Hayat El Adraoui, Professeur : «La question est de savoir si le bac favorise réellement l’apprentissage»

Les enseignements font plutôt du «teaching to the test», ils adaptent leurs enseignements aux épreuves attendues du baccalauréat…». De bonnes notes n’ouvrent pas forcément les portes des grandes écoles.

Un taux de réussite de 65%, des moyennes élevées atteignant 19,40 et 51,46% des élèves ont été admis avec mention. Comment interpréter ces résultats du bac ? Peut-on dire qu’ils reflètent un bon niveau des élèves ?
Je crois qu’il est important de se poser la question de savoir si le baccalauréat favorise réellement l’apprentissage des jeunes. Depuis les années 30, les pays de l’OCDE effectuent des recherches sur les effets des examens du bac. A l’unanimité, ces résultats indiquent que la présence du bac permet une amélioration scolaire des étudiants et une réduction des inégalités sociales si seulement certaines conditions sont réunies : les épreuves doivent avoir des effets bénéfiques sur les apprentissages des élèves dans tous les établissements et les matières doivent être testées sur la totalité des compétences attendues liées aux types d’exercices demandés aux élèves. Les tests doivent être complexes par opposition aux tests qui encouragent la tricherie.
Ce que je constate est inquiétant, les enseignants font plutôt du «teaching to the test». Ils adaptent leurs enseignements aux épreuves attendues du bac. Du coup, les champs testés deviennent trop étroits et les exercices demandés trop simplistes. On assiste alors à une série d’effets pervers qui dégradent les acquis des jeunes: rétrécissement des sujets d’enseignement, propositions pédagogiques pauvres, entraînements répétitifs et contenus vides de sens.

Comment expliquer que plusieurs bacheliers, en particulier ceux ayant eu de très bonnes moyennes, n’arrivent pas à décrocher l’entrée dans de grandes écoles ?
Ces mêmes chiffres révèlent que les candidats au bac dans l’enseignement privé sont généralement plus favorisés. Les établissements privés utilisent le taux de réussite comme un redoutable argument commercial. Un indicateur qui est à l’origine d’inégalités. D’où la question qui va se poser: A-t-on les mêmes chances d’avoir accès à des études supérieures de qualité ? Ce diplôme qui certifie la réussite des études dans le secondaire et se présente comme un ticket d’entrée aux études supérieures, offre-t-il les mêmes chances à tous ? La réponse est non. Les bacheliers de familles aisées payent des études dans les établissements de formation supérieure privés, les bacheliers de familles modestes qui sont fortement handicapés dans leur réussite par le manque de moyens financiers et le déficit en langues (car la majorité sont des victimes de l’arabisation), ou en compétences pour accéder à des grandes écoles de cadres, se dirigent vers l’université.
Autant le dire d’emblée: ce nombre important de bacheliers, dont les compétences ne sont pas suffisamment confirmées, profitera surtout à l’offre du privé. En effet, les capacités des établissements publics étant pratiquement inchangées au moment où l’enseignement privé ne cesse de se développer au détriment de l’offre de l’enseignement public.

Concrètement que se passe-t-il sur le terrain ?
Pour résumer, trois configurations se dessinent nettement.

• Des établissements privés qui se sont spécialisés dans la commercialisation d’un ‘‘enseignement rentable’’. Le jeune bachelier fait ses études dans le privé pour avoir accès à un enseignement sur des métiers demandés par le marché (commercial, tourisme, etc.). Aucun établissement privé ne forme des chercheurs ou des penseurs, etc.

• Des établissements publics de formation des cadres qui se sont spécialisés depuis l’Indépendance dans un enseignement ‘‘utile’’ pour le pays. Ces établissements publics de formation supérieure sélectionnent sur la base des moyennes du bac et font passer des concours pour réguler les accès et ne prennent que les meilleurs. Une très bonne note de bac ne garantit pas une place à l’ISCAE (par exemple) car même avec une bonne moyenne il faut réussir le concours d’accès. Le nombre de places étant limité quel que soit le nombre des bacheliers.

• Des universités publiques qui accueillent le reste. Ceux qui n’ont pas les moyens financiers et n’ont pas des compétences solides pour réussir des concours des grandes écoles se dirigent vers l’université. Celle-ci est d’ores et déjà considérée comme le dernier choix pour les étudiants. Les universités se sont spécialisées, malheureusement, dans un enseignement qui n’est ni ‘‘utile’’ ni ‘‘rentable’’ car les entreprises considèrent toujours les formations universitaires comme théoriques et non adaptées.

D’autres choisissent peut être de s’arrêter au niveau du bac ou de jeter l’éponge pour se tourner vers un métier manuel : textile, métallurgie, artisanat, restauration, mécanique, … Vers un métier qui, à leurs yeux, peut être une bouée de sauvetage en se dirigeant vers les centres de formation professionnelle.

Une autre question se pose alors : le bac permet-il de trouver un emploi au Maroc ?
Difficile, voire impossible. Sachant que le baccalauréat technique a été créé à l’origine pour permettre une insertion plus rapide des jeunes dans le marché du travail. Les bacheliers des filières issus de milieux modestes n’ont malheureusement pas d’avantages en termes d’insertion professionnelle.

En tant que professeur de l’enseignement supérieur, pouvez-vous nous expliquer si ce niveau des bacheliers se ressent au niveau du cursus universitaire ?
Il nous arrive souvent de penser systématiquement que ‘‘notes’’ et ‘‘intelligence’’ sont corrélées. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. En réalité et durant l’exercice de mon métier, je me rends bien compte que l’intelligence n’a rien à voir avec le niveau d’instruction.
Bien sûr, j’ai des étudiants très intelligents qui ont de très bonnes notes et donc un niveau d’étude élevé. Mais cela ne veut pas dire qu’une personne ayant des notes supérieures est forcément plus intelligente. Le niveau des bacheliers est presque le même à part quelques pépites qui se distinguent par une bonne culture générale, une aisance relationnelle, etc. Mais cela n’a rien à avoir avec les notes du baccalauréat.

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