Incivisme au Maroc : Avis de Youssef Fassi Fihri, Psychanalyste

« La famille moderne n’est préoccupée que par la réussite scolaire »

La Vie éco : L’aggravation de l’incivisme est patente, pourquoi à votre avis ?

Cet incivisme s’est aggravé, oui, incontestablement. Tout simplement du fait que le Maroc vit une véritable révolution démographique ! Il fut un temps où les valeurs et les codes de conduite étaient issus de la tradition et les membres des communautés urbaines ou rurales étaient tenus de s’y soumettre, chacun dans son espace ! Actuellement, plus de la moitié des Marocains vivent dans les villes avec des habitudes et des valeurs très disparates : notre façon de nous comporter, de manger, de conduire, de marcher, de traverser la rue, d’occuper l’espace public ou privé, diffère selon notre milieu d’origine et notre éducation. Dans les campagnes, espace public et espace privé se confondent parfois, alors les gens transposent ces habitudes dans les villes : on marchera au milieu de la chaussée, alors qu’un large trottoir existe à côté. C’est le rôle des institutions comme l’école, l’administration, la commune, le parlement, la presse, la télé, les radios et j’en passe, qui doivent faire ce travail de production de signifiants, de sensibilisation aux valeurs civiques sans lesquelles il n’y a pas de cohabitation dans la diversité de nos langues et de nos origines sociales et culturelles.

L’école a failli à son rôle si je comprends bien ?

Ce n’est pas uniquement l’école qui a failli, mais toutes les institutions. La fonction première d’une institution est de produire des signifiants qui permettent une certaine efficacité symbolique ! Or nos institutions modernes se contentent souvent de faire du copier/coller. Nous sommes de grands importateurs de signifiants produits dans d’autres sociétés, qu’elles soient occidentales ou moyen-orientales ! Prenez l’exemple du dernier concept à la mode de «gouvernance», tout le monde parle de gouvernance, en particulier les experts, on a même un ministère de la gouvernance, on a organisé récemment les assises de la gouvernance. Il n’y a pas de véritable «travail de la culture» chez nous, sauf peut-être chez les jeunes Marocains qui sont très créatifs. C’est pourquoi il faut être optimiste !

Mais il y a des règles quand même, il y a la loi…

Oui, les règles juridiques existent, il y a un code de la route par exemple, il y a une police qui devra sanctionner avec des contraventions, mais l’on continue de traverser la chaussée n’importe comment hors des passages cloutés.
Ce n’est pas parce que les règles juridiques (règles objectives) existent, qu’elles seront adoptées et intégrées par tout un chacun. Il faut que les «signifiants» dont j’ai parlé auparavant fassent «sens» au niveau subjectif, au niveau du sujet !

Et la famille ?

La famille moderne, en tant qu’institution, elle non plus ne joue plus son rôle dans la production de ces «signifiants civiques». La famille moderne se définit par une organisation entièrement tournée vers la réussite scolaire de ses enfants. L’inculcation des valeurs du civisme vient en dernière place par rapport à l’enseignement des maths ou de la physique. Avez-vous jamais vu des parents prendre un professeur pour des cours particuliers d’éducation civique ? Pour les maths et la physique oui. Alors qu’avant, à l’école, nous avions des cours d’éducation civique ! Ces enfants peuvent parfaitement réussir leur scolarité, réussir leur carrière professionnelle, mais auront-ils réussi leur vie dans le sens du savoir-vivre ensemble ?