Jeunes Marocains expulsés de France : leur seul espoir de survie, c’est de retourner en France.

«Je me creuse les méninges pour trouver une solution, je prends des calmants quand je réfléchis trop»
«Mon avenir, je le vois en France, j’ai encore espoir.»

« Je ne mérite pas la rue »

Alaeddine El Jaadi 20 ans, Expulsé le 18 juin 2009

C’est ma mère qui a négocié mon départ en France avec ma tante. J’avais 15 ans, c’était pendant les vacances d’été. Je n’avais pas spécialement envie d’y aller. Mais elle avait peur pour moi ici, je faisais des bêtises, elle voulait que je réussisse. Avec le régime de la kafala, ma tante a réussi à m’emmener avec elle, à la fin des vacances, en août. J’ai été placé dans une classe d’accueil à Lyon, j’ai rapidement progressé et, la même année, j’ai pu intégrer une 4e normale. Les premiers mois n’ont pas été simples mais, avec le temps, je m’y suis fait. Je m’étais fait des amis, on a créé une association de parkour (sport inspiré de la pratique des Yamakasi), on organisait des spectacles pour la fête de fin d’année. J’ai obtenu mon CAP de plaquiste-plâtrier. Je me suis fait contrôler deux fois avant la troisième et dernière. Quand tu es mineur, tu es intouchable. Les flics sont venus chez moi, ils m’avaient retrouvés grâce à mon dossier de régularisation que j’avais déposé à la préfecture. J’étais sur la liste des personnes recherchées.
Une fois majeur, j’étais donc expulsable.
J’ai dû fuir mon domicile pour me cacher chez Georges, un déporté pendant la Deuxième guerre mondiale dont le père est mort dans les camps de concentration. J’ai passé toute mon adolescence en France, c’est là-bas que j’ai ouvert les yeux. Ma dernière arrestation s’est passée dans le métro. J’ai été conduit au commissariat où je fus tabassé. Après un passage en centre de rétention, une vraie prison, j’ai été emmené à l’aéroport d’Orly. Les CRS sur place ont eu peur en me voyant et ont appelé les pompiers, pensant que mon nez était cassé. Mains menottées, comme un criminel, on me fait monter dans l’avion. Une fois au Maroc, je suis retourné vivre chez mes parents à Sidi Slimane. C’est dur. Je ne trouve pas de travail. Je rêve de pouvoir retourner en France.

Samira Bobouch 25 ans, Expulsée le 17 novembre 2007

Je suis partie du Maroc en 2000 avec ma sœur jumelle et mon petit frère, chez mon père à Marseille. Nous sommes rentrés en France en règle, en toute légalité. Mes parents étaient divorcés, ma mère ne voulait plus de nous. Je suis arrivée à Marseille où j’ai été scolarisée. J’ai ensuite suivi une formation de couture et une autre au sein d’une association d’handicapés mentaux. Je me suis occupée d’une jeune autiste, Emilie, qui a été très perturbée par mon départ. J’avais essayé à plusieurs reprises de régulariser ma situation, mais mes demandes étaient toujours refusées. Mon père est invalide et ne gagne pas assez d’argent selon la préfecture. Le 17 novembre 2007, j’étais en voiture avec mon cousin et mon frère à Vitrolles (ndlr: commune proche de Marseille). Je n’avais pas mis ma ceinture. Les policiers nous ont arrêtés et nous ont demandé nos papiers. J’étais la seule à ne pas les avoir. Quelques jours plus tard, je me retrouvais dans le bateau pour Tanger. Sans ma sœur jumelle. Elle avait réussi à obtenir un titre de séjour. Des membres de RESF m’ont accueilli sur le quai. J’étais en état de choc, je pleurais, je ne voulais pas croire à mon expulsion. J’étais bien à Marseille, j’avais ma famille, mes amis, un travail. Je suis restée à Tanger les premiers mois, chez des membres du réseau puis chez une personne proche d’une copine de Marseille. Ma mère ne voulait pas que je reste avec elle à Guercif. Puis je suis allée vivre chez ma sœur, même si j’ai l’impression d’être un fardeau pour elle. Elle est mariée, sans travail, avec trois enfants, et ses moyens sont limités. Je ne fais rien depuis deux ans, et je n’arrive pas à m’entendre avec les gens ici, la mentalité est tellement différente. Je me suis inscrite depuis quelques semaines pour suivre une formation par correspondance gérée à Marseille. C’est mon seul moyen de garder le contact avec la France. Mon avenir je ne le vois que là-bas, et j’ai encore espoir. Je suis toujours en contact avec le réseau d’éducation de Marseille, ses membres continuent à manifester pour me faire revenir. Mes amis de là-bas m’appellent souvent, je n’ai pas d’amis ici. Je m’ennuie à Guercif.

Hassan Bouyahiaoui 22 ans, Expulsé le 10 mars 2009

J’ai rejoint mon père, installé en France depuis 1974, en 2003. Mes parents ont divorcé lorsque j’étais jeune, j’ai été élevé par ma mère au Maroc jusqu’à l’âge de 5 ans, puis par mes grands-parents. Ce n’était pas évident, ma grand-mère est diabétique, mon grand-père est aveugle et sourd. Je suis donc parti légalement en 2003, j’ai été placé dans une famille d’accueil pendant deux ans. J’ai raté de justesse mon CAP de mécanique, mais je me débrouillais pour trouver du travail. Bien sûr, j’ai déposé un dossier pour obtenir un titre de séjour. Au total, j’ai eu cinq APS (ndlr : autorisation provisoire de séjour) de six mois chacune. Un jour, je reçois un courrier de la préfecture m’exigeant de fournir un contrat de travail sous quinze jours, si je souhaitais prolonger mon APS. J’avais un contrat d’apprentissage, mais pas un vrai  contrat de travail. Le 16 février 2009, on m’expulse.
A mon arrivée à Tanger, une avocate, dépêchée par le réseau, est venue me chercher. J’ai débarqué chez mon grand-père où je suis resté trois mois, mais l’atmosphère était tendue. Je suis parti. J’ai dormi dans la rue, je recevais des mandats de mon frère et de mon père, de membres du réseau de Rabat.
J’ai frappé à toutes les portes, cherchant des structures d’accueil pour personnes expulsées. Il n’y en a aucune au Maroc. Il y a quelques mois, une femme m’a prêté sa maison inoccupée, que je dois libérer sou peu. Maintenant, je travaille dans une usine avec 1 600 DH comme salaire après déduction des frais de cantine et de la CNSS. Si jamais je perds ce travail, je retournerai dans la rue car je n’ai personne chez qui aller. C’est dur, mais je suis optimiste et je ne désespère pas de rentrer un jour en France. Si un haut responsable lit ces lignes, je souhaite qu’il fasse un geste, qu’on me laisse partir. Car je pense que mon avenir est là-bas.