Imilchil, un autre Maroc à  700 km de Casa

Déscolarisation, problèmes d’hygiène, record de maladies vénériennes, la vie est rude à Imilchil.
Six associations, dont deux majeures, Adrar et Akhyam, s’activent pour
sortir la région de la misère.
Les 200 000 DH apportés chaque année par le Festival des musiques
des cimes sont une véritable manne pour cette région arriérée.

Imilchil, les trois syllabes qui composent le toponyme, par leur douce résonance, induisent le curieux en erreur. Il s’apprête à jouir de climats paisibles, il tombe sur une rudesse inimaginable. A commencer par la route qu’il emprunte. Interminable (700 km, depuis Casablanca, si l’on passe par Midelt); jamais ennuyeuse, il faut l’avouer. Le regard se repaît d’une suite ininterrompue de paysages
aussi enchanteurs que contrastés : champs fertiles, forêts denses, hauteurs imposantes, vallées verdoyantes, rivières cristallines, sols ingrats, oueds asséchés…
Repu, le voyageur se met à compter la distance qui le sépare de son lieu de destination. Arrivé à Rich, il croit entrevoir le bout du tunnel. Plus que 135 km. Une broutille… Erreur ! c’est à partir de là que les choses se compliquent. L’ancienne piste, bitumée en 1998 seulement, est escarpée, sinueuse, difficulteuse, et surtout affreusement étroite. Deux véhicules ne peuvent pas s’y croiser. L’autocar dans lequel nous nous trouvons avance comme une tortue. Dès qu’il pointe son immense carcasse, les muletiers se rangent prudemment sur le bas-côté, les poules poussent des cris d’orfraie, les moutons sont pris de panique.
Rich-imilchil : 135 km, six heures de route par temps orageux
Le paysage s’habille d’ocre. Il consiste en une ligne de montagnes dénudées qui laissent s’épancher à leurs pieds une plaine ondulante de rocailles. Dans ce désert de pierres et de terre, pousse, par endroits, une mince couverture végétale, prise d’assaut par les troupeaux de moutons. On recense 140 000 ovins dans la région. Ils en constituent la principale ressource mais y provoquent aussi de considérables dégâts. Car le surpâturage, ainsi que nous l’explique Hrou Aboucharif, directeur de l’association Adrar, «finit par détruire le couvert végétal, lequel représente le seul moyen de lutte contre l’érosion hydrique». D’où les inondations qui accompagnent comme une mauvaise ombre la moindre averse.
Aux abords de la vallée de l’Assif Melloul, le paysage change. Au milieu des montagnes aux sillons profonds creusés par le vent, l’oued essaime sur son passage les jardins, les cultures, les arbres. Une longue écharpe de verdure s’étend à perte de vue. Un vert d’une vigueur et d’une tendresse indescriptibles éclate, exhalé par le maïs, la luzerne, les pommiers et les noyers. Le cagnard n’est plus qu’un radieux souvenir, les nuages s’allongent, le ciel prend une couleur noire, puis l’orage éclate. Dix minutes plus tard, l’autocar faillit s’enliser. Des traînées de pierres se sont amoncelées sur la route. Il faut dégager la voie. Les orages d’été, nous apprend Hrou Aboucharif, peuvent déverser 40 mm d’eau en 15 minutes. «Toute cette eau coule dans l’oued, qui déborde et cause des dégâts». Elémentaire, mon cher Watson, mais combien cruel.
50 ha de pomme de terre dévastés par les crues de l’Assif Melloul
Indifférent au déluge, un paysan, sa faux à la main, contemple le désastre. Son potager est désormais submergé par une eau boueuse. Déjà la semaine précédente, les crues de l’Assif Melloul ont saccagé 50 ha de pomme de terre, soit un million de dirhams partis en fumée, perte immense pour une population dont le revenu moyen par habitant n’excède pas 2000 DH par an. Plus loin, une vieille femme arrache herbe et sarments au sol, qui serviront à nourrir le bétail, à attiser le feu quand la nuit sera tombée. «Le problème, c’est que ces femmes déracinent les buissons qu’elles arrachent, détruisant ainsi le couvert végétal», se désole Hrou Aboucharif.
L’averse s’arrête d’un seul coup. Nous pouvons reprendre la route. Une nuée d’enfants déboulent des hauteurs. La litanie des 4 x 4 suscite leur curiosité. Quand une voiture s’arrête, ils s’agglutinent autour, quémandant pièces de monnaie, bonbons, cahiers et stylos. Cahiers et stylos, on se demandent ce qu’ils vont en faire, vu que seuls 37 % d’entre eux sont scolarisés, dont 7 % de jeunes filles. «Je ne comprends pas pourquoi les autorités exigent que nous envoyons nos enfants à l’école. Nous n’avons pas les moyens de leur acheter les fournitures, puis les établissements sont souvent fermés l’hiver à cause de la neige, enfin nos enfants nous sont plus utiles aux champs et aux pâturages», s’étonne Moha. Quatre hommes, adossés à un muret jaune, interrompent leur conversation, pour lui donner raison. A quelques pas, deux vieillards se tiennent compagnie, les yeux clos. A quoi rêvent-ils ? Mystère et boule de gomme.
Trois heures plus tard, nous voilà arrivés en fin à Imilchil. Le village mérite bien son nom. Il est effectivement un «Imi n’lkil», c’est-à-dire une «porte d’approvisionnement». Mais à part son effervescence mercantile, il ne vaut pas le détour. Ce n’est, après tout, qu’un gros bourg, sans âme et sans attraits. Cependant, il s’est transformé grâce au Festival des musiques des cimes, qui y plante son décor du 25 au 27 août. Attirés par la rumeur qui palpite dans l’unique artère d’Imilchil, nous l’empruntons. Bordée d’hôtels, d’auberges, de cafés et d’épiceries, elle est arpentée, ce soir-là, par une foule bigarrée, héréroclite, joyeuse, qui brave l’obscurité ambiante. Le seul groupe électrogène dont dispose le village a rendu l’âme, encore une fois. D’ailleurs, on s’en passerait bien, vu qu’à lui seul, il absorbe 40 millions de centimes d’un budget qui ne dépasse pas 126 millions. Mais les visiteurs ne s’en accommoderaient pas. Eux qui déjà essuyent le désagrément de ne pas pouvoir faire leur toilette, faute d’eau. Pourtant «le puits d’Imilchil est creusé jusqu’à 51 m, il est constamment plein jusqu’à 45 m. Il alimente deux châteaux d’eau. Malheureusement, la pompe tombe souvent en panne», précise Hrou Aboucharif. Habitués à ces défaillances, les commerçants, les restaurateurs et les cafetiers ne se démontent pas. Loin s’en faut. Leurs visages brûlant d’une lueur ocre, pareille à la flamme des bougies, sont radieux. Les affaires tournent à plein régime. Hamou, un colosse hilare, bénit le festival, qui lui permet de gagner, en quatre jours, de quoi passer confortablement l’hiver.

