelle est indispensable.» En matière de sensibilisation enfin, TPAME, nous informe sa coordinatrice nationale, est en train d’élaborer une campagne nationale et internationale avec une chanson et un video-clip «Touche pas à  mon enfant» avec les rappeurs marrakchis du groupe Fnaire. En projet, aussi, une campagne o๠seront mises à  contribution des vedettes du football marocain.

En savoir plus
Comment «Touche pas à  mon enfant» accompagne les victimes

Créée en juillet 2004, «Touche pas à  mon enfant» (TPAME) est la première association au Maroc à  lutter contre la pédophilie. Elle s’assigne comme mission de combattre toutes formes d’atteinte sexuelle sur des mineurs de moins de 18 ans. Combattre la prostitution et la pornographie enfantines, le trafic des enfants à  des fins sexuelles. Elle encourage les pouvoirs publics et la communauté internationale à  veiller à  ce que les enfants du Maroc profitent librement de leurs droits fondamentaux, qu’ils soient à  l’abri de toutes les formes d’abus sexuels et d’exploitation sexuelle à  des fins commerciales, en conformité avec la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, ratifiée par le Maroc en 1993.

TPAME apporte aussi son soutien aux victimes d’actes pédophiles et à  leurs familles en se portant partie civile lors des procès, en assurant le soutien psychologique et le suivi de certaines victimes. Comment ? Réponse d’Aniko Boehler, coordinatrice de l’association : «Nous nous inscrivons dans une démarche citoyenne pour les droits de l’enfant au quotidien. Nous intervenons dès qu’une victime, sa famille, ses proches, un médecin, une ONG…, nous contactent. Nous avons mis en place un projet-pilote de protocole de prise en charge qui consiste à  accompagner la victime chez le médecin, le cas échéant à  la cellule de la maltraitance de l’hôpital pour une visite médicale afin d’obtenir le certificat médico-légal requis par la loi. Nous fournissons l’assistance juridique nécessaire prenant en charge les frais du tribunal, le suivi psychologique, voir psychiatrique. Et, avec le soutien de nos volontaires et de nos parrains nous accompagnons les victimes tout au long de leur réadaptation psychosociale jusqu’à  leur réinsertion dans la société. Toute personne coupable d’atteintes sexuelles sur un mineur de moins de 18 ans est un criminel qui doit être poursuivi au Maroc et dans son pays d’origine, car ce sont tous des enfants, vos enfants, nos enfants !».

Avis d’expert
La victime sera confrontée toute sa vie au drame qu’elle a vécu

La pédophilie ne touche pas que le Maroc…
La pédophilie est hélas un fléau qui sévit partout dans le monde. De nombreux spécialistes travaillent afin de comprendre ce qui pousse des hommes (ou des femmes) à  abuser d’enfants pré-pubères. Peu de réponses ont été fournies. Il faut savoir toutefois que, parmi les pédophiles, on retrouve souvent des personnes qui ont été elles aussi abusées dans leur enfance.

Que faire pour arrêter le fléau ?
Au Maroc, afin de lutter contre la pédophilie, il est très important de faire tomber les tabous qui entourent ce sujet afin que les victimes et leurs familles n’aient plus honte de ce qui leur est arrivé, n’aient pas peur de l’opinion des gens, et osent donc porter plainte. Il faut aussi informer pour que les pédophiles n’aient pas un sentiment d’impunité et sachent que l’opinion publique, la police et les associations sont là  pour les arrêter. Et il appartient également à  la justice de veiller à  ce que dans ces affaires, des verdicts exemplaires et lourds soient rendus.

Dans les cas que vous suivez, que ressent un enfant victime ?
Les actes de pédophilie engendrent des séquelles dramatiques pour les victimes. Ces enfants se sentent salis, ont honte (dans les cas d’inceste particulièrement), ont des difficultés extrêmes à  refaire confiance aux adultes et nécessitent un accompagnement important et un suivi psychologique durant 18 à  24 mois après les faits afin de récupérer un semblant de vie normale. Quoi qu’il arrive, un enfant victime d’abus sexuel perd sa part d’enfance et devra faire face toute sa vie au drame qui lui est arrivé… Il est important de savoir qu’un pédophile, en abusant d’un enfant, tue son innocence !

Najat anouar Présidente de «Touche pas à  mon enfant»