Le Festival des musiques des cimes rapporte 200 000 DH à Imilchil
Deux cent mille dirhams, en moyenne, voilà l’écot versé par le Festival des musiques des cimes à Imilchil. Une manne pour cette région déshéritée. La nuit tombe maintenant, et l’incessant mouvement ne faiblit pas. Certains font leurs emplettes, d’autres papotent à la terrasse des cafés, sur fond de sons et de rythmes surgis du lieu du festival, la plupart se pressent vers celui-ci pour en recueillir les senteurs épicées. Djellabas et handirs y côtoient mini-jupes et jeans serrés. En somme, un Maroc antique et moderne, intemporel et impatient, vibrant à l’unisson au tamawayt de Milouda, aux complaintes de Françoise Atlan et aux rythmes de l’ahidous de Aït Hdidou.
La tête encore étourdie par le déluge de sons et de chants, nous mettons le cap sur le lac Tislit, à 8 km d’Imilchil. Le ciel est semé d’étoiles, la lune projette son jaune vif sur l’eau assoupie, le calme est absolu. L’instance est propice pour évoquer la légende de Tislit et Isli. Celle, raconte-t-on, de Hadda et Moha, éperdument amoureux l’un de l’autre, mais condamnés, par leurs clans respectifs et ennemis, les Aït Brahim et les Aït Azza, à ne jamais célébrer leur union. De douleur, ils pleurèrent, séparément, à chaudes larmes, tant et tant que deux lacs se formèrent de leurs sanglots. D’austères philologues vous diront qu’en fait Isli et Tislit ne seraient que des formes dénaturées d’Izli et Tizlit, qui signifieraient, en vieux amazigh, lac et petit lac. Ne les écoutez surtout pas et laissez-vous bercer par la légende !
Le lendemain, nous nous retrouvons plongés dans le moussem d’Imilchil. Foire annuelle, il est un lieu d’échanges et de rencontres, entre les deux fractions principales de la tribu des Aït Hdidou, les Aït Brahim et Aït Azza. Les nomades sont descendus de la montagne. La foule se presse dans les allées boueuses. Les appels des bonimenteurs se mêlent aux bêlements des moutons, aux mugissements des vaches et aux braiments des ânes. Polyphonie attachante. Une chèvre rechigne à se faire embarquer dans un fourgon antédiluvien. Les badauds se réjouissent du spectacle. C’est jour de fête. Imilchil vibre d’une énergie vitale et simple. Les couleurs vous sautent aux visages : le blanc et noir des capes des femmes des Aït Azza, le bleu foncé de celles des femmes d’Aït Brahim, le carmin et le jaune safran dont elles maquillent leurs joues. Les odeurs pullulent, celles des montagnes de graisse sont entêtantes. Pour les Aït Hdidou, la graisse est une denrée vitale. Elle tient au corps pendant le rugueux hiver. Et ils s’en servent pour donner goût à leur kesra, ou à leur ahrir ou encore à leur ragoût de pommes de terre. Ahmed, nomade, vient d’en acheter par douzaine de kilos. Tout à l’heure, il conduira sa fille sous la tente des adouls, pour entériner la promesse de mariage. Lui a changé quatre fois d’épouse.
«Vous savez, elles s’usent très vite. Et il faut en changer de temps en temps pour renouveler sa force». La Moudawana, Ahmed en ignore jusqu’à l’existence. Quant à «l’usure», elle guette bel et bien les femmes d’ici. Elle est leur lot, tant elles sont considérées comme des bêtes de somme. Ce sont elles qui font le ménage et la cuisine, cueillent les fruits et les légumes du verger, ramassent le bois, nourrissent le bétail… et attrapent de sales maladies. Omar Chiban, président de l’Association Adrar, nous révèle que sur 500 femmes auscultées, il y a deux jours, par deux gynécologues dépéchées par le ministère de la Santé publique, 80 % présentaient une infection sexuellement transmissible. Un sinistre record.

80 % des 500 femmes auscultées sont atteintes de maladies vénériennes
Depuis sa création, en 1991, l’Association Adrar se préoccupe de tous les maux qui minent la cinquantaine de villages plantées dans la région d’Imilchil. Omar Chiban n’est pas peu fier d’énumérer quelques-unes des œuvres d’Adrar : contribution aux campagnes de vaccination lancées par le ministère de la Santé, de 1990 à 1996 ; construction d’un dispensaire dans un douar situé à 45 km en amont d’Imilchil ; équipement de

17 villages en eau potable ; création d’activités génératrices de revenus; installation de groupes électrogènes dans
six villages ; plantation de 80 000 pommiers et 15 000 peupliers… et, surtout, protection de l’environnement contre toute agression mercantile. «La nature est la richesse inestimable de la région d’Imilchil. Nous tenons à ce qu’elle ne soit pas défigurée. Nous ne voulons avoir ici ni industrie touristique, ni clubs internationaux», insiste Omar Chiban.

Il est vrai que la magie vous prend à chaque détour,
à chaque virage. Les paysages, tout en montagnes rocailleuses, en plaines terreuses, en déserts de pierre parfois parsemés de verdure, sont d’une noble austérité. Mais hors ce charme, il n’y a rien à faire de particulier à Imilchil. Sauf l’essentiel : se laisser vivre, oublier le temps qui passe, lâcher prise, se fondre au milieu de la population. Goûter à la difficulté de vivre, à la précarité, savourer la simplicité des gens d’ici qui répondent par le sourire à leur indigence, comme s’ils étaient détachés des carcans matériels. C’est leur façon de montrer que «amazigh» signifie homme libre

Femmes des Aït Hdidou. Noir et blanc des capes, carmin et jaune safran du maquillage sont des couleurs dominantes